‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 5)Chapitre 22 sur 102 · LES ALBIGEOIS · texte numérisé non relu

LES ALBIGEOIS

de Dieu et du diable, de l'esprit et de la matière, du monde invisible et du monde visible. Le principe mauvais qu'elle admet n'est pas éternel, il est vrai; mais l'enseignement et la prédication le revêtent d'une existence réelle, corporelle même, qui s'impose sous mille formes monstrueuses aux imaginations* Il remplit de sa puissance la nature physique et la nature morale. Les vices et les crimes lui sont attribués comme les phénomènes naturels dont la science n'avait pas encore saisi la véritable cause : il souffle l'air empoisonné qui décime la population, on voit passer sa forme étrange sur la nue qui porte la tempête, on entend sa voix dans le rugissement des vents et dans le bruit des grandes eaux débordées, c'est lui qui détache l'avalanche roulant dans la vallée. Toutes ces traditions et ces légendes populaires sur les exploits malfaisants de Satan reçoivent la consécration de l'autorité religieuse et passent dans la croyance orthodoxe. La terreur que le diable inspire courbe les populations et les précipite dans le sanctuaire. Après le bûcher et l'excommunication, la crainte du diable est le plus ferme rempart de l'orthodoxie contre les emportements de l'esprit sectaire; mais la terreur est mauvaise conseillère : à force de s'entendre menacer de cette puissance mystérieuse, les masses ignorantes finirent par se persuader qu'elles pourraient la désarmer et se la rendre propice. Sous l'empire de cette conviction, il se produisit des phénomènes que les écrivains orthodoxes attribuent aux sectes dualistes, mais qui en réalité se manifestent dans les cadres de l'Église et sont le fait de populations demeurées catholiques. Une sorte d'épidémie démonologique s'empare du peuple déguenillé, des seigneurs et des moines. On se tourne vers le diable, on veut entrer en communion avec lui par des pactes, des initiations et des pratiques occultes; on lui demande une protection refusée par les puissances qu'on dit venir de Dieu. Le diable eut ses sabbats, ses synagogues et ses assemblées de culte, où l'on courait la nuit avec frénésie. On ne saurait faire un pas

à travers le moyen âge sans rencontrer de ces manifestations qui sont inspirées par la notion exagérée du diable. L'esprit sectaire n'eut qu'à presser cette notion pour en faire sortir le Satan éternel du manichéisme. Dans ce système, Satan est créateur, le monde visible est son œuvre, mauvaise comme lui; les empires de la terre lui appartiennent, les puissances le servent et la plus grande de toutes, l'Église romaine, est son ministre pour le mal. L'idée démoniaque, épouvantail destiné à tenir à distance les ennemis de l'Église, se tourne ainsi contre elle et devient, dans la théologie sectaire, le plus terrible agent de démolition Ç).

L'ignorance seule ou la mauvaise foi ont pu confondre les deux oppositions (la vaudoise et l'albigeoise) qui se sont dressées devant l'Église du moyen âge. Les Vaudois sont des chrétiens primitifs égarés dans un nouveau monde, les Albigeois sont des revenants du gnosticisme alexandrin, des semi-païens. Par leur principe d'amour, qui est le fond de l'Évangile, les premiers ont plané au-dessus des terreurs du moyen âge. Leur foi confiante et simple au Dieu bon qui se manifeste par l'amour dans le monde visible et dans le monde invisible les a préservés de l'invasion de l'idée dualiste. Ils ont cru sans doute au diable, au principe de la terreur; mais, en embrassant plus fortement que ne l'ont fait les autres sectes et même l'orthodoxie le principe de la rédemption, ils ont secoué le cauchemar de la notion terroriste du diable qui régnait au moyen âge. Retranchés dans la doctrine de saint Paul, que l'homme est justifié par la foi et qu'il n'y a plus de condamnation éternelle pour ceux qui croient au Christ, ils ont envisagé sans crainte le grand adversaire, le Satan, créé ou incréé, du moyen âge.

Le système de la secte albigeoise est beaucoup plus compliqué : il consiste dans un étrange amalgame de matériaux divers, tirés des religions d'Asie et des plus purs éléments

{*) Hudry-Menos, l. c, p. 471 et 472.

Page 1