INSTITUTION DU PRINCE CHRÉTIEN
liii-mèine, je cvoh qu'il ( raindia que (juel([uc malin ne s'en amuse comme d'un jeu théâtral ('). »
Érasme est encore plus explicite dans son traité de Ylnslitulioii (lu prince clirclicn. « Il y a des princes qui choisiront avec soin ceux à qui ils donneront la charge de dresser un beau cheval, un oiseau ou un chien. Mais ils croient qu'il n'importe guère à qui ils commettront l'éducation de leurs enfants, les abandonnant souvent à des précepteurs aux(juels un plébéien tant soit peu doué de cœur ne voudrait pas confier les siens... Un bon prince excelle, à la vérité, sur les autres honnnes; mais il est de la même race. C'est un homme libre qui connnande à des hommes libi-es, et non pas à des bêtes... Si vous êtes le maître de vos sujets, il faut nécessairement qu'ils soient vos esclaves. Prenez garde alors que vous n'ayez, suivant l'ancien proverbe, autant d'ennemis que d'esclaves... Que si la nécessité contraint le prince de lever un impôt sur le peuple, c'est le devoir d'un bon roi de mettre ordre à ce que les petites gens n'en reçoivent point d'incommodités. Car, pour ce qui est des riches, il est quelquefois bon de les obliger à vivre frugalement f). »
Le plus amusant et le plus singulier de ces pamphlets est Scarabeus aquilam quœrit, allusion à la fable dans laquelle l'escarbot, pour se venger de l'aigle, détruisit ses œufs, et qui a pour moralité que le plus puissant peut être exposé au ressentiment du plus faible. Érasme revient à la charge contre les rois avec encore plus de fiel et de mordant qu'ailleurs. On ne trouve rien, dans le Contre un de la Boétie, de plus violent, de plus sanglant, contre le gouvernement royal que cette longue tirade : « Qu'un physionomiste tant soit peu intelligent examine avec attention la tête et les traits de l'aigle, ses yeux rapaces et méchants, cette courbure menaçante du bec, ces joues cruelles, ce front farouche : n'y reconnaîtra-t-il pas aussitôt l'image d'un roi, d'un roi plein
(') Traduction de Bavrett, p. 182-186.
[-) Institutio principis christiani (Bàle, 1518, iii-4"), p. 14, 47, 56, 99 et 100.
KU\SMK ET Li:S IIOMMKS DE SON TEMPS.
(le nugiiilicence et de majesté? Ajoutez-y cette couleur sombre et de funeste présage, cette voix désagréable, saisissante, épouvantable, et ce cri menaçant qui fait trembler tous les auti'cs animaux. Il suffît, pour reconnaître ce type, de savoir condjien sont redoutables les menaces des princes, lors même qu'elles sont proférées en plaisantant. A ce cri de l'aigle, le peuple entier tremble, le Sénat s'efface, la noblesse rampe, les juges s'assouplissent, les théologiens sont muets, les juristes approuvent, les lois et les constitutions ploient : droit, religion, justice, humanité ne sont plus que de vains mots. Et ainsi, lors qu'il existe tant d'oiseaux au doux ramage, aux accents mélodieux, le cri sauvage et inharmonieux de l'aigle seul a i)his de pouvoir que tous les autres. »
Puis, Érasme donne tout à hùt carrière à son imagination, met en scène différents animaux et résume ainsi sa pensée : « De tous les oiseaux, l'aigle seul a paru aux sages le vrai type de la royauté : il n'est ni beau, ni musical, ni bon à manger-; mais il est carnassier, glouton, pillard, destructeur, batailleur, solitaire, haï de tous, fléau de tous f). »
Après avoir ainsi versé sa bile contre ceux qui sont représentés par l'oiseau royal, l'auteur attaque avec autant de violence que de mépris ceux qui les entourent.
C'est merveille de voir l'accord unanime des penseurs de tous les temps contre ces existences parasites et malfaisantes connues sous le nom de courtisans. Ils ne pouvaient échapper à la censure d'Érasme. «Et les courtisans, qu'en dirons-nous? Que ce sont, en général, les hommes les plus rampants, les plus serviles, les plus bêtes et les plus abjects et en même temps les plus superbes... Ils sont charmés d'eux-mêmes, pourvu qu'ils puissent dire : le roi noire maître, lui faire un compliment bien tourné,... être bien fardés et adroits flatteurs... Leur faste me fait quelquefois soulever le cœur.
(') Hallam, Histoire de la littérature de l'Europe pendant le xv^, xvi* et XVII'-' siècle, Paris, 1839, t. I, p. 287-289.
