QUELQUES HOMMES DE LETTRES
fut pourvu d'une chaire de théologie à Louvain ; il devint ensuite chanoine de Saint-Jean à Bois-le-l)uc et doyen de la cathédrale d'Anvers. Dans une dispute qu'il eut avec un de ses collègues, Pierre de Rivo, professeur de philosophie, l'université de Louvain se prononça contre Zoemeren et le déclara suspect d'hérésie. 11 appela de cette sentence à Rome et se justifia complètement. Il mourut à Louvain le li août 1472 0.
Pierre de Rivo (Yan der Beken), d'Assche, qui expliqua Aristote au collège du Faucon à Louvain, devint, en 1455, professeur d'éloquence à l'université de cette ville. Il y eut quelques difficultés théologiques et fut forcé de se soumettre à la décision du pape Sixte IV, qui, étant cai dinal, avait écrit contre lui, en traitant d'hérétiques quelques-unes de ses doctrines. Il mourut chanoine de Saint-Rombaut, à Malines, le 27 janvier 1499 f).
Pierre Burry, de Bruges f), brilla comme professeur à Paris et laissa des poésies recommandables par la gravité des sentences, la variété du style, l'harmonie des vers, l'élégance des expressions f).
Enfin, Gilles Faber, carme, mort à Bruxelles en 1505, parut avec distinction dans la chaire, en un temps où le ministère de la parole était avili par le burlesque et le ridicule que les prédicateurs mêlaient aux vérités sacrées f).
« Tout, du reste, à la fin du xv" siècle, concourait, en Belgique, à favoriser le mouvement des idées nouvelles : le clergé régulier réclamant, par ses membres les plus instruits, une réforme dans le culte et se sentant appuyé par le clergé séculier des villes; un patriciat et une bourgeoisie instruits et commençant à philosopher; les corporations des métiers
(') Paquot, Fasti acad. Lov. (manuscrit de la bibliothèque de Bourgogne n° 17569;, 1. 1, f. 44-45.
Id., ibid.
(^) Né en 1430, mort en 1505.
(■*) Biographie unicerselle.
(^) Ibid.
ORIGINES I)i: LA KENAISSANCE.
regrettant raiicieiine influence communale et leurs privilèges, entamés depuis Philippe le Bon, religieuses pourtant, mais voulant l'être à leur manière, nationales et par cela môme désireuses de prier Dieu publiquement dans la langue du pays; derrière ces corporations, même parmi elles et dans les villages, des restes d'anciens dissidents : ici, des disciples de Tanclielin, qui vont reparaître sous le nom d'Anabaptistes; là, épais dans la Flandre ^vallonne et dans l'Artois, quelques débris des Vaudois, ignorés de leurs voisins et qui ont conservé l'usage de consulter l'Ecriture, le soir, au coin de l'àtre; plus loin, quelques Lollards ouWicléfites, prêts à se fondre dans les nouvelles sectes : tels sont les éléments d'opposition religieuse de nos provinces. Dans le parti contraire, se présentent : les moines privilégiés, cause première des réclamations, but constant des attaques; une noblesse dont les intérêts et les sympathies sont rattachés aux leurs; les patriciens, vassaux des chapitres; l'université de Louvain; les hauts dignitaires du clergé séculier; puis les boui'geois, encore plongés dans les superstitions d'un passé qui fuit; puis encore, des vassaux de la campagne et des serfs qui n'en ont presque plus que le nom; enfin, une tourbe d'hypocrites, qui ont horreur des lumières et qui se dévouent toujours au maintien du régime des ténèbres. Au milieu, le prince, travaillant à s'élever sur les ruines des deux partis (^). »
(1) Van der Elst, p. 38-40.
CHAriTRE VI.
« Au conmiciiceinent du xv* siècle, les jeunes gens des Pays- Bas qui voulaient faire leurs hautes études allaient à Cologne, et de préférence à Paris. Là, les écoles jouissaient d'une grande célébrité, niais la vie d'étudiant était chère et licencieuse et, forts de leur multitude et de leurs privilèges, les écoliers s'y livraient à tous les genres d'excès. Jean IV, duc de Brabant, résolut de remédier aux graves inconvénients <[ui résultaient de cette situation. Ce prince faible, plus connu par les déi'èglements de la fameuse Jacqueline de Bavière, son épouse, que par ses propres actions, voyait son pouvoir pour ainsi dire borné à ses pays héréditaires; car l'autorité de Rmvacrt, que Philippe de Bourgogne exerçait en Hollande, et les factions des lloeks et des Cabillauds, ne lui laissaient qu'un vain titre. Il avait été obligé d'abandonner ^ à ce prince l'administration de la Hollande, de la Zélande et de la Frise, après la mort de Jean de Bavière, son bel-oncle, décédé le C février 1425, et qui, de son vivant, avait réellement gouverné ces provinces, tandis que le Brabant obéissait à un Rmvacrt. Dans ces conjonctures, il songeait à demander aux lettres une influence que lui refusait la politique, à satisfaire en même temps aux besoins intellectuels de ses sujets et des peuples voisins, ainsi qu'à léparer les malheurs des temps par une spéculation financière et morale... Le dessein de fonder une université, sur le modèle de celles qui existaient en Europe, une fois arrêté, il s'agissait de lui choisir un emplacement. On pencha d'abord pour Malines; mais, outre que cette ville, perpétuellement en contestation avec
lesÉlats environiianls, promettait peu de sécurité aux études, elle était sous la domination de PlHlip[)e de Bourgogne, qui y avait été inauguré le 8 octobre 1419. Jean IV, désirant sans doute avoir innnédialenient sous les yeux le nouvel établissement, inclinait à donner la préférence à Bruxelles. Mais le magistrat de cette ville, consulté, répondit en signalant les dangers qu'il y aurait à admettre une jeunesse turbulente au milieu d'une cité populeuse. Le duc se rendit alors aux instantes sollicitations des habitants de Louvain, appuyés par Engelbert de Nassau, sire de Breda, qui fit valoir les perles qu'ils avaient essuyées pai' la destruction de leurs manufactuies de laine et par le décroissement de leur population. On assure même que l'idée première d'une université appartenait à ce seigneur (^), et cette fondation aurait eu encore une autre raison d'être : l'université de Prague ayant été anéantie par des querelles de sectes, la foi catholique avait besoin d'un autre boulevard. »
Telle fut du moins l'opinion du pape Martin V, qui, d'ailleurs, voulut récompenser les Louvanistes du zèle qu'ils avaient déployé pour l'Église en armant et équipant, à leurs frais, cent quatre-vingts guerriei's pour combattre les Hussites. On alléguait ensuite l'heureuse situation de Louvain, avec sa douce température, ses prairies, ses vignes, ses vergers, ses bosquets, l'abondance de ses ressources et les mœurs bénignes de ses habitants f).
