‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 4)Chapitre 54 sur 72 · ÉLOGE DE LA FOLIE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE LA FOLIE

Qui jamais se serait doulé, si ces grands liomnies ne nous l'eussent appi'is, que c'est hérésie de dire que : lu hous, marmite ou la marmite bout sont deux manières de s'exprimer qui signitienl la même chose? Ils connoissent tous les coins et recoins de l'enler, et ils vous en (ont une description topographique, comme s'ils venoient d'en sortir. Ils créent de nouveaux mondes à leur gré. L'empyrée est leur ouvrage... Ils ne voient que les dieux au-dessus de leur grandeur, quand on les appelle respectueusement nos maîtres. »

Voulez-vous le portrait du pédant ? « De tous les hommes, ce serait sans contredit la classe la plus chétive, la plus à plaindre et la plus disgraciée des dieux, si je (^) ne venais mitiger les misèi-es de leur triste profession par les accès d'une agréahle folie. Ce ne sont pas seulement cinq furies, selon le proverbe grec, mais bien mille qui les poursuivent. Toujours affamés, toujours dans la poussière de leurs écoles, que dis-je,de leurs prisons, ou mieux encore de leurs étables, ces pauvres sires vieillissent avant l'âge, au milieu d'un troupeau d'enfants, assourdis par leurs cris et asphyxiés par leurs exhalaisons. Ce qui ne les empêche pas, grâce à moi, de s'estimer les premiers des hommes. Il fait beau les voir s'admirer de bonne foi, lorsque d'un mot, d'un regard, ils font trembler leurs marmots éperdus, qu'ils les déchirent à coups de verges et de férules, et les punissent en vrais despotes à tort et à travers. Involontairement on pense à l'âne revêtu de la peau du lion. Écoutez-les : leur crasse est la suprême élégance; les senteurs de leur chenil ne sont que musc et ambre; leur misérable esclavage, une royauté qu'ils ne voudraient pas troquer contre celle de Phalaris ou de Denys le Tyran. Leur bonheur atteint son apogée, lorsqu'ils croient avoir trouvé un nouveau mode d'enseignement. Ce qu'ils enseignent alors n'est qu'impertinence toute pure; qu'importe ! ils ne s'en croient pas moins supérieurs à tous

(') C'est la Folie qui parle.

les Palénion cl les Donat. Ce qu'il y a de plus remarquable chez eux, c'est le taleut de fasciner les mamans naïves et les papas imbéciles, qui leur croient sur parole la science qu'ils se donnent. En fait d'érudition, ils se contentent de peu; ils sont amplement satisfaits s'ils rencontrent dans quelques manusci ils vermoulus le nom de la mère d'Anchise, s'ils y découvrent un mot étrange et inconnu au vulgaiie, ou déterrent quelque part un bout de pierre antique aussi fruste que possible. Oh ! alors, grand Jupiter, quelle joie ! quelle superbe! que d'éloges! On dirait qu'ils ont vaincu l'Afrique ou pris Babylone d'assaut. Mais leur véritable triomphe, c'est quand ils peuvent saisir l'occasion de vous débiter leurs petits vers insipides autant qu'insensés! Pour peu qu'on les admire, ils se croient volontiers des Virgile. Rien au monde ne vaut la comédie de deux de ces pédants se renvoyant les louanges et les admirations et se grattant réciproquement. Mais qu'un lapsus échappe à l'un d'eux, et que son adversaire, plus clairvoyant, s'en aperçoive, quelle comédie alors! Quelle lutte, quels glapissements, que d'invectives (')! »

Vient ensuite le tour des rois : « Ces beaux messieurs ne songent qu'à leurs plaisirs. Pour éviter toute inquiétude, ils n'écoutent que leurs flatteurs... Figurez-vous maintenant un homme (comme sont à peu près tous les rois) qui ignore les lois, qui soit ennemi du bien public, vrai égoïste et esclave des voluptés, ennemi du savoir, de la liberté et de la vérité, sans souci pour le salut, et qui n'ait pour règles que ses fantaisies et son intérêt. Tel qu'il est, donnez-lui le collier de la Toison d'or, qui est l'emblème de la réunion des vertus; placez sur sa tête une couronne enrichie de pierreries, destinée à apprendre qu'il doit avoir une àme souverainement héroïque; mettez-lui en main le sceptre, symbole de justice et d'incorruptibilité; ajoutez la pourpre, indice de l'amour pour la patrie : s'il vient à comparer tous ces dehors avec

(') Traduction de M. Lejal, p. 89 et 90.

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