‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 4)Chapitre 58 sur 72 · LE COLLKC.E DE FRANCE · texte numérisé non relu

LE COLLKC.E DE FRANCE

François I'"' avait voulu confier l'organisation de son collège à Érasme; mais le philosophe refusa : il désirait, avant toute chose, garder son indépendance, et il savait que son franc-parler ne convenait pas [)lus aux intrigues des cours qu'au jeu des partis (^).

Dans <jiielques lettres qui devaient l'ester secrètes, Érasme s'est expliqué à cœur ouvert sur d'autres motifs de son refus : il ne trouvait pas qu'il y eût assez de fond à faire sur les espérances que François P"" lui donnait. Il savait que c'était s'exposer à la haine de beaucoup de théologiens que de concourir à l'établisseuient d'un collège où l'on enseignerait le grec et l'hébreu. Il n'avait pas oublié tout ce qu'il avait eu à souffrir à l'occasion de l'établissement du collège des Trois- Langues àLouvain. Il appréhendait les querelles Ihéologiques dont toute l'Europe était agitée par les hardiesses de Luther. L'élection de Charles-Quint comme empereur d'Allemagne fut pour lui un dernier motif de refus. A cause de la rivalité qui existait entre ce prince et le roi de France, il disait : « Ceux qui me veulent du mal ne manqueraient pas de me reprocher de ni'être retiré chez un ennemi de l'empereur f). »

Par caractère et par conviction, Érasme croyait à la réconciliation des partis religieux qui divisaient l'Europe. « Dans mon opinion, dit-il, il y a une chose qui peut réconcilier beaucoup de personnes avec l'Église romaine; ce moyen est de ne pas décider aussi dogmatiquement tant de points de pure spéculation ni d'en faire des articles de foi. Il faut, au contraire, se contenter d'obtenir un assentiment aux doctrines manifestement renfermées dans l'Écriture sainte et nécessaires à notre salut. Ces doctrines sont au nombre de cinq,

C) Il était linguœ liberioris non niniquam plus quant sat est. — Voy. Le Clerc, Bibliothèque choisie, t. V, p. 185, et Hess, Leben des Erasmus, t. I, p. 182, 183, 190 et 191. — Nullus, dit-il du reste lui-même, nuUus est mortalium qui libentius abstinet ab aulœ commercio quam Erasmus.

(*) De Bukigny, Vie d'Érasme, t. I, p. 247, 248, 251 et 252.

et il est plus facile de convaincre les hommes de cinq que d'un grand nombre. Maintenant, au contraire, nous faisons d'un article six cents autres, dont quelques-uns sont tels que l'on ne peut ni en douter ni penser rien en dehors, sans mettre en péril son àme et sa religion. Mais telle est la nature de l'honnne que tout ce qu'il a ujie fois dogmatiquement décidé, il veut qu'on le suive avec obstination. Or, la philosophie chrétienne ou la théologie peut être fort bien réduite à ceci : que nous devons placer toute notre confiance dans un Dieu toutpuissant, qui nous donne gracieusement toutes choses par son fils Jésus-Christ; que nous sommes rachetés par la mort de ce fils de Dieu, au corps duquel nous sommes unis par le baptême; qu'en mourant aux convoitises de ce monde, il nous est donné de vivre conformément à ses préceptes et à son exemple, non seulement en ne faisant tort à personne, mais encore en faisant du bien à tous; que si l'adversité nous accable, nous nous y soumettrons patiemment, dans l'espoir d'une future récompense, à la venue du Seigneur; que nous nous efforcerons à progresser tous les jours dans la vertu, sans nous attribuer rien à nous-mêmes, mais en rappoi-tant tout à Dieu. Ces choses-là doivent être imprimées et inculquées dans les esprits jusqu'à ce que de bonnes habitudes se soient formées dans les cœurs. S'il y avait des personnes à l'esprit spéculatif qui éprouvassent le besoin de faire des recherches plus profondes sur la nature divine de Jésus-Christ ou sur les sacrements, dans le dessein de perfectionner leur intelligence et d'élever leur esprit et leur cœur au-dessus des choses terrestres, on devrait le leur permettre, à condition, toutefois, que leurs frères en Christ ne fussent point forcés de croire tout ce que tel ou tel docteur penserait devoir être cru... Il faut surtout fuir les arguties théologiques... Il faut, enfin, que les rois et principalement le pape s'abstiennent de toute espèce de tyrannie (^). »

{') Erasmi oper., t. III, fol. 522. Jortin pense (t I, p. 199 et 200) que si ses opinions avaient été embrassées franchement et pratiquées avec iinidence par

ÉRASME l'LAlDK LA CONCIIJATION HKLKUKI SE.