Il est assez probable que le projet d'établir une académie à Louvain ne fut mis en délibération que lorsque le duc eut repris les rênes du gouvernement, c'est-à-dire après le mois de mai 1421. L'assemblée des États, tenue à Bois-le-Duc le 23 décembre et jours suivants de cette année, et continuée à
(') De Reiffenberg, Mémoires sur les deux premiers siècles de r Université de Louvain, Nouveaux mémoires de l' Académie de Belgique, t. V, p. 9-14. — Voy. Paquot, Fasti Academici lovanienses, t. I, f. 1-2. (Manuscrit de la Bibliothèque de Bourgogne n" 17567.)
(*) MoL.^NTS, t. I, p. 425, 460-461.
lO.NDATION 1)1. l/lMVFUSITK I.OI VAIN.
Anvers h; 10 janvier I aura |)n l'aire éclore ce salutaire projet, conduit successiveuienl à sa niatuiité dans les fréquentes assemblées tenues, depuis, à J^ouvain, où h; duc résida avec sa cour jus([u'en 1421. Cette ville, cpii aj)préciait les avantages attachés à l'établissement d'une université, avait envoyé, dès le 5 juillet une députation au duc, aloi'S à
Mons, alin de le déterminer en sa faveur. Mais le consentement du pi ince ne suffisait pas : les papes exerçaient sur le haut enseignemenl une surveillance suprême, et l'on considérait, dans toute l'Europe, comme un principe de droit public, la nécessité de demander à Rome la conni niation des universités nouvelles. La ville de Louvain et le duc Jean se hâtèrent d'exercer ce recours; les bulles d'institution données par Martin V arrivèrent à Louvain le 25 avril 142G, et furent munies du placet de Jean lY, le 18 août. L'ouverture des cours fut fixée au 2 octobre; mais elle n'eut lieu que le 7 décembre. Aucun local déterminé ne servait encore au nouvel établissement, dont les membres se rassemblaient alors dans une maison que le magistrat avait choisie au Vieux-Marché. En vertu des bulles pontificales, ils obtinrent du duc, du magistrat et de l'église collégiale de Saint-Pierre, la cession pleine et entière de hi juridiction ordinaire que ceux-ci exerçaient dans Louvain. Néanmoins, la connaissance des affaires criminelles sur les suppôts laïques de l'université resta au duc de Brabant, à condition, toutefois, que les accusés ne pourraient être appliqués à la torture, ni soumis à aucune procédure quelconque, sinon en présence du recteur et de ses assesseurs ou de ses délégués (^). Cette concession faite au pouvoir souverain fut vivement contestée par la faculté des arts, qui ne s'y conforma guère dans la pratique f).
Cette faculté avait le droit de nommer à certains bénéfices ou fonctions ecclésiastiques. Elle portait le titre de vénérable.
(') De Reiffenberg, l. c, p. 14-36.
(2) Id., Second mémoire sur les deux premiers siècles, etc., l. c, t. VII, p. 1-6.
lill.VS.MK ET J.KS IIOM.MKS DE SON TEMPS.
Elle il'ôluil doslinéc, dans le principe, qu'à l'enseignenjent de la philosophie; mais elle s'enrichit, avec le lenips, de plusieurs collèges et de quelques chaires consacrées aux lettres f).
Le célèbre Jean Rcuchlin était incontestablement le premier qui eut enseigné le grec et le latin dans une haute école allemande et y eût expliqué les classiques d'Athènes et de Rome. Mais longtemps avant lui, des Hollandais et des Allemands, formés à Deventer, avaient voyagé en Italie, y avaient entendu les plus grands professeurs de ces langues savantes, et étaient revenus dans leur patrie respective, riches de science et désireux de se faire les propagateurs et les professeurs de ce qu'ils avaient appris sur le sol natal de la littérature romaine f). L'école de Deventei', ce siège de la charité, de la pureté, de la vraie religion, excitait ses meilleurs élèves à passer les Alpes et à se former aux sources pures de l'antiquité, qu'elle leur reconnnandait comme indispensables à l'intelligence des saintes lettres f). C'est de cette école que sortit un des plus grands philologues du xv^ siècle, Rodolphe Huesman (^), si célèbre sous le nom d'Agricola, qui, après avoir pris le giade de docteur à Louvain, alla se faire, en Italie, l'élève des illustres Grecs réfugiés, lels que George de Trébizonde, Théodore Gaza, François Philelphe. Nommé professeur à l'université de Heidelberg (i 485), il fut un des premiers à faire fleurir, en Allemagne, les études classiques. Il parlait le latin avec la facilité d'un ancien Romain; sa versification rappelait l'élégance de Virgile, et il avait, dans sa phrase, toutes les grâces d'Ange Politien, un des restaurateurs des lettres au xv" siècle f).
La théologie était, aux yeux d'Agricola, la première des
(') Dk Rkii'femjkrg, Troisième rnéinoirc sur les deux preh'lirrs siècles, etc.,l. c, t. X, p. 8.
(^) Revius, DuveitU-ia illustrata, Liigii. Bat., 1G51, p. 35, GG et suiv. — Badius, Vita Thomœ a Keinpis, c. 12.
(3) Meiners, p. 324.
C') Né en 1422, à Bafflen, village situé aux environs de Groiiinguo, mort à Heidelberg en 1485.
(•') De Bi'RiGSY, Vie d'Eirismr, Paris, 1757, t. I, p. 19. — H.vgkn, l. c.,p. 132-133.
LÉCOI.i: l)K DEVEMEU : ACIUCOLA.
sciences; mais la théologie, fondée sur les saintes Écritures, pour rinlelligence descjuellcs il avait fait une étude particulière de riiébrcu. Aussi peut-on le considérer comme l'expression vivante des études classiques et des tendances théologi(|uos de son temps, connues par Thomas a-Ivenipis et si bien l'éalisées parWessel, à qui Rodolphe dut beaucoup. En Italie, il avait pris l'inébranlable résolution de purger l'Allemagne de la bai'barie du moyen âge; il entreprit donc une réforme réelle de la dialectique et, à cet égard, il surpassa Laurent Valla et Georges de Trébizondc. Par son traité De invenlioiie diaicclica (1 485 ou 1 485), il montra le premier comment on pouvait la débarrasser des fornmles et des subtilités dont on L'avait encombrée, et de quelle utilité elle serait alors pour l'art de la parole. C'était réagir un peu contre le mépris dont la scolastique était l'objet de la part des humanistes et qu'elle méritait. Dans les écoles d'Allemagne on l'enseignait encore, au connuencement du xvi" siècle, par l'explication des Siimmnlœ logicalcs de Pierre l'Espagnol et de ses obscurs commentateurs, Bricot, Georges de Bruxelles, Tartaret. Elle n'était plus une gymnastique, mais une torture de l'intelligence ; aussi devenait-elle la risée de tous les bons esprits. En France, on se moquait de ces gens remplis
. . . D'un tas de fatras,
De condusions et de cas,
Nolitions, volitions,
Qui ne valent pas deux oignons.
