‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 5)Chapitre 18 sur 102 · AUTRES POÉSIES SATIRIQUES · texte numérisé non relu

AUTRES POÉSIES SATIRIQUES

de Jacques Giélée, de Lille, la satire s'accentue et va jusqu'à faire parodier rexcommunication par Tarchiprêtre, qui est l'âne, hué aussitôt après par le Renard.

Le poème se termine par Tapothéose universelle de la Renardie.

« Cependant la renommée du Renard s'est au loin répandue sur la terre, tellement que tout le monde veut l'avoir avec soi, les gens d'Église surtout. Les Jacobins l'ont demandé et ils veulent le placer à la tête de leur ordre ; le Renard refuse cette position et leur donne son fils aîné Reynardel, qui devient ainsi général des Jacobins. Aux Cordeliers, qui l'ont requis à leur tour, il donne son second fils, Roussel, qui devient ainsi général des Cordeliers. »

Les deux ordres étaient ennemis : Renard va les rapprocher.

« La querelle s'était envenimée au point qu'elle dut être portée devant le pape et les cardinaux. Mais le saint-père et son conseil ne pouvant parvenir à accorder les deux parties, on propose que le Renard soit coupé en deux et que l'ordre des Hospitaliers et celui des Templiers en aient chacun la moitié. Ceci, comme on pense bien, n'est pas entièrement du goût du Renard, qui offre une transaction. Il mettra une robe mi-partie qui, d'un côté, sera des Hospitaliers et, de l'autre, des Templiers; il aura la moitié de la barbe rasée, de sorte que, d'un côté, il ressemblera à un Templier, tandis que, de l'autre, il aura l'apparence d'un Hospitalier complet; et, ainsi tenant de l'un et de l'autre, il sera à la fois général des deux ordres. Cette transaction est adoptée. Alors la Fortune le couronne et le place au haut de sa roue, d'où il brave impunément la justice et les lois. Depuis ce moment, tous les vices régnent sur la terre ; le monde est devenu l'empire de Renardie (^).

Cette satire fut comme le prélude de toutes les violentes

(*) Van Hassblt, Essai sur Vhistoire de la poésie française en Belgique, p. 51-52. - PoTYiN, L c, ten. XVII.

attaques dirigées par les écrivains du xiii* et du xiv* siècle contre les papelarts. L'un écrivait :

Papelart et Béguin Ont le siècle honni ;

l'autre accusait les clercs d'avoir pris pour épouses trois pucelles : Charité, Justice et Vertu ; puis de les avoir déflorées, répudiées et remplacées par trois autres, dont

La première a nom Trahison, Et la seconde Hypocrisie, Et la tierce a nom Simonie.

« C'est là un des traits du caractère du xn* siècle, qui fut une époque de rénovation au moyen âge. La liberté, qui bien souvent y dégénérait en une inconcevable licence et en un cynisme effréné, se continue dans le xiii* siècle, où non seulement elle se propage dans les chants des poètes, mais aussi se drape dans le manteau de vingt sectes d'hérétiques, des Stadings, des flagellants, des fratricelles, des apostoliques; où le Roman de la Rose prêche la communauté des femmes avec une impudeur inouïe (^). »

La même hardiesse est partout, dans les satires, dans les fabliaux, même au théâtre qui s'établit dans le temple f).

Une opposition autrement redoutable pour l'Église devait être celle des Vaudois. Au xii* siècle, beaucoup d'entre eux, persécutés par l'archevêque de Lyon, étaient arrivés en Flandre. En 1160, Pierre Valdo ou plutôt Valdes ou Valdez f), marchand de Lyon, s'était associé avec deux prêtres pour la traduction de l'Évangile et des autres livres de l'Écriture sainte en Tangue vulgaire. Des laïques se réunirent autour de lui pour s'édifier réciproquement sur ces livres et se communiquer leurs impressions. Valdo n'avançait encore aucun dogme con-

(*) Van Hasselt, /. c, p. 52 et 53.

(') Altmever citait ici de longues pstges $ur les fabliaux, empruntées à Nos premiers siècles littéraires, par M. Ch. Potvin. (Note des éditeurs.)

(3) Voir Herzog, Die romanischen Waldemer, Halle, 1853, p. 112-117.

l'opposition religieuse : les VAIDOIS aux PAYS-BAS. 53

traire au catholicisme. Ce qu'il y avait de nouveau chez lui, c'était qu'un laïque cherchât à se familiariser avec la Bible et à en répandre la connaissance dans les masses. Aussi, le clergé catholique s'alarma-t-il de cette propagande en voyant les Vaudoîs s'appuyer, dans leurs prédications, sur les textes formels des saintes lettres. Ce fut ce principe biblique qui les poussa plus tard jusque dans le protestantisme du XVI* siècle. Cependant, ils s'attachaient particulièrement à l'étude du Nouveau Testament, qu'ils traduisirent tout entier et s'efforcèrent de mettre en harmonie avec l'Ancien. Leurs interprétations étaient h la fois littérales et allégoriques, comme celles de l'Église (^).

