PERSÉCUTION DES VAUDOIS EN BELGIQUE
finit par succomber et confesse tout ce qu*on veut : elle s'accuse de vauderie et reconnaît l'Abbé de peu de sens pour son complice. Celui-ci, cependant, avait dérouté les limiers de saint Dominique et commençait à respirer dans la retraite qu'il avait choisie à Abbeville; mais l'inquisiteur fait tant qu'il le découvre. Il se rendit aussitôt dans cette ville, arrêta Lavite et le ramena dans la cité d'Arras le 25 février 1^0. Là, les bourreaux l'attendaient avec la question du chapelet ; le poète le savait : craignant d'être trahi par ses forces et de compromettre ses amis par des aveux arrachés à la douleur, il voulut se couper la langue avec un canif et se fit une blessure qui l'empêcha de parler pendant longtemps. Mais l'inquisition ne se laisse point arrêter : ce sera par écrit qu'il fera ses aveux et qu'il nommera ses complices; en effet, ce pauvi'e vieillard Ç) confessa qu'il avait été en vauderie et qu'il y avait vu beaucoup de gens. Cette confession eut lieu devant les vicaires de l'évêque d'Arras, absent, c'est-à-dire devant Pierre Duhamel, archidiacre d'Ostrevant; Jean Thiébault, officiai; Jean Pochon et Mathieu Duhamel, secrétaire de l'évêché, Jacques Dubois, docteur en théologie, doyen en l'église de Notre-Dame ; tous les cinq chanoines d'Arras. Plusieurs personnes furent aussitôt arrêtées ; maïs les vicaires généraux se décident à les renvoyer tous sans nulle punition. Dubois s'oppose à cette résolution ; range à son parti le frère mineur, Jean Faulconnier, évêque de Baruth, suffragant de l'évêque d'Arras, et va trouver à Péronne le comte d'Étampes, capitaine général des marches de Picardie pour le duc de Bourgogne. Le comte vînt à Arras, rappela aux vicaires les ordres que Philippe le Bon leur avait donnés, leur commanda de faire leur devoir ou qu'autrement il s'en prendrait à euxmêmes. Les vicaires généraux cherchèrent à se soustraire à cet ordre rigoureux. Toutes les confessions des prisonniers accusés de vauderie furent envoyées par eux à deux ecclésias-
(•) Il pouvait avoir de 60 à 70 ans.
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tiques renommés par leur piété et leur savoir. La réponse de ces ecclésiastiques fut que les Vaudois repentants ne méritaient pas la mort. L'évéque d'Amiens les jugeait plus sainement encore : il pensait que les malheureux, à qui des bourreaux dictaient les aveux, n'avaient pas fait et ne pouvaient pas même faire ce dont ils s'accusaient.
« Jean Taincture, docteur en théologie, qui demeurait à Tournai, écrivit, de concert avec d'autres notables clercs, un beau traité sur la vauderie, dont la publication eut pour effet de faire relâcher les prisonniers qu'on détenait à Tournai sous ce prétexte. Mais le fanatisme du doyen d'Arras s'en ébranla peu. Le procès des prisonniers vaudois s'instruisit de nouveau devant un tribunal où vinrent siéger tous les clercs de la ville et cité d'Arras et quelques laïques, tels que Gilles Flameng et Mathieu Paille, avocats de Beauquesne. Le lendemain (9 mai), l'Abbé de peu de sens, Déniselle, quatre autres femmes du peuple et le cadavre de Jean Lefebvre, sergent des échevîns, qui s'était étranglé la nuit dans sa prison, tous les cinq coiffés d'une mitre où était la figure du diable adoré par un Vaudois, furent amenés sur un échafaud dressé dans la cour de la maison épiscopale ; l'inquisiteur les prêcha devant une foule immense, accourue de douze lieues à la ronde. Jean Lavite, ainsi que ces femmes infortunées, répondit affirmativement à chacune des charges sur lesquelles on l'interrogeait, et, après cette confession, la sentence fut prononcée par laquelle on les rendait à la justice laïque comme pourris, indignes de se trouver avec les membres de la sainte Église, et déclarait tous leurs biens confisqués. Déniselle fut remise au magistrat de Douai, celui d'Arras eut les quatre autres femmes et le cadavre ; l'Abbé de peu de sens fut rendu au prévôt et aux échevins de la cité. Tous moururent avec courage, protestant de leur innocence jusque sur le bûcher et vouant à l'exécration publique Gilles Flameng, dont les fallacieuses promesses leur avaient extorqué l'aveu d'un crime imaginaire.
