PRÉDICATION CONTIIE LE LUXE
saient sous l'égide de la charité et de la liberté, et sous la protection de l'autorité religieuse et civile. Mais ii celle épo(jue, il y eul un chaugenienl du au pouvoir lenipoi-el; il concerne l'auiortisseinent des biens a])parlenanl aux élablissenienls qui avaient le dioit d'acquérir connue personnes civiles. On introduisit le principe que, désormais, ces établissements devaient obtenir l'approbation du souverain et même, plus tard, celle des Étals, pour posséder légalement. Rarement, néanmoins, les biens donnés aux établissements de bienlaisance étaient refusés. Le souverain se conlenlait de réduire le don, s'il y avait lieu, dans l'intérêt des familles, ou d'exiger la conversion des biens-fonds en ai'gent, joint encore que la portion disponible par testament, même pour legs pieux, ne pouvait excéder le tiei's des biens (').
D'a[)rès l'ordonnance du duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, du lo février 158o, tout ce qui concernait la défense du droit des églises, des veuves, des orphelins et des pauvres était de la compétence du conseil de Flandre, et l'ordonnance du duc Jean du 17 août 1409 renouvela cette disposition. Ces réformes étaient sages : elles empêchaient la trop grande multiplication des ordres religieux, k laquelle poussaient les tendances de l'époque, et elles prévenaient le transfert en mainmorte de propriétés trop nombreuses f).
Un célèbre pi édicateur breton de l'ordre du Mont-Carmel, frère Thomas Connecte, entreprit alors une sorte de croisade contre le luxe des vêtements et des modes flamandes, qui s'était rapidement étendu à toute l'Europe. Il avait la spécialité des sermons contre les délices et les parures mondaines, et il s'en tirait avec beaucoup d'éclat et de talent. Il parcourut ainsi les villes de la Flandre, du Hainaut et de l'Artois, en tonnant contre les hennins, hautes coiffures de
(') H. DE Kkrchove, Législation et culte de la bienfaisance en Belgique, Louvain, 1852, p. 48.
(«; Id., ibid., p. 49.
ORIGINES DE L\ RENAISSANCE
femme, de forme conique, oi nécs de perles, el du sommet desquelles loinhait un long voile.
A An as, c'élail le cimelière de Saint-Nicolas qui était le lliéàlj e de ses prédications. Elles y duraient quatre à cinq heuies devant un auditoire de 1G,000 à 20,000 personnes. Pour éviter le désordre, on avait pris la précaution de séparer les deux sexes par une corde tendue. Un excès de zèle poussait Thomas à faire tiier par les enfants, avec des crochets, les immenses hennins et couvrir de boue et de huées les dames qui les portaient. Le 22 février 1428, cet éloquent réformateur des modes exagérées se trouvait à Valenciennes, où il prêcha durant six jours sur le grand marché. Il obtint un si étonnant succès que l'on lit un autodafé général des atours des daines, pêle-mêle avec les tables à jouer, les cartes, les dés et les souliers à la poulaine, dont l'usage fut dès lors aboli. Le petit nond)ie de femmes qui résistèrent à la prédication en continuant à porter les malencontreuses coiffures, furent conspuées publiquement et poursuivies par les enfants criant à tue-tête : Au hennin! au hennin (')!
Des scènes semblables se renouvelèrent à Cambrai, Tournai et Téiouanne. Connecte, « chevauchant un petit mulet », et suivi de disciples, resta cinq ou six mois dans les Pays-Bas pour assurer sa victoire sur les hennins; il fit tant, par sa parole énergique, qu'il opéra complètement la réforme des coiffures féminines.
Après avoir prêché ainsi avec succès dans nos provinces, Connecte passa à Rome dans l'intention d'y continuer ses sermons, non plus seulement sur les modes des femmes, mais « contre les abominations du pape, des cardinaux et du haut clergé ». Mais Eugène IV ne tarda pas à poursuivre ce censeur incommode sous l'accusation d'hérésie et à le faire convaincre d'avoir enseigné que les religieux peuvent manger ce qui
(') DiNAUX, Archives hist., S'^ série, IV, p. 151 . — A. d'Héricourt, dans 7e BiblioliJiile belge, t. VI, p. 12. — Harbevilli:, dans les Mémoires de l' Académie d'Arras, 1841, p. 282.
PKRSÉCLIIONS.
JKAN l.i: MIUIKII.
leur plail sans distiiu lion de nids et ({u'ils doivent se marier s'ils n'ont point le don de la continence. Connecte fut incarcéré, mis à la lorluie et l>rûlé('), sans se rétracter (lirii). I.es historiens de l'épofine i ap[)oi'lent (pi'un grand nondn-e de personnes accusées d'héi ésie et de magie furent condamnées, à Arras, au sui)plice du feu.
