LES THOMISTES : SIGER DE BIIABAI<9T
« guirlande. Ce sourire de flamme est celui de Gratien, qui « a rendu de tels services à l'un et à l'autre droit, que la \îe a bienheureuse l'en a récompensé. Après lui, brille dans nos « rangs ce Pierre qui offrit, comme le denier de la veuve, « son trésor à la sainte Église. Vois ensuite resplendir l'arec dent génie d'Isidore de Bède, de Richard, que ses extases « élevèrent au-dessus de l'homme. Celui sur lequel ton regard « m'interroge est un esprit qui, dans ses graves méditations, « eût voulu devancer la mort trop lente; c'est l'éternelle « lumière de Siger, qui, professant dans la rue de Fouarre, « mit en syllogismes d'importantes (^) vérités f). »
Ainsi, Siger de Brabant a mérité que son nom fût placé à côté de ceux de Bède le Vénérable, de Pierre Lombard, de Richard de Saint -Victor, et consacré par l'autorité presque divine d'un tel panégyriste. « Les vers où Dante honore Siger d'un si pompeux éloge par l'organe de saint Thomas pourraient être un motif de croire qu'il fut toute sa vie et qu'il avait été de bonne heure un des plus chers disciples du célèbre dominicain. Celui-ci, en effet, que nos contrées environnaient surtout d'une admiration respectueuse, que la comtesse de Flandre avait consulté sur la conduite à tenir à l'égard des juifs de ses États, et qui se trouvait àValenciennes en 1259 pour le chapitre général de son ordre, put connaître et encourager quelques jeunes théologiens de notre pays, appelés ensuite, sous son patronage, à se présenter aux grandes épreuves des écoles parisiennes. Mais les faits les plus anciens auxquels on puisse rattacher le nom de Siger de Brabant forcent de supposer, au contraire, qu'il ne devint thomiste qu'après avoir été l'adversaire de saint Thomas. Maître en théologie de la maison de Sorbonne, il avait été
(•) Ou plutôt suspectes : invidiosi.
Essa è la luce eterna di Sigieri,
Che, leggendo nel vico degli Strami,
Sillogizzô invidiosl veri.
(Divtiia Commedia, Paradiso, canto X, v. 136.) (•) Victor Lb Clbrc, Histoire littéraire de la France, t. XXI.
même un des premiers coopérateurs de Robert de Sorbon,qui fonda son collège pour les étudiants pauvres vers 1250 et vécut jusqu'en 1274. Or, cette société se déclara, dès son origine, l'antagoniste des ordres mendiants, dont Thomas était le glorieux appui.
« Lorsqu'il y eut comme un soulèvement de l'Église de France contre les deux ordres, celui de Saint-Dominique et celui de Saint-François, envoyés par Rome pour travailler en commun avec les clercs séculiers à la direction des âmes ; lorsque les métropolitains de Rouen, de Sens, de Rheims, de Bourges et presque tous les évoques, interprètes alors fidèles de l'esprit public, demandèrent au pape, dans leurs conciles provinciaux ou diocésains, de les délivrer de ces étrangers qui envahissaient de toutes parts la prédication, l'enseignement, la confession; lorsque, malgré saint Louis, qui protégea un instant cette milice ultramontaine, la faculté de théologie de Paris, la Sorbonne se mit à la tête de la résistance et produisit une foule d'ouvrages énergiquement hardis, où ne furent épargnés ni Thomas, ni Bonaventure, ni les plus puissants défenseurs des nouvelles congrégations; lorsque le peuple même répéta par la ville les chants satiriques de Ruetbœuf , sur le long discord :
Entre la gent Saint Dominique Et cils qui lisent de logique,
maître Siger de Brabant paraît s'être distingué dans la lutte contre les frères, contre celui-là même qui devait un jour, selon le poète italien, lui décerner l'éternelle couronne (*).
« Avant de devenir thomiste (*), il est à croire que Siger s'était déjà fait remarquer dans les débats publics de la faculté de théologie, et qu'il avait mérité, par les grades qu'il y obtint, la dignité de chanoine de Saint-Martin de Liège. Il faut
(>) Victor Le Clbrc, Histoire îittéraire de la France, t. XXI. p. 97-101.
(*) « De telles conversions furent alors très fréquentes : le respect du Saint-Siège, les égards pour les préférences de l'autorité temporelle, la crainte de perdre de riches prébendes, purent agir sur les esprits. *> (Lbclbrc, p. 112.)