Érasme proposait d'envoyer se battre avec les Turcs la troupe belliqueuse des disputeurs scolastiques ; d'autres écrasaient sous les traits de leur verve les docteurs qui, non contents de fausser l'art du raisonnement, avaient corrompu par leur terminologie gothique l'admirable langue latine de l'antiquité (^).
(') De Burigny, t. I, p. 16-17; t. II, p. 476. — Ch. Schmidt, La vie et les travaux de Jean Sturm, p. 265-267. — De Reiffenberg, Troisième mémoire sur les deux premiers siècles de VUniversité de Loiœain, p. 31. — Hagex, l. c, p. 138.
Le plus beau litre de gloire d'Agricola, également remarquable comme philologue, théologien, philosophe, orateur, poète, musicien et peintre (^), c'est d'avoir formé, par ses conseils, Alexandre Ilégius, le professeur d'Érasme à Deventer, d'Érasme qui allait disputer le sceptre de la littérature à l'Italie.
Ilégius, né en li20 à Heck, près de Horstmar sur la Vecht, en Westphalie, était philosophe, théologien, poète, orateur et, mieux que tout cela, un vrai chrétien, un chrétien digne du temps des apôtres. Son inépuisable bienfaisance ne lui avait laissé, à sa mort, que ses habits et ses livres, pour lesquels il ne voulut d'autres héritiers que les pauvres.
Il mourut à Deventer, le 27 décembre 1498. Son principal mérite est d'avoir, le premier, introduit aux Pays-Bas l'enseignement classique de la littérature grecque, si profondément ignorée jusqu'alors, qu'on disait avant lui : Grœcum est, non legilnr f).
Hégius eut pour collègue, à Deventer, Jean Scatius, qui avait donné une nouvelle édition corrigée de la grammaire de Yilledieù, laquelle avait beaucoup de succès en Allemagne et dans les Pays-Bas. Il fut, comme Hégius, professeur d'Érasme f).
Comme recleur de l'école des frères de la vie commune, Hégius était puissamment secondé par Jean Oosterdorp ou Oostendorp, chanoine de Saint-Liévin à Deventer, queWessel avait exhorté à étudier les anciens écrivains, sacrés et profanes, et à les placer an-dessus des théologiens scolastiques, parce que les temps étaient proches où « ces pédants infaillibles, mi très, encapuchonnés, blancs et noirs, seraient mis à leur place (^) » .
(') Erasmi 0pp., t. II, f. IG6. — Conf. Bosskrt, De Rodolpho Agricola, litterarum restitutore.
De Reiffenberg, l. c. — Delprat, l. c, p. 72, 73, 352 et 384. Glasius, Godgeleerd Nederland, t. III, p. 361. (*) Van der Aa, Biographisch woordenboek, sHertogenb., 1852-56, t. XIV, p. 155.
iifxius, M.viTUE d'Érasme.
Ilégiiis eut pour coudisciplo, beaucoup plus jeuuc que lui, Uo(lolj)lio de Laugen, né eu 1158 près de Muuslor, qui, nouuué eu H()2 prévôt du chapitre de cette ville, partit, eu liOi, pour l'Italie et y demeura jusqu'eu J i70. 11 suivit les leçous ttes plus grauds homiues de la lleuaissauce. Il visita particulièrenieut Rouie, Milau, Florence, Bologne. Il n'écouta cependant pas le langage passionné de ses maîtres contre l'Église, car il avait une trop haute opinion du chiistianisme pour se laisser entraîner aux oppositions anti-chrétiennes de ce pays. Il ne vit dans les belles formes de la classique antiquité qu'un moyen de donner aux idées évangéliques un éclat plus élevé et une signification plus grande^ Résolu en même temps de travailler à la restauration des belles-lettres dans sa patrie et d'ouvrir aux Allemands les trésors de l'Italie, à peine de retour à Munster, il comuiença une correspondance littéraire très active avec ses anciens condisciples de Deventer. Il correspondait surtout avec Hégius, qu'il invita h réformer son école sur le modèle de celles d'Italie et à mettre ses élèves à même de se développer par leurs propres efforts au moyen des classiques anciens. A cet effet, il lui en fit parvenir des copies et ne négligea aucun sacrifice pour l'aider h réaliser les projets qu'il lui soumettait; il lui envoya surtout des jeunes gens capables de comprendre le nouvel enseignement et de répondre ainsi au labeur du maître (^).
En i486, Langen fut chargé d'une mission à Rome, où sa prodigieuse connaissance de la littérature latine excita l'admiration du pape Sixte IV et de tous les savants qui habitaient cette ville. De retour à Munster, il y voulut fonder une école classique dirigée par des maîtres habiles, lorsqu'il en fut empêché par l'université de Cologne, qui s'opposa à ce qu'on délaiss:\t les livres d'école jusqu'alors en usage, tels que le gothique Doctrinale Alexandri (jrammatici, le Cailiolicon, les Mammœlractus et la Gemma gemmarum. Langen fit appel à
(') V XB.yiE-v , Rudolf von Langen, Munster, 1869, p. 15-51.
rinterventiou des savants italiens, qni se prononcèrent en sa favenr. L'institution de Munster, protégée par le chapitre de la ville, devint bientôt pour l'Allemagne ce que Deventer était pour les Pays-Bas. Quand Deventer déchut après la mort de Hégius, Munster s'enrichit à ses dépens. Malheureusement, cette prospérité ne dura pas. Les rivalités que lui suscitèrent les autres écoles de la ville, et surtout celles d'Allemagne, fondées ou réformées sur le même modèle, amenèrent sa décadence, même du vivant de son fondateur. Mais à cet homme, qui avait fait ses études dans les Pays-Bas, restera l'honneur d'avoir allumé le flambeau de la Renaissance dans le nord de l'Allemagne (').