Cet horrible châtiment n'empêcha pas un franciscain, Jean le Vitrier, de recommencer l'ojjposition contie l'Eglise à Tournai et à Paris : « Il vaudrait mieux, s'écriait-il, couper la gorge à son enfant que de l'élever en l eligion non réformée! Quiconque entend la messe d'un i)rètre tenant une fennne dans sa maison commet un péché mortel; car l'homicide est un moindre mal que la fornication. Si votre curé ou tont autre piètre tient femme dans sa maison, vous devez yentrer e( la medredehorspar la force. Le plain-chant que l'on chaule à Notre-Dame de Paris n'est que paillai dise et provocation à paillardise. Ou ne doit point donner d'argent aux églises pour les indulgences qui ne s'accordent point pour les mauvais lieux. 11 ne faut pas prier les saints. Il y en a qui récitent certaines prières de Marie, afin qu'à l'heure de la mort ils puissent voir la Vierge. Ils verront le diable, et non pas la Vierge (■). »
Censuré par la Faculté de théologie de Paris et sommé de se rétracter, Jean le Vitrier obéit (1498).
Vingt-deux ans auparavant, un récollet, Jean Angeli, avait prêché avec beaucoup de succès à Touinai. Il entremêlait ses sermons de plusieui s propositions qui atliièrent l'attention de la Faculté de Paris. Il soutenait, entre autres choses, que le pape pent détruire tout le droit canon et en faire un autre, qne quelques saints sont des enragés, que les
(') D'Argicntré, Bisfoire de Brélar/ne, Paris, 1588, liv. X,cbap..381. — Baptista Mantl'anus, De vùa beata {Opcya. Antv. 1576, t. IVk — Monstiiei.kt (Bucbon), t. V, p. 197; liv. II, c. 127; t. VI, p. 62. — G. Paradin, Amm/es de Bov.ryogne, Lyon, 1566, liv. III, p. 699. — Spondam, Annales, etc., ad ann. 1431, n" 6, t. I. — De Pottek, t. VII, p. 77-78.
(*) D'Argentré, CoUectio jv.diciorwn de notis moribus, t. I, 2, p. 340.
OUIGIXES DE LA RENAISSANCE
âmes dans le purgatoire relèvent de la juridiction du pape et que, s'il veut, il peut le vider (^).
Ces propositions eurent le môme sort que celles de Jean le Vitrier, qu'il ne fiiut pas confondre avec Jacques Vitrier, cordelier et ami d'Érasme. Ce dernier s'était appliqué à la théologie scolastique, et celle des scotistes ne lui avait pas déplu; mais dès qu'il eut commencé à lire saint Ambroise, saint Cyprien et saint Jérôme, il ne conçut que du mépris pour toutes les questions épineuses de la théologie ordinaire. Origène était celui des Pères qu'il admirait le plus. Il savait par cœur les épi très de saint Paul, ainsi que les principaux passages de saint Ambroise. Il prêchait sans autre préparation que de lire saint Paul. Ses sermons n'étaient que des homélies. Il ne pouvait y souffrir les citations des théologiens scolastiques et des philosophes, si en usage dans ce temps-là. Il avait entrepris, dans l'Artois, la conversion d'un monastère de religieuses, qui ressemblait plutôt à un lieu de débauche qu'à une maison de piété; huit impénitentes de ce couvent l'attendirent dans un lieu écarté, et, se jetant sur lui, elles l'auraient étranglé, sans le secours de quelques passants qui le tirèrent des mains de ces furies f).
A ce nom nous rattacherons les suivants f), qui se sont distingués dans les lettres à titres divers : Henri de Zoemeren, savant théologien du xv*' siècle, naquit vers 1 i20, dans une petite ville du Brabant (mairie de Bois-le-Duc), dont il prit le nom, suivant l'usage des savants de cette époque. Ayant achevé ses études à l'université de Paris, il y reçut le grade de docteur en théologie. Le cardinal Bessarion, légat du saint-siège à Vienne (1458-60), l'appela près de lui et le chargea d'abréger la première partie des dialogues d'Ockam. En 1460, Zoemeren
(') HOVERLANT, b. c.,t. XIX, p. 128-129.
(*) De Burigny, Yie d'Érasme, Paris, 1757, t. I, p. 88-90.
(^) P.\QUOT, Fasti academici Lovanienses (manuscrit de la bibliothèque de Bourgogne n° 17567], t. I, f. 22. — Molanus, iTïstoj'/fe Lonaniensium, Ubri XIV, t. I, p. 306 (éd. De Ramj. — Biographie laiiverselle, art. Zoemeren,