PEUSÉCITION DES VAIDOIS. 89
Le fanatisme trouva bientôt un puissant auxiliaire dans la cupidité des courtisans qui étaient parvenus à faire appliquer à ceux d'Arras la confiscation de leurs biens pour le cas particulier de vauderie, malgré les privilèges dont ils jouissaient» On immola des victimes d'un rang plus élevé et surtout celles qui se recommandaient par leur grande fortune. Dès lors, la résistance ne se formula plus seulement en vaines protestations d'innocence. On avait beau ajouter aux prétendus crimes des Vaudois en leur attribuant toutes les calamités publiques, comme on venait de le faire; ces horribles supplices avaient fini par éveiller dans la population une vive sympathie pour les victimes. La persécution apportait, d'ailleurs, une gène inunense au commerce d'Arras, parce que les aubergistes l'efusaient le logement aux marchands de cette ville, et que leur crédit était anéanti par les craintes que chacun avait de les voir ari'êter comme Vaudois et prononcer conti*e eux la confiscation de tous leurs biens. Le parlement de Paris, le roi de France, le pape même s'interposèrent entre les bourreaux et les victimes. An mois de juin 1461, le parlement déchargea de toute condamnation Colard de Beauforl, riche et vieux {') chevalier, convaincu de vauderie par l'inquisition d'Arras f); il est mis en liberté avec quelques-uns de ses
(*) Il avait 72 ans.
{*) • Et dit ledit inquisiteur que ledit seigneur de Beauffort avoit consenti au vouUoir de méchantes femmes et que, par leur enhort, il avoit pris un bastonchier et oingt ledit bastonchier et ses mains d*ung oignement qu'on lui avoit baillié, et puis mis ledit baston entre ses jambes, fust porté par Tennemy d'enfer à une lieUe près d'Arras en la vaulderie, et illecq présens tous ceux qui y estoient, feit hommaige au diable d'enfer, lequel y estoit et présidoit en forme de singe et baisa au diable la patte; et eomlâen qae le diable lui requist son âme, il ne lui donna que quatre de ses cheveux de sonchief; ce fait, en icelle place cognut une femme camellement, et ne fust point ladite femme nommée; et dit encoires ledit inquisiteur que ledit seigneur de BeauiSfort avoit esté par deux autres fois encoires en ladite vaulderie et y estoit allé à pied, en plein jour, après dîner, et y estoit le diable en forme de quien, et là le preschoit le diable et disoit qu'il n'y avoit monde que cestuy où nous sommes, et n'avoient point d'âme aultre que les bestes, et quant ils moui'oient, tout mouroit. • (J. Du Clercq, Mémoires, etc. Bruxelles, 1823, t. Ill, p. 63 et 64.)
compagnons d'infortune, et le trop confiant vieillard continue d'habiter les lieux qui obéissent à ses juges implacables; bientôt traduit de nouveau, sous le prétexte le plus frivole, devant le tribunal sanguinaire, ses cendres dispersées au vent attestent la puissance et l'orgueil de ces hommes barbares. Cependant, l'évêque d'Arras, Jpan Geoffroy, en faisant son entrée dans la ville épiscopale vers la Toussaint de 1461, comme légat du pape , désavoue la conduite de ses vicaires et dépose son secrétaire. Faulconnier est arrêté et conduit en prison dans la ville de Bourgogne, où il avait reçu le jour ; Paille va s'établir à Paris, et Flameng, qui n'était pas aimé dans Arras, se retira à Douai. Dubois, attaqué d'aliénation mentale, comme il se l'endait à Corbie, fut ramené à Paris, où il mourut après une longue et douloureuse maladie. Et, toutefois, ce ne fut qu'en 1491 que les héritiers de Beaufort et de Jean Touquet, riche bourgeois et échevin f ), obtinrent un arrêt du parlement qui réhabilitait tous les Vaudois condamnés par la cour spirituelle, ordonnait la restitution des biens confisqués et imposait de fortes amendes aux juges de3 victimes. En outre, on porta à la connaissance du public que, le 18 juillet, il serait prononcé, dans la cour du palais épiscopal, par un docteur en théologie de l'université de Paris, qui exposerait en partie l'arrêt du parlement...
Le prédicateur Geoffroy Broussart prit, pour texte du sermon qu'il prononça devant un concours immense de peuple, ces paroles de David : Erudimini, quijiidicatis terram. Chacun festoya de grand cœur ce jour tant souhaité ; il y eut bannières, étendards, jeux et ébattements sur le petit maixhé d'Arras. Mais les bourgeois n'avaient pas attendu l'arrêt du parlement pour flétrir les persécuteurs : au milieu de leur toute-puissance, lorsque les bûchers fumaient, des rôles (le papier furent répandus dans la ville. Un poète y exha-
(') Il avait été brûlé avec de Beaufort.