SIGER DE BUABAUT ET SES DISCIPLES. 4S
aussi que le docteur de la maison et société de Sorboime ait acquis^ dans l'université de Paris, une assez grande autorité, si Ton peut reconnaître en lui le chef du parti qui, en 1272 à 1275, s'éleva contre le recteur Albéric de Reims » et qui, en 1277, fut poursuivi avec Bernard de Nivelles devant les tribunaux de l'inquisition de la foi, siégeant à Saint-Quentin. L'un et l'autre furent plus heureux que les dix infortunés hérétiques brûlés un peu auparavant à une des portes de Douai f), »
Ce ne fut, croit-on, qu'après de si rudes épreuves que Siger de Brabant, mûri par l'âge et l'expérience, a illustré surtout son titre de membre de la Sorbonne par l'éclat de son enseignement public. Il expliquait la politique d'Aristote lorsque le Dante assistait à ses leçons, dont le ton hardi était si bien fait pour lui plaire (*).
Malgré le mérite de ce maître, il ne faut cependant chercher, chez lui, ni la poésie, ni l'imagination, ni l'éloquence.
« Il professait la philosophie scolastique, c'est-à-dire qu'il exposait et commentait les doctrines qui seules ou presque seules pouvaient alors être enseignées dans les écoles de Paris, celles d'Aristote. De longues subtilités sur les règles les plus épineuses de la logique, les hypothèses d'une métaphysique entortillée, toutes ces dictées de l'école dans un style rigoureusement technique, et d'autant plus riche en énigmes, qu'on ne devinait le texte que par des versions latines du grec ou de l'arabe, ne sauraient plus avoir aujourd'hui cette vie, ce mouvement, cet accent passionné qui donnaient tant d'attraits aux ardents combats de l'intelligence, aux vicissitudes de la défaite ou de la victoire, et qui faisaient que des hommes tels que Dante et Pétrarque ne pouvaient jamais oublier qu'ils avaient entendu, un jour, dans une humble rue d'une ville encore barbare pour eux, les cris de guerre des
(*) Le Clerc, l. c, p. 102-105.
(*) Id., l. c, p. 105-108.
thomistes et des scotistes, et l'orgueilleux fracas de leurs arguments. Cette voix éclatante de la vieille controverse, qui émut de si grands esprits, est éteinte ; il ne reste qu'un triste amas de syllogismes (^). »
Parmi les disciples de Siger de Brabant, figure un homme qui a joué un grand rôle dans les conseils de Philippe le Bel, lors de sa lutte contre Boniface VIII, et dont les Mémoires semblent en avance de plusieurs siècles sur les idées de son temps. Pierre Du Bois, ce hardi polémiste, conseillait au roi de France, dès 1308, non seulement d'affranchir le temporel du spirituel, mais encore de substituer l'examen à la foi et de subordonner l'Église et les questions religieuses à la conscience des princes et des citoyens. Dix ans auparavant, il avait proposé au roi d'Angleterre de supprimer la papauté temporelle, qui ruinait les peuples pour entretenir le luxe de ses cardinaux et de sa cour. Sans ménagements pour les mœurs scandaleuses du clergé, il s'était élevé, dans le même écrit, contre le célibat des prêtres et contre la multiplication des couvents d'hommes et de femmes. Ses Mémoires, dont M. Boutaric nous a donné une excellente analyse (*), prouvent que le moyen âge était plus travaillé qu'on ne le croit par le besoin de liberté religieuse et par d'ardentes aspirations vers un état social meilleur.
On le voit déjà, les idées de réforme ne datent pas de la grande révolution du xvf siècle. Sans doute, l'influence de Luther et de Calvin a été immense et l'esprit d'examen qu'ils provoquèrent s'exerça à la fois sur les matières religieuses et sur les questions politiques ; mais on ne saurait contester que, bien avant la Renaissance, il ne se soit rencontré des hommes qui ont souhaité des améliorations dans l'Église et dans l'État.
(<) Le Clerc, /. c, p. 115-116.
(») Revue contemporaine, t. XX VII, p. 419 et suiv.