LES ALBIGEOIS
du christiamsme. Aussi, la puissance incomparable de dévouement et d*amour qu'il a développée dans le monde, la patience de ses disciples au milieu des persécutions, leur enthousiasme devant le bûcher, leurs mœurs pures, leur piété profonde font de cette secte comme une des plus hautes expressions de la morale chrétienne. Si le catharisme est dualiste par la théologie, il est vraiment évangélique par les œuvres (^).
Les hérésies qui, pendant le xi** et le xii* siècle, se répandirent en Belgique semblent se rattacher aux doctrines des Cathares. Tanchelin même pai'aît avoir reçu d'eux le baptême spirituel ; par là il s'était persuadé qu'il possédait la plénitude du Saint-Esprit, et, dans son exaltation, il s'était imaginé que Dieu s'était incarné pour lui. En Flandre surtout, l'état des choses et des esprits favorisait l'opposition au clergé. Un vif désir de liberté animait les Flamands, enrichis par le commerce et l'industrie. Les innombrables ouvriers tisserands, qui passaient leur vie dans des ateliers souterrains, où l'air et la lumière pénétraient avec peine et où nul ministre de l'Église ne descendait pour les visiter, recevaient avidement les spéculations cathares; pendant leur travail silencieux, leur imagination se nourrissait de rêveries sur l'origine du monde et sur la perfection de la vie ascétique. Jusqu'à la fin du xin* siècle, le saint Office ne cessa de sévir contre les Cathares de Belgique; alors ils disparurent ou se fondirent dans la secte des Vaudoisf).
L'histoire du xiv® siècle présente la décadence du moyen âge dans les institutions féodales et hiérarchiques. Les deux grandes formes politiques et sociales, l'Église et l'Empire, ces créations de l'idée latine de la société humaine comme monarchie universelle, paraissent dans des situations tout à foit nouvelles et sont déjà menacées de destruction. Le vieil
(') Hudry-Meîîos, Le., p. 471 et 567-568. (') ScHMiDT, /. c, p. 47, etc.
empire romain-germanique s'était déjà écroulé en Italie au XIII* siècle ; au commencement du xiv