CHAPITRE IL
Nulle part les idées et les institutions du moyen âge n'avaient été aussi puissantes que chez nous; mais nulle part, non plus, il n'y eut une si prompte et si vigoureuse réaction contre l'ignorance, le fanatisme et la tyrannie des castes privilégiées. Dès le xi** siècle, la Flandre leur fit une guerre terrible dans une des plus grandes compositions poétiques de ces temps, qu'un des humanistes les plus éminents du xviii* a placée à côté des monuments littéraires de la Grèce et de Rome (^). Oui, ce poème, dont s'enorgueillit l'Allemagne de Gœthe et de Schiller; ce monument, le plus digne de la sagesse profane, selon Laurensberg ; cette épopée d'observation comique, selon M. Chasles; cette grande comédie de mœurs, selon M. Génin ; ce chef-d'œuvre satirique du moyen âge, selon M. Lénient, est le produit de trois Flamands de Flandre, dont l'un écrivit le Reinardus Vulpes, au \f siècle, les deux autres le Reinaert de Vos, à la fin du xii' ou au commencement du xiu' f).
C'est que, dans un pays, de bonne heure riche et libre.
(*) Hbimbccius, dans ses Eletneiitajuris germanicit t. II, p. 5- (*) Cramer, p. li et lu. — Gervinus, Guschichte der poetischen National- Literatur der Deutschen, Leipzig, 1843, t. I, p. 152. — Ch. Potvin, Le Roman du Renard, p. 32 et 141. — Geydër, Reinhard Fiichs, Breslau, 1854, p. x-xiii, place le Renard flamand au xiii'' siècle, conti*airement à J.-F. Willems, qui en met au moins première partie à la fin du xii«. — M. C.-A. Serrure Geschiedenis der nederlandsche en fransche letterkunde, Gent, 1855, (p. 140-143) se rapproche de l'avis de Oeyder : il date lorigine du premier livre de Tan 1200 à 1220.
comme le nôtre, par le commerce, Tindustrie et les communes, la conscience des classes laborieuses ne pouvait pas longtemps rester indifférente en présence des classes parasites qui désolaient la société, et devait s'ouvrir facilement à de bonnes plaisanteries, expression du sens pratique d'une bourgeoisie intelligente. En outre, ce fut en Flandre qu'on vit, au commencement du xni* siècle, des factions politiques très violentes, connues sous le nom d'Isengrins et deBlavotins (Renardins) ('). Aussi le roman du Renard eut-il, dès son apparition, un immense et légitime succès, mais dans le Nord seulement. Cela n'a rien d'étonnant; M. Edelestand du Méril, dans sa curieuse histoire de la fable ésopique, explique parfaitement cette particularité : « Malgré le courant d'esprit public, dit-il, qui pénétrait toute l'Europe du moyen âge et réunissait dans une véritable communion d'idées les peuples les plus divisés par leur langue et par la nature de leurs frontières, il y en avait dont la civilisation et l'organisation sociale rendaient ces sortes de poésies impossibles. L'Italie, même gibeline, portait un respect trop religieux aux prêtres pour en admettre les allusions satiriques; la catholique Espagne ne semble pas non plus avoir eu beaucoup de goût pour ces satires; on n'y séparait pas assez le culte de ses ministres ; leur succès n'était pas moins impossible dans les pays aristocratiques où la noblesse s'était amollie, comme en Provence, dans une civilisation prématurée, et ne s'adonnait plus qu'aux plaisirs du bel esprit et de la galanterie ; il n'était donc possible que dans ces pays du Nord, et surtout en Flandre et dans les Pays-Bas, là où, même lorsque le peuple n'est pas libre, l'esprit est toujours indépendant et proteste par sa liberté et ses satires contre les oppresseurs de son pays. »
0) Cramer et Gervinus, /. c. — Fauriel, jETwfotr^ littéraire de laFrance,i, XXH, p. 898. — Dans les Annales du comité flamand de France, t. VII, M. Qiieux de Saint-Hilaire a énergiquement défendu contre MM. Faurielet Paulin Paris Topinion de Grimm sur Tongine flamande du Renard.