Dans une leinanjuable lettre à Jean de Carondelct, archevè([iie de Palci-nie et chef du conseil privé, Erasme s'explique tout aussi catég()ri(iueuieut (') ; il y insiste sur la nécessité de l'aire [)i édouiiner la morale chrétienne sur le dogme, d'éviter les discussions vaincs et néanmoins dangeieuses de la théologie, et il montre par l'exemple de saint Hilaire combien l'Eglise avait été anciennement indulgente, puisque beaucoup d'opinions de ce Père étaient maintenant décriées connue des hérésies.

Le caractère conciliant d'Erasme s'était particulièrement manifesté dans sa correspondance avec son compatriote et ancien professeur le pape Adrien YI. Il lui avait offert, aussitôt après son exaltation (0 janvier 1522), de lui connnuniquer, pai- des lettres secrètes, un moyen qu'il ci'oyait capable de rétablir pour longtemps la tranquillité de l'Eglise. Ses amis même n'étaient pas tiop persuadés que le pape accueillerait les avances qu'il venait de lui faire. Ses ennemis s'étaient efforcés d'indisposer le saint-père contre lui, en le représentant comme un honnne qui n'avait aucun zèle pour la religion catholique et qui favorisait indirectement, par ses écrits, les erreurs nouvelles, source de tant de troubles dans l'Église. Aussi furent-ils bouleversés lorsque les brefs qu'Adrien lui adressa furent rendus publics. Le premier fut du l*" décembre 1522; le pape déclare qu'il a reçu les lettres d'Érasme avec le plus grand plaisir; qu'il les a relues plus d'une fois, parce qu'elles venaient d'un homme dont il a toujours estimé la science et à cause du respect qu'il y témoignait pour la religion et pour sa personne. Il ne dissimule pas qu'on a cherché à le prévenir contre lui et à rendre

l'Eglise, il n'y aurait peut-être eu qu'une seule religion dans notre Occident [Then in the western loorld tliere might perhajjs havc hecn only one rdiyion, callecl Christianity, and the dénominations of papisls and protestants would not have )'j:istcd).

{') Cette lettre se trouve en téte de son édition de Saint-Hilairo (Bàle 1523) et dans ses leltres, livre XXVIII, lettre 8. — Cf. Gikseler, Lehvbuch der Kirchcnf/eschichie, t. III, 2, 1, p. 450.

Érasme suspect de luthéranisme; mais il n'ajoutait pas facilement foi aux délations contre les gens doctes et vertueux, qui sont d'autant plus sujets aux traits de l'envie que leur doctrine est plus éininente. Dans un autre bref du 25 janvier 10*25, Adrien paraît accepter avec empressement le conseil secret dont Érasme lui a parlé. Ce dernier se hâta d'expédier son projet à Rome ('). Il s'y appliquait d'abord à faire ressortir les difficultés de la situation où Luther avait placé l'Église : ce Ce novateur avait déjà beaucoup de partisans en deliors de l'Allemagne; la haine que l'on portait au nom pontifical se propageait tous les jours davantage; les adhérents de Luther étaient des hommes d'une incroyable fermeté et, en partie, 'des tètes intelligentes; les théologiens avaient commis de grandes fautes; la cause de Luther enrichissait beaucoup de monde. Par la force, il n'y a rien à faire ; il faut que l'on procède avec plus de douceur et de prudence, il faut surtout que l'on n'ait en vue que l'intérêt de l'Église ; que les théologiens cessent de ne défendre que leur autorité, les moines de ne tenir qu'à leurs biens, les princes, qu'à leurs droits. Pour remédier au mal, on doit remonter à son oi'igine, promettre une amnistie complète à ceux qui ont fait défection, arrêter les progrès de l'hérésie par l'autorité, remédier à la licence de la presse, annoncer au monde la destruction des abus dont il se plaint non sans raison. Tout maintenant respire la liberté ; c'est elle donc qu'il importe de comprendre, à laquelle il faut venir en aide, sans nuire à la religion; il faut en outre chercher à protéger le pouvoir légitime des princes et avoir en même temps égard à la liberté du peuple. Pour savoir ce qu'il est nécessaire de changer ou d'abolir, on pourrait avoir recours à une assemblée d'hommes considérés, doux, conciliants, aimés et impartiaux f). «Adrien laissa ces conseils sans réponse ; ce qui fit croire à leur auteur qu'ils n'avaient pas été goûtés, et lorsqu'il mourut (14 septembre 1525), le pape