L'KSr-AIlltOT.
J'éprouve cet ofTol lorsque je vois uue de leurs nyiuphes se < roire une divinilé,... el tous s'enoigiieillir en proportion du poids de la cliaine (pi'ils poi lent au cou ('). »
Le népotisme et une dissolution de mœurs inouïe avaient envahi la eour de Home, nuMée à toutes les guerres que les rivalités des souverains avaient déchaînées sur- l'Italie. Erasme se montre inexorable pour les papes. « S'ils s'avisoieut de se conformer à Jésus-Christ,... de prendre pour règles sa pauvreté, ses travaux, sa doctrine, sa croix, son détachement du monde,... ne seroient-ils pas les plus malheureux de tous les hommes? Qui voudroit payer cette dignité au poids de l'or ? Qui voudroit la conserver par le fer el le poison? Si la sagesse... que dis-je? si un grain de ce sel dont parle le Sauveur les reveilloit, à quel dépouillement ne seroient-ils pas réduits? Tant de richesses, d'honneurs, de triomphes, de bénéfices, de places dont on dispose ; tant de revenus, d'indulgences, de chevaux, de mulets, de gardes, de délices... eh bien ! Il faudroit renoncer à tout celapour se vouer aux veilles, aux jeûnes, aux larmes, à l'étude, à la pénitence et à mille exercices pénibles. Et puis, que deviendroient tant d'écrivains, de copistes, de notaires, d'avocats, de promoteurs, de secrétaires, d'écuyers, de banquiers, d'amis Bonneau... j'ai failli dire un mot plus gaillard f)...
« Il y auroit de l'inhumanité, ce seroit une horreur, un sacrilège, de ramener au bâton et à la besace les princes souverains de l'Église, ces vraies lumières du monde. Pour le travail du ministère, ils s'en déchargent sur saint Pierre et sur saint Paul, qui ont du temps de reste, et ils ne s'en réservent que l'éclat et les plaisirs... Aussi n'y a-t-il pas d'honmies sur la terre qui mènent une vie plus délicieuse, plus exempte de souci. Ils croient faire assez pour Jésus- Christ lorsque leur sainteté, leur béatitude étale l'appareil
(') Traduction citée, p. 186 et 187. (2) iZ-irf., p. 192et 193.
ponlifical et presque théâtral pour faire quelques cérémouies ou lancer des auathèmes... Surtout quand il s'agit de les lancer sur les impies qui entreprennent d'écorner et de rogner le patrimoine de saint Pierre. Cet apôtre, qui a dit à son maître : Noks avo)is ionl quillé pour vous suivre, a aujourd'hui de vastes domaines, des villes, des trihuts, des douanes, un empire. Lorsque ses successeurs, dévorés du zè!e de la maison de Dieu, s'arment du fer et du feu pour conserver tout cela, ils croient défendre en apôtres l'épouse de Jésus-Christ et la venger de ses ennemis. Comme si elle en avoit de plus pernicieux que des pontifes impies dont le silence laisse oublier le Sauveur, dont les lois intéressées l'enchaînent, qui couronnent sa doctrine par des interprétations forcées, qui le crucifient une seconde fois par leur vie scandaleuse ('). »
« Les nations n'échappent pas plus que les individus à la folie commune; chaque peuple se proclame le premier de la terre : les Anglais allèguent leur beauté, leur goût pour la musique, la magnificence de leurs festins ; les Français leur courtoisie, et les Parisiens se disent les théologiens les plus adroits du monde. Que répond l'Italie ? Je tiens le sceptre de l'éloquence, et tandis que l'Europe entière est encore plongée dans la barbarie, je suis la reine de la civilisation. Les Juifs et les Turcs se donnent pour les vrais croyants ; les Espagnols ont le monopole du courage ; les Allemands se prévalent de leur taille robuste et sont fiers d'être des pédants. Les Hollandais et les Brabançons trouvent seuls grâce devant la folie et reçoivent d'elle le prix de sagesse, les premiers parce qu'ils ne s'offensent pas d'une épithète populaire qui les traite d'insensés, les seconds parce qu'ils deviennent plus fous à mesure qu'ils vieillissent et qu'ainsi la triste arrière-saison, qui abat le courage des autres hommes, n'altère pas leur gaieté f). »
(') Traduction citée, p. 191-197.
RoTTiER, La vie et les travaux d'Erasme, mcm. couronnés de VAcad. Collection in-8^ t. VI, 1885, p. 85 et 86.