Un des élèves les plus distingués d'Hégius fut Gérard Listrius (Lyster), né vers le milieu du xv'' siècle, à Rhenen, ville de la seigneurie d'Utrecht. Il était, en 1498, recteur de l'école de Zwoll, où il enseignait le latin, le grec et l'hébreu. En 1522, il fut envoyé dans la même qualité à l'école d' Amersfort. Quoiqu'il eût étudié la médecine, il est plus connu comme homme de lettres que comme médecin. Il s'appliqua aussi à la culture de la poésie latine, mais il n'y réussit guère. C'est comme professeur qu'il excella particulièrement. Il s'était donné pour mission de débarrasser la jeunesse des absurdités de la scolastique de son temps et il écrivit un commentaire sur VEloge de la Folie, qui ne fut pas du goût du prudent Érasme, « parce qu'il s'y trouvait des choses que Listrius aurait dû passer sous silence f) ».
Ajoutons au nom de ce disciple d'Hégius celui de Jean Murmellius, de Ruremonde, qui, après avoir embrassé la carrière des armes, l'abandonna pour celle des lettres. En sortant de l'école de Deventer, il se rendit à Cologne, où il devint maître ès arts; en loll, il devint recteur de l'institution de Saint-Liévin, à Munster. Trois ans après, il fonda une école à Alkmaar et s'y vit entouré de DoO élèves. Ses propriétés y ayant été
(') Meiners, p. 327-328. — Parmet, p. 51 et suiv.
(•-) Parmet, p. 95-101. — Van der Aa, t. XI, p. 524-525.
LYSTUIUS, ML'llMELI^IL'S ET TORUEMINUS.
dclruitcs pai- un vaste incendie, il revint en à Deventer et mourut, en 1517, enipoisonn('', dit-on, ])ar un de ses collègues, niais avec la réputation d'un des plus célèbres philologues de son siècle
Auprès de Mui'niellius se place naturellenu;nt llei'inan Torrenliiuis (Yan Beek), né vers le milieu du xv" siècle à Zwoll; il entra dans la congrégation des IVèi es de la vie connnune, enseigna à Groningue (1490), puis dans sa ville natale; publia des scholies sur les évangiles et les épîtres de l'année, des notes sur les hymnes et les proses de l'Église, ainsi que quelques ouvrages de grammaire supérieurs à ceux dont on se servait alors dans les écoles et qui eurent une sérieuse influence sur les progrès des lettres dans les Pays-Bas f).
On a de Chouq)ré un petit Dictionnaire de la Fable, qui est bien pou de chose, si on le compare à l'excellent petit dictionnaire d'HermanTorrentinus, réimprimé un grand nondjre de fois à Anvers et qui a pour titre : Eliicidariiis poclicus contineiis liistorias pocticas, fabulas, insulas, regiones, urbcs, Ihivius, nwnlcsqiic insigniores , algue liujusnwdi alla, o)nuUnis adolescenlibus in poesi versanlibus oppido quam necessarius. « A quelques fautes près, inséparables d'un pareil ouvrage, dit Dreux du Badier, le plan en est très bien exécuté, et une nouvelle édition corrigée de ce livre me paroîtroit bien plus nécessaire que le dictionnaire de Chompré. Il ne contient que onze feuilles, qui ne sont point chiffrées dans mon édition f), laquelle, étmt in-12, no forme qu'un volume de 20i pages, et par conséquent très portatif; on est surpris de voir le grand nombre de choses qu'endjrasse ce petit livre, dont l'auteur est un savant d'un jugement net, un de ces esprits qui ont l'art de dire beaucoup en peu de mots (^). »
(') Bipgvapliie universelle et Van dkr AA.art. Murmellius.
(2) Onplace sa mort vers 1520. — Biographie l'jiiverselle, art. Torrentinus.
(^) Anvers, 1535.
[*) RccrcatioHS historiques, critiques, morales et d'éducation, La Haye, 1768, t. I, p. 328-329.
Un des parents d'Hernian Torrentinus — Laurent Torrentino, imprimeur — fut attiré à Florence par le duc Côme de Médicis, qui désirait répandre dans le public les trésors littéraires rassemblés par ses ancêtres dans leur magnifique bibliolhè(jue. On sait que les presses de Laurent furent en pleine activité dès l'an 1547 et qu'il retrouva le manuscrit original des Pandectes de Justinien, que Côme eut l'honneur de faire imprimer pour la première fois en 1555, en deux volumes in-folio f).
Enlin, n'oublions pas Montanus (Van den Bergh), né au milieu du xv'^ siècle à 's Herenberg, un des disciples les plus instruits de Hégius; il fut professeur à Nimègue, à Alkmaar, à Zwoll, et, en 1500, recteur du Fraterhuis d'Amersfort. Son enseignement touchait de près l'hérésie, tellement que grand nombre de moines devinrent suspects et furent expulsés en mai 1529. Montanus était étroitement lié avec Érasme et avait publié des satii es latines f).
La province d'Artois, qui fournit un contingent très remarquable à la grande œuvre de la Renaissance, sous le rapport de l'érudition, a produit Robert Gaguiii f), de l'ordre des trinitaires, professeur de droit canon dans la maison des Mathurins à Paris, homme d'État, diplomate, orateur, antiquaire, historien et poète (^).
« Gaguin a passé pour l'homme de son siècle qui écrivait le mieux le latin. Érasme, dans son Ciceronianus , en fiiit le plus bel éloge. Il est pourtant certain que son histoire de France, estimable d'ailleurs par certains faits qu'on ne trouve que là, et où il a enchâssé quelques-unes de ses productions poétiques, est écrite crassu pingtiiquc Minervâ. Son style a plus de
(') MoLHUYSEX, Overyssehche almanah voor ov.dheid en letteren, Deventer, t. XVII, p. o7-G7. — Lambinet, Origine de l'imprimerie, t. II, p. 311. — Dele- PIERRE, La Belgique illustrée, etc., p. 202. — Biographie universelle.
O VanderA.\, lettre M, p. 1012.
(^) Né à Calomie-sur-la-Lys, près do Béthune, en 1425.
(4j ]ypne Clément-Hémery, Mémoires de V Académie d'Arras, 1839, p. 83 et suiv.
l'école de deventer : ses hi mantstes allemands.
facilité que do dclicalossc et de pui'olé. On lui a (ait nn rriirie de son poème latin : De pnrilate coiiccplioiiis IL V'nyinis, (|ui, de son temps, eut nu ictentissemenl immense. Il s'y déclare pour Ylmmaailéc Conceplion, cause de bien des débals, surtout entre les Jacobins, qui l'altaquaieul, et les Cordeliers, qui la soutenaient, calcihits el pugnis, unguUms el roslro. Ce poème, imprime à Paris en 1197, très rai-e aujourd'hui, ofïre des images si lascives et des idées si libertines qu'on ne peut les rendre en français sans offenser la cliasteté de cette langue. On dirait que l'auteur avait résolu de ne laisser de pureté que dans son titre. Mais c'était le style des savants de cette époque (^). »
Dans ce poème, Gaguin n'avait d'autre but que de réfuter le dominicain Chabaneuf, qui avait soutenu que la Vierge n'avait pas été exempte du pécbé originel f).