{«) De Burigny, t. I, p. 396-401.

(*) Lettre 649'' de la grande édition de Leyde, in-folio, 1703.

1^:UASME SOUTENU PAU ADUIEN VI.

éUiil moins lavorablc à Erasme que lorsqu'il parvint au pontificat 0. Mais, le 12 juillet 1525, Albei t Pigliius, camérier secret de Clément YII, écrivit aux professeurs de la faculté de théologie de Louvain pour les exhorter à modérer leur zèle contre un honune de la valeur d'Erasme et à ne plus le décrier connue hérétique, lui qui venait de se déclarer ouvertement contre Luther. Il les prévenait qu'il avait dû faire les plus grands efforts pour empêcher le pape de leur adresser un bref iiilligeant un blâme formel à leur intolérance et qui aurait fait grand bruit dans le monde. C'est pourquoi il priait ceux d'entre ces docteurs qui avaient manqué d'égards à Érasme de lui donner satisfaction le plus tôt possible f).

Cette lettre, écrite par un tel homme, était d'un grand poids dans la balance pour Érasme. Pighius f) avait étudié à Louvain et à Cologne; profondément versé dans les mathématiques et dans les matières de théologie et d'antiquités, il avait signalé son zèle pour le catholicisme par plusieurs ouvrages contre Luther, Mélanchton, Bucer et Calvin. La réputation qu'il s'était acquise à Cologne s'était répandue jusqu'à Rome, où le pape Adrien VI l'avait fait venir vers l'an 1522. Clément YII et Paul III, successeurs de ce pontife, le chargèrent de différentes missions, à Worms et à Ratisbonne (^).

Classique comme Érasme , Pighius ne se laissait pas effrayer par les hardiesses du philosophe qui, dans la préface de son édition des œuvres de saint Jérôme, disait : « Je ne méprise pas la piété simple du vulgaire; mais je ne peux pas n'être point surpris du mauvais jugement de la multi-

(1) De Burigny, p. 408.

(-) Recueil de quelques pièces pour servir à la continuation des fastes académiques de l'université de Louvain, p. 48-51.

(') Né à Kanipen, petite ville de l'Ovcr-Yssel, vers 1490 ; il mourut à Utrecht en 1542.

(*) Biographie universelle, art. Alb. Pighius. — Ceux qui connaissent la langue flamande ne liront pas sans intérêt une lettre de Pighius à Jean Van Raste, négociant(26 décembre 1574). [Collection des manuscrits des archives du royaume.)

Éll.VS.ME ET LES HOMMES DE SON TEMPS.

liitle. Nous baisons les souliers des saints et leurs mouchoirs morveux, et nous négligeons leurs œuvres, qui sontleurs plus saintes et leurs plus efficaces reliques. Nous enfermons les chemises ou les tuniques des saints dans des cassettes embellies de perles et de pierres précieuses; mais pour leurs livres, qu'ils ont travaillés avec soin et où ce qu'ils avaient de mieux est encore plein de vie pour nous nous les abandonnons aux punaises et aux rats, qui les rongent impunément ('). »

(') Erusmi opéra, t. V, p. 217 et 218.

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