En 4184, le pape Lucius III, pour les punir de leur persistance dans leurs convictions, lança contre eux les foudres du Vatican, et cette rigueur fut renouvelée en 1215 par Innocent in et par le quatrième concile de Latran. Les Vaudois n'en continuèrent pas moins de prêcher ; mais tout en montrant à cet égard de la désobéissance envers l'Église, ils ne reniaient aucun de ses dogmes fondamentaux et étaient loin de rompre toute mesure avec elle. Ce que l'Église leur reprochait, c'était de prêcher qu'il n'y avait point de milieu entre le Ciel et l'Enfer ; que le serment était un péché mortel ; qu'il fallait se confesser à Dieu et non pas aux prêtres, qui cependant avaient le pouvoir de donner l'absolution et étaient obligés d'aider les fidèles de leurs conseils et de faire pénitence f).

Les Vaudois continuaient d'occuper une place dans le catholicisme, bien qu'à certains égards ils en eussent franchi les limites. La différence qui existait entre eux et les catholiques n'était pas l'hérésie; ils étaient séparés les uns des autres comme bons et mauvais catholiques. Aussi, jusqu'«à l'époque de la réforme protestante, les rapports des Vaudois avec l'Église romaine ne se rompirent jamais complètement,

(•) Hehzog, /. c, p. 117-131.

(*) Herzog, /. c, p. 147-173, 210, 347 et 348. — Bossuet, Histoire des variations y œuvi*es complètes, Paris, 1840, t. IV, p. 185.

parce que leurs convictions religieuses avaient le catholicisme pour fondement. Leur position tenait le milieu entre lunion et l'indépendance. Et d'abord, ils ne reconnaissaient pas de pontife suprême placé au-dessus des autres prêtres. Le Christ seul était pour eux ce pontife. Ils n'admettaient qu'une hiérarchie d'évêques, d'anciens (prêtres) et de diacres. Leurs prêtres étaient des missionnaires ou vivaient en commun, d'une sorte de vie claustrale. Il y avait aussi des femmes qui suivaient cette règle (^).

Après leur proscription par le pape Lucius III et par le concile de Latran, mais surtout après leur dispersion dans divers pays de l'Europe, les Vaudois adoptèrent les mœurs et les idées de diverses sectes, et à leurs anciens dissentiments avec le catholicisme ils en ajoutèrent d'autres f). Ainsi ils attendaient le Paraclet, annoncé par le Christ, et avec lui une société nouvelle, une nouvelle Église, où toute violence, toute distinction, toute inégalité seraient inconnues ; où les tribunaux et les lois seraient inutiles ; où les hommes ne connaîtraient d'autre mobile de leurs actions que l'amour de Dieu et du prochain f).

En Belgique, les Vaudois paraissent s'être unis aux Cathaies et aux sectateurs de Tanchelin. En 1182, ils furent cruellement persécutés par le comte Philippe d'Alsace, sur la dénonciation de l'archevêque de Rheims. On tua beaucoup de monde pour avoir rejeté les sacrements de l'Église, le culte des images et le Purgatoire. On renouvela ces persécutions sanglantes en 14o9 (^), 1461 et 1491 dans Arî^s, où

(«) Hrrzog, L c, p. 205-209.

(*) Voy. le savant ouvrage allemand de M. Dieckhoff sur les Vaudois. — Conf. GiESELKR, t. Il, 2, p. 570 et suiv. — Voy. aussi larticle Valdo dans la Biographie universelle de Michaud.

(•*) Franck, Réfomiateurs et puhlicisies de T Europe, p. 162.

{*} - En ceste année (1459;, en la ville d'Arras, advint un terrible cîis et pitoyable que l'on nommoit vaudoisie, ne scay pourquoi ; mais Ton disoit que ce estoient aucunes gens, hommes et femmes, que de nuict se transportoient, par vertu du diable, des places où ils estoient, et soubdainement se trouvoient en aucuns lieux, arrière des gens os bois ou es désers là où ils se trouvoient en ti-cs grand nombre.