Pour couronner l'œuvre, le panégyriste de la Conception immaculée avait joint à son poème l'éloge d'une cabaretière de Vernou, sa maîtresse, qu'il traitait, en galant claustral, de divinité et dont il vantait les beautés cacliées avec des détails devant lesquels auraient reculé TibuUe et Properce f).
L'école de Deventer, sous Hégius, avait initié aux lettres deux Allemands qui brillèrent parmi les humanistes les plus érainents de leur pays. Le premier est Conrad Mutianus Rufus (Conrad Muth), d'une famille distinguée de Hambourg, où il naquit en L47L
Ce précurseur de Strauss parle ainsi de la foi : « Nous sommes pris sous l'aile de la foi du Dieu vivant et nous confessons avec l'apôtre que tout ce qui est hors de la foi est péché. Malheureusement, nous donnons le nom de foi, non pas à la conviction intime, mais à une sorte de crédulité publique, à une persuasion fi'uctueuse [fructuosa persuasio).
(') Drei'x du Radier, Recréations historiques, etc., t. II, p. I61-1G2. — M"'« Clément-Hkmery, /. c.
(-) M™« Clément-Hkmery, p. 87.
(3j Dreux DU Radier, Rccréations historiques, etc., -p. 162-163.
Celle-ci est surtout connue de nos tonsurés, qui savent si bien faire trembler leui's ennemis, soutirer de l'argent cl même ébranler l'enfer (^). »
Mutianus n'admet qu'un christianisme spirituel et fait très bon marché de la personne historique du Christ : « Janus, écrivit-il à un de ses amis, te parla de la barbe de Jésus- Christ. Ah! quelle barbe! Le Christ abhorre le mensonge et nul ne ment autant qu'un prêtre catholique. Moi, je ne révère ni barbe, ni vêtement, ni prépuce. Je vénère le Dieu vivant, qui n'est apparu aux hommes ni avec une barbe, ni avec un prépuce ('). »
Dans une autre letti'e, il écrivit au même : « Agneau de Dieu, on dit que tu enlèves les péchés du monde. Il vaudrait mieux dire, sans doute, que tu n'enlèves que les péchés de ceux qui te connaissent. Les sots ne te connaissent pas : ils sont aveugles, ils ignorent les fruits de la vraie religion. C'est notre Sauveur qui est l'agneau et le pasteur. Mais qui est noti e sauveur? La justice, la paix et la joie. Voilà le Christ descendu du ciel. Le royaume de Dieu ne consiste pas dans le manger et le boire; il est la justice dans la foi et le calme de l'àme dans l'humilité. Dès lors, les sots mangent-ils les aliments du Seigneur en dévorant les hosties, en troublant la paix et la concorde et en profanant le sacrement de la charité chrétienne f)?
« Nos encapuchonnés feraient beaucoup mieux si, à l'exemple des anciens, ils vivaient plus dans l'esprit que dans la chair. Le commandement de Dieu, qui illumine les cœurs, nous dit d'aimer Dieu et notre prochain comme nousmêmes. C'est la loi naturelle, non pas gravée sur la pierre comme celle de Moïse, ni dans l'airain comme la romaine, ni écrite sur le papier et le pai chemin, mais fondue dans nos cœurs par le maître suprême. Quiconque consomme avec
(Vi Tknzki,, Siipplemnita Instoriœ Gothanœ, \cnx, 1716, p. 106. — Haghn, t.I, p. 323-324. (2) HAGiix, p. 324-325.
(') Tenzei., p. 19. — Hagen, p. 325.
L'N PUKCUiisiaiv stkauss.
piété celte eucharistie digne et salutaire, (ait quelque chose de divin. Car le vrai corps du Christ est la paix et la concorde, et il ne peut y avoir d'hostie plus sainte que la charité nniluelle ('). »
Eu parlant de la })crsonne du (Christ, il se laisse aller à ces incroyahles témérités : « Les Mahouiélans et les Turcs n'ont pas tout à fait tort lorsqu'ils disent que le vrai Christ n'a pas été cloué sui" la croix; mais que c'était un autre Christ assez ressemblant au vrai. Celui-ci, en effet, est ànie et corps, qui ne peut être ni vu ni touché. Aussi ne participerons-nous au ciel que lorsque nous vivrons spirituellement, ou philosophi- (pienient, ou chrétiennement; lorsque nous obéirons beaucoup plus à notre raison qu'à nos sens f). »
Muth ne regardait pas la religion chrétienne comme révélée, mais connue naturelle et connnune à tous les hommes : « Si le Christ est la vérité et la vie, qu'ont fait les honnnes tant de siècles avant sa naissance? Ont-ils erré, ensevelis dans les ténèbres de l'ignorance, ou bien ont-ils été participants de la béatitude et de la vérité? Remarquons que la religion du Christ n'a pas connnencé à sa naissance comme honune; elle existait depuis des siècles, où elle était comme la piemière naissance du Christ. En effet, qu'est-ce que le vrai Christ, le Arai Fils de Dieu, sinon la sagesse divine, qui n'est pas seulement échue en partage aux Juifs, mais encoie aux Grecs, aux Italiens et aux Germains, bien que ces peuples aient eu des cérémonies religieuses différentes f)? »
Ce qui est fait pour nous surprendre chez Muth, c'est que, malgré l'étonnante hardiesse de ses opinions, il vécut et mourut chanoine à Gotha. Il est vrai qu'il ne les prodigua pas au public et ne les fit connaître qu'à quelques amis intimes. Il est vrai, d'autre part, qu'il fut un catholique
(') Tenzkl, p. 57. — Hagen, p. 225-226.
C^i Hagen, p. 226-227.
{^j Tenzel, p. 37. — Hagen, p. 327-328.
bien tiède et un bon païen plutôt qu'un bon prêtre. Cela ne l'enipècha pas d être vertueux et porté pour un christianisme transcendantal. Mais ce qu'il recherchait et cultivait le plus, c'étaient ses relations littéraires avec les jeunes humanistes de l'université d'Erfurt, dont il partageait toutes les haines pour l'obscurantisme de la scolastique et la barbarie du moyen âge, et qui, en 15 IG, étonnèrent le monde par leur formidable pamphlet des Hommes noirs (').
Quatre ans après, Conrad Muth, qui avait salué dans Luther l'apôtre d'une renaissance religieuse; qui avait aimé d'un égal amour les partisans les plus dévoués du réformateur, Mélanchton, Spalatin, Jonas; qui avait été le plus chaud défenseur de Reuchlin contre les « sophistes sanguinaires de Cologne »; qui avait été, en un mot, l'adversaire le plus déclaré de l'ancienne Église et de son clergé, commença à battre en retraite et à condamner toute l'entreprise de l'agitateur de Wittemberg (1521). Les violences de celui-ci lui paraissaient trop grandes, et son mouvement révolutionnaire trop radical. Muth n'était pas convaincu de l'utilité d'un bouleversement complet de l'Église. Effrayé de l'abîme de destruction ouvert devant lui par le novateur, il se rejeta dans le sein de ce catholicisme pour lequel il avait eu jadis tant de colère et de mépris. Humaniste avant tout cependant, il voyait avec dégoût les chaires évangéliques occupées par d'anciens moines ignares, le peuple rempli d'un fanatisme nouveau et les anciens barbares remplacés par d'autres f).
Le second Allemand sorti de l'école de Hégius fut un parent de Langen, Herman Von dem Busche, né en 1468 d'une ancienne famille westphalienne, au château de Sarrenbourg, dans l'évêché de Munster. Après avoir quitté Deventer, il visita l'université de Heidelberg et il y eut pour professeur
('j Kampschui.tk, Die Unwersitaf, Ei-furl uncl die Reformation, Trier, 1860, t. I, p. 74 et suiv. — Hagen,p. 330.
('J Kampschulte, t. II, p. 227-220.
imuMA^ vo.N i)i:m «isciiii.
Kodolphc Agricola. En liSd, il se reiidil avec Langeii eu Italie, d'oii il revint riche de trésors littéraires qu'il résolut de verser sur sa patrie eu voyageant d'université en université. Il prit d'aijoid, à Ileidelberg, le grade de maître ès arts; chercha une position à Cologne, mais y échoua contre l'opposition des théologiens; revint à Munster, y lut toute la bibliothèque de Langen, une des plus belles de l'Allemagne; y publia les deux premiers livres de ses épigrammes; partit ensuite pour la France, afin de se mettre eu relation avec les plus illustres savants de ce pays; retoui-na de là à Cologne, sur l'invitation du spirituel comte Herman de Nieuvvenaer, prévôt de la cathédrale, qui voulut l'employer à combattre les deux chefs des vieux barbares, Jacques Hoogstraeten et Arnold de Tongres, et à répandre une science plus élevée parmi la jeunesse studieuse. Mais ni le noble comte, ni d'autres protecteurs également puissants ne furent capables de le soutenir contre l'influence de ces deux patrons de la scolastique. Après avoir publié une nouvelle collection d'épigraiumes, il quitta la grande cité rhénane pour se livrer à une vie de pérégrinations. Il parcourut Hamm, Munster, Osnabruck, Brème, Hambourg, Lubeck et Wismai-, donnant partout des leçons, publiques ou privées. Rostock devint bientôt le principal centre de son activité. Chassé de cette ville par des rivaux jaloux, il se rendit à Greifswalde, où, en 1502, il eut pour disciple le futur réformateur Bugenhagen; en Io05, il était à Leipzig, d'où il fut appelé à Erfurt. En 1505, il fut de nouveau à Leipzig, puis il passa quelque temps à Wittemberg (1510), puis à Amsterdam, Alkmaar, Utrecht, Louvain et de nouveau à Cologne (1517), où il publia difl'érents travaux philologiques, reprit la lutte avec Hoogstraeten et se posa en chaleureux partisan de Reuchlin et en ennemi irréconciliable des adversaires de la Renaissance. Mais les tliéologastres étaient beaucoup plus forts que lui et que son ami Nieuwenaer; il fut contraint de quitter encore une fois la ville, non sans avoir publique-
ment mis au })iloii la cupidité, l'ignorance et les intrigues de ses antagonistes (^).
Grâce à la recommandation de Nieuwcnaer, Von dem Busclie fut nommé, en lolG, recteur de la grande école de Wesel, où il publia son Vallum hinnanilalis contre les moines de Cologne, qui, devant le peuple, avaient traité les poètes <le coquins, les orateurs de pourceaux, leurs œuvres de menue paille de diables et toute l'étude des littératures anciennes d'étude de perversité, de fausseté et de tromperie. En 1522, Von dem Busclie donna sa démission de sa place de Wesel pour aller se rapprocher de Luther et de Mélanchton, à Wittenberg, et pour se familiariser tous les jours davantage avec leurs doctrines. Il y fit en même temps, sur les auteurs anciens, des leçons qui obtinrent le plus grand succès. Par la protection des deux réformateurs, il devint, en 1520, professeur d'histoire à la nouvelle université de Marbourg f).
Poète comme Ovide, éloquent comme Cicéron, Von dem Busche, dont toute la vie avait été un orageux combat pour les idées de Renaissance et de la Réforme, se vit, en 1555, enveloppé dans diverses controverses avec les anabaptistes de Munster, dont l'un prit, bientôt après, six fennnes à la fois. Il mourut, en 155i, brisé par les fatigues de cette lutte. Il avait été lié avec Érasme, qu'il eut l'occasion de défendre contre ses détracteurs; mais il avait rompu avec lui, en 1552, au sujet de Luther f).
l^a régence de Marguerite d'Autriche, tante de Charles- Quint, fut pour la Belgique l'apogée de la Renaissance. Cette princesse portait, il est vrai, une haine profonde au protestantisme; mais elle cultivait avec un égal succès les sciences, les arts et la politique, et il lui fut impossible de rester étran-
(') Meixers, p. :378-:i81. — Hagkn, p. 240-241. — Liessem, H.-J. De Hermaai Busschi vita et scriptis, Bonn, 18G7, p. 4 et suiv. (î; Meixers, p. 381-388.
(SjlD., p. 388-393. — LiESSEM, p. 72-74.