LES VAunois. 35

un grand nombre de nobles avaient embrassé les nouvelles idées hérétiques. Les persécuteurs, confondant la vatiderie avec la sorcellerie, représentaient les sectaires comme vivant dans l'intimité du diable, qui présidait leurs réunions tantôt sous la forme d'un singe, tantôt sous celle d'un chien, pratiquant la communauté des femmes, égorgeant de jeunes enfants pour faire de leur graisse des onguents destinés à détruire la santé des hommes et la fécondité de la terre. Ils les accusaient de ravir la lumière au soleil, de provoquer la foudre et les éclairs et de chevaucher dans les airs. Un de leurs adversaires les plus acharnés fut xVlain de Lille. Leurs idées, propagées par des traductions flamandes de l'Écriture sainte, passèrent de la Flandre en Hollande, où elles enfantèrent plus tard l'anabaptisme (^).v^

Pendant ce temps, la persécution contre les Vaudois ne

hommes et femmes, et trouvoient illec un diable en forme d'homme duquel ils ne véoient jamais le visage, et ce diable leur lisoit ou disoit ses commandemens et ordonnances, et comment, et par quelle manière ils le dévoient aorer et servir, puis faisoit par chacun d enx baiser par derrière, et puis il bailloit à chacun un paon d'argent, et finalement leur administroit vins et viande, en grand largesse, dont ils se repaissoient ; et puis tout à coup chacun prenoit sa chacune, et, en ce point s'estaindoit la lumière, et cognoissoient lun l'autre charnellement ; et ce fait, tout soubdainement se retrouvoit chacun en sa place, dont ils estoient partis premièrement. « Pour ceste folie furent prins et emprisonnez plusieurs notables gens de ladite ville d'Ari-as et autres moindres gens, femmes folieuses et auti*es et furent tellement gehénez et si terriblement tormentez, que les uns confessèrent le cas leur estre tout ainsi advenu, comme dit est. Et outres plus, confessèrent avoir veu et cogneu en leur assemblée plusieurs gens notables, prélats, seigneurs et autres gouverneurs des bailliages et de villes, voire tels selon commune renommée que les examinateurs et les juges leur nommoient et mettoient en bouche, si que, par force de peines et de tourmens, il les accusoient et disoient que voirement ils les y avoient veuz. Et les aucuns ainsi nommez estoient tantost après prins, et emprisonnez et mis à torture tant et si ti'ès longuement et par tant de fois que confesser le leur convenoit, et furent eeuz-ej, qui estoient des moindres gens, exécutez et bruslez inhumainement. Aucuns autres, les riches et plus puissans, se racheptèrent par force d'argent pour éviter les peines et les hontes que l'on leur faisoit. n (Chroniques de Monstrelet, ad ann, 1439, f. 83 verso et 84 recto.)

(^) DiERCxsRNS, p. 273. — Ypky et Dermoit, Aanteekeinngmx op d^ geschiedenis der Nederlandsche Iiervormde Kerk. Bréda, 1819, 1. 1. p. 48. 360 et 361 . — Blaupot TRN Cate, Geschtedhuiidig ondersoeh naar den Waldenscheti oorsprong der Nederlandsche doopsgezinden. Amsterdam, 1847, p. 48-52.

56 LA &VTmE ET LES PREMLÈUES HÉRÉSIES*

s'endormait pas : Robert le Bulgare, moine, ainsi appelé d'un des noms donnés aux Vaudois, dont il avait abjuré la croyance, se fit nommer inquisiteur par Grégoire IX et poursuivit avec rigueur ses anciens coreligionnaires. Il en fit brûler et enterrer vifs plus de cinquante, en trois mois; il raffina leurs supplices. On vit en Flandre des kbmpdraegers ou kloeffers (^) livrés aux piqûres des abeilles après avoir eu la moitié du corps écorché. Leur foi ne se démentait pas dans ces tourments f).

En 1459, on brûla à Lille un schismatique portugais nommé Alphonse. Il marchait demi-nu, portait la barbe longue et les cheveux négligés. « Vivant dans la pauvreté et dans la mortification, il était presque toujours occupé à prier Dieu. Il prétendait que depuis saint Grégoire le Grand, il n'y avait plus, dans l'Église, ni pape, ni évêques, ni prêtres légitimement ordonnés, et que le corps de Jésus-Christ n'était point véritablement dans l'eucharistie f). » Alphonse avait fait une propagande telle, que le magistrat de Lille appela, pour le combattre, un célèbre théologien de ce temps, nommé Jean le Fel, qui prêcha aussi contre les Turlupins, sur lesquels, toutefois, la vue du bûcher fut plus puissante que les sermons de ce docteur (*). Cette même année, au commencement de novembre, on brûla à Langres, comme Vaudois, un ermite nommé Robinet de Vaux, natif d'Hébuterne dans l'Artois. « Ce malheureux laissa échapper, au milieu des tortures, les noms de Déniselle et du vieux maître Jean Lavite, peintre et poète, connu sous le sobriquet d'Abbé de peu de sens. L'inquisiteur fait arrêter Déniselle, femme de folle vie, qui demeurait à Douai. Cette femme, après avoir supporté courageusement la question, qu'on lui avait appliquée plusieurs fois.

('; C'était soiis co nom que les Vaudois étaient connus en Belgique : il signifiait porteurs de sabots.

('/ Mertens et ToRFS, p. 408.

(3) De Rosny, Histoire de Vahbaye de Loos, Lille, 1838, p. 76 et 77.

(«) ID., ibid.

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