Rl'UîlvNT.E l)K MAUCl KUITi: d'aI I lUCIIF,.
gère à cet immense esprit de réforme qui agituit le monde au xvi" siècle. Aussi avait-oUe résolu d'introduire de i^rands ciiaugeuieiUs dans ri'^glise bclgi(jU(\ Sous ce rapport, les idées de la Renaissance lui venaient merveilleusement en aide, et elle trouva un puissant api)ui dans son impéi'ial neveu. Certes, elle ne voulait pas des innovations de Luther et de Calvin; mais elle pensa à créer une Eglise nationale pour l'opposer à l'figlise romaine. Elle voulait, avant toute chose, la séparation complète des tribunaux laï(pies d'avec les tribunaux ecclésiastiques, et en cela elle eut pour auxiliaires les hommes de loi, les conseillers, les parlementaires, qui veillaient à ce qu'aucune bulle du pape ne fût pronudguée dans les États de l'enqiereur sans sa pei niission, et ({u'aucune redevance ne fût portée en cour de Rome sans la môme autorisation (^).
Marguerite avait pris la résolution de faii'e un remaniement complet du système des dîmes, et quand le clergé s'opposa aux mesures qu'elle avait décrétées à cet égard, elle lui résista avec toute l'énergie de la puissance souveraine. Elle n'était pas satisfaite non plus de cette masse énorme de biens mainmortables dont le sacerdoce pouvait disposer et elle désirait pouvoir intervenir dans la nomination des évèques et des abbés f).
En 1520, elle adressa à tous les couvents une circulaire où elle les exhortait à ne laisser monter désormais en chaire que des prédicateurs instruits, sages, d'une vie exemplaire, et qui s'abstiendraient de débiter des contes et des sornettes fades. Elle ordonnait, en même temps, qu'on les empêchât de parler de Luther et de ses dogmes f).
Connue Charles-Quint, Marguerite s'aidait des lumières et des conseils d'un écrivain doué d'une universalité comparable à celle de Voltaire et dont la mission de tous les jours
(') Altmeyer, Marguerite d'Autriche, Liège, 1840, p. 153-134.
(-j Id., ibid., p. 155-163, et les preuves tirées des Archives du royaume.
(') II)., ibid., p. 117.
fut une guerre d'extermination aux absurdités de la scolaslique, d'un chef d'opposition dans le sens moderne, Érasme de RoKerdam (').
Ce grand homme était l'antagoniste des cloîtres et des études monacales. 11 naquit, selon toute apparence, à Rotterdam, le 28 octobre 1467 f). Enfant illégitime de Gérard Elias, de Gouda, et de Marguerite, fille d'un médecin deZevenbergen, il fut, dès son enfance, victime d'un soi t funeste. Son père, persécuté par sa famille, se réfugia à Rome, où il mena une existence pénible. Trompé par ses frères, qui lui avaient annoncé la fausse nouvelle de la mort de Marguerite, il se fit prêtre, et, par cette résolution, se mit dans l'impossibilité de donner son nom à son fils. Mais, revenu aux Pays- Ras, il s'acquitta noblement de ses devoirs de père : l'enfant, après avoir accompli sa quatrième année, fut placé dans une école à Gouda, où sa mère était retournée; il n'y fit pas de grands progrès. Quand il eut atteint sa neuvième année, il fut envoyé chez les frères de la vie commune, à Deventer, sous la sauvegarde de sa mère. On l'y familiarisa avec les grammaires d'Everard de Réthune f) et de Jean de Garlande(^), dont il se moqua dans la suite. Il ne termina pas ses études à Deventer et, par conséquent, ne put profiter de toutes les savantes leçons d'Hégius, qui dirigeait la classe la plus élevée et rassemblait dans cette école une population de plus de 2,000 élèves, accourus de l'Allemagne, de la France et des Pays- Ras. Il ne l'entendit qu'aux gi andes fêtes, où l'illustre maître donnait une leçon générale à toutes les classes réunies. Ce fut là qu'Érasme puisa ses pi-éceptes de la bonne littérature, tels que savait les enseigner le disciple d'Agricola; ce fut là aussi qu'il ressentit pour Hégius cette haute estime dont il donna plus tard tant de témoignages dans ses œuvres. Mais
(') Ranke, Deutsche Gcschichle in Zeitalter der Reformation, Berlin, 1841-43, t. I, p. 260.
('''j Durand de Laur, Erasme, précurseur et initiateur, p. l. ('j xii-xni'^ siècle.
(^) Poète et grammairien du xiii" siècle.
f.lWSME : SKS f/rUDES A ni-VEM'FJl.
son véritable professoui' fui Jean Syiilheini [Sintli'ms). Versé tlansh* i»;i'ec et le latin, Synlheini s'cU'orraitde seconder llégius en vue de la réforme des métliodes d'enseignement. Il avait fait, dans ce dessein, la revision de la [)rincii>ale grammaire en usage dans ce temps-là, celle d'Alexandre de Ville-Dieu. Il en publia une nouvelle édition commentée, qui fut généralement adoptée dans les écoles des Pays-Bas et de l'Allemagne
Un lionune de triste mémoire, Oituinus Gratins, était alors professeur de cinquième à Deventer. Ce théologien, moins célèbre par ses ouvrages que par les sarcasmes des fameuses Epistolœ ohscurorum virorum, avait fait ses études sous Hégius; il professa dans la suite à Cologne et y mourut en loi2. C'était un bon humaniste, mais il ent le malheur ou l'imprudence de s'attirer l'inimitié des réformateurs par ses ouvrages de controverse. C'était un pédant plein d'acrimonie et sans goût, un véritable pygmée auprès des colosses auxquels il osa s'attaquer et qui portaient les grands noms de Reuchlin et de Hutten. Érasme parle de lui en termes peu lïatteurs
Les premières productions d'Érasme datent de son séjour à t)eventer. Ce fut là qu'il composa un poème bucolique, pastiche de Virgile, dans lequel on remarque de la facilité, de l'abondance et de l'esprit. L'auteur, d'ailleurs, n'avait pas encore quatorze ans f).
A dix-huit ans, il dirigea contre les vices, et surtout contre la débauche et l'ambition, une élégie que ses amis firent imprimer sans lui en avoir demandé la permission. A dix-neuf ans, il fit un dialogue sur le printemps. Dans un Aoyage en Angleterre, pendant le règne de Henri VII, le prince de
(') Erasrni Roterodami, silva carmiinim ante hoc nunquam irnpressorura . Gouda, 1513. Reproduction photo-lithographique, avec notice sur la jeunesse et les premiers travaux d'Erasme, par M. Ch. Ruelens ; Bruxelles, 1864, p. iv-xi.
C^) Ruelens, ibid., p. xi-xviii.
(^) B. Erasrni Roterodami, bucolicon, cum scholiis Alardi Amstelr., cujics studio nunc 2)rimum et repertum et édition. Colonise,. 1539, in-S".
Galles (Henri VIII) lui demanda des vers de sa façon. En trois jours, Érasme composa un poème en vers hexamètres et iambiques, et à trois pieds, en l'honneur du roi, de sa famille et de l'Angleterre. Il aimait à faire des épigranmies. On lui en demandait souvent, il en improvisait, h la promenade, au jeu ou à table. Il ne comptait pas sur leur publication; cependant, celles qu'il avait faites dans sa première jeunesse furent imprimées, sans son aveu, et recueillies, dans la suite, par le célèbre imprimeur Froben, de Bàle. Son poème sur la vieillesse est, de toutes ses pièces de vers, celle qui eut le plus de succès. Aide en donna une édition en 151 G. Les vers d'Érasme lui firent beaucoup d'honneur au moment où ils parurent. Un des savants de l'époque, Jean Sixtinus, lui écrivit qu'il n'y avait point d'homme, pour peu qu'il eût du génie, qui ne le comparât aux plus grands poètes de l'antiquité : « Vos vers respirent, dit-il, la Vénus antique et sont la preuve des grâces de votre esprit. C'est pourquoi, mon cher Érasme, encouragez vos charmantes muses, afin que vous fassiez voir, ce que l'on ne croyait pas possible, que les Germains ne le cèdent en rien aux Italiens. Adieu, délicieux poète. »
Érasme répondit à Sixtinus que, s'il ne connaissait pas sa sincérité, il prendrait ses louanges pour de la plaisanterie. 11 ne parlait de ses vers que comme de bagatelles qui sentaient plutôt la boue que la Vénus antique et qui avaient plus de rapport avec la barbarie des Scythes qu'avec le génie des anciens poètes; il déclarait qu'ils n'étaient pas dignes d'être avoués d'Apollon; qu'enfin il n'était qu'un poète médiocre f). Il existe néanmoins de lui, sur la mort d'Okeghem,une élégie digne de Tibulle f).
Ces brillantes dispositions d'Érasme le firent remarquer de bonne heure à Devcnter. Il avait douze ans quand le célèbre
(') De Burigny, Vie d'Erasme, t. I, p. 101-106.
C^) Joamii Oheffo, Musico Summo. [Belitiœ poetarion belfjicorum, hi'jus superiorisque œvi illustriv.m, collectore Rhanutio Ghero. Francofurti, 1614.)
ÉKASMK AU COUVENT DE STEYN.
Rodolphe Agricola, dans uno de ses lournées, vint faire visite à son ami Ilégiiis. Le professeur lui ayant montré les compositions des élèves, une d'elles frappa vivement Agi icola, qui voulut en connaître l'auteur. On lui présenta le jeune Érasme. Agricola lui adressa quelques questions, fut émerveillé de ses réponses et, fixant sur lui ses regards, lui prédit qu'il serait un jour un grand lionnne (').
A l'âge de treize ans, Érasme eut la douleur de voir une maladie contagieuse emporter sa mère; lui-même fut forcé de quitter Dcventer et de se retirera Gouda. Son père suivit de près sa mère dans la tombe. La négligence ou la mauvaise foi de ses tuteurs dissipèrent la fortune du jeune homme. Pour couvrir les abus de leur gestion, et de crainte de le lancer dans les hautes études, qui pourraient un jour lui donner une position dans le monde, ils avaient résolu d'en faire un moine. A cet eftct, ils l'envoyèrent à Bois-le-Duc, dans une institution de fières, où il continua de former son style par la lecture des bons auteurs, mais où il montra, en même tenq^s, les plus vives répugnances pour la vie claustrale. Cependant, s'étant laissé entraîner par un de ses condisciples, il entra dans le couvent de Steyn, près de Gouda, couvent connu sous le nom d'Emmaûs. Il n'avait pas vingt ans ; il fut contraint d'y passer près de quatre années de sa vie, quatre années dont, jusqu'à sa mort, le souvenir exerça sur lui une inlluence funeste. On peut dire qu'une grande partie des déboires, des incertitudes, des faiblesses même de c^tte existence, si sérieuse, mais si tourmentée, ont eu pour origine le passage du jeune homme par le couvent de Steyn, où la vraie piété était loin de régner. Forcé d'y revêtir la robe de moine, il se réfugia dans l'étude des lettres, dont il communiqua le goût aux religieux, trop habitués à passer leur temps dans l'indolence et la bonne chère ; il s'y appliqua avec une ardeur extrême à dérober les secrets de leur admi-
(') RUELENS, p. XVIII-XX.
rable style à Cicéroii, à Quinlilieii, à Salliiste à Térence; pariui les écrivains de la Renaissance, à Laurent Yalla, qu'il appréciait beaucoup ; et déjà il préludait à ces violents combats qu'il livra j)his tard aux méthodes vicieuses que l'on suivait dans l'enseignement des langues classiques (').
C'est à cette époque que remonte son Conflit de Tlialie el de Barbarie, scène dialoguée très amusante et très mordante contre l'école des frères de Zwoll, alors en pleine décadence : Barbarie vante avec beaucoup d'emphase les livres usités dans cette école, c'est-à-dire le Florista, le Papias, l'Huguitio, le Michel Modista, etc. — « Ce sont tous des barbai'es, répond Thalie ; voyons leurs œuvres. » Bai barie, pour donner une idée de la poésie de Zwoll, récite cinq vers latins baroques. Et Thalie d'éclater de rii'e. Sur quoi Barbarie, furieuse, s'écrie : « Adieu! Je dédaigne de vous écouler et je retourne à Zwoll voir ce qu'ont fait les miens. » Ce fut aussi sous l'empire de ces idées qu'il commença à Steyn ses Antibarbares, défense des bonnes lettres contre les moines ignorants qui les avaient plongées dans l'abaissement le plus profond.
Lorsque le couvent et les lettres lui laissaient une heure de loisir, Érasme prenait la palette et se délassait de ses fatigues en peignant. Il exécuta, de cette manière, un bon nombre de tableaux, entre autres un Jésus que l'on mettait en croix; cet ouvrage était soigneusement gardé dans le cabinet de Corneille Musius, recteur des religieuses de Sainte-Agathe, à Delft, et on y lisait au-dessous l'inscription suivante : « Ne méprisez pas ce tableau; il a été peint par Érasme, pendant qu'il était religieux au monastère de Steyn. » Plus tard, le couvent fut détruit de fond en comble; les panneaux d'Erasme périrent avec l'édifice. Une esquisse que l'on voit dans la collection de l'archiduc Charles, à Vienne, passe pour être de lui ; elle représente un
(') RuELicNS, p. xxv-xxvu, et Id., p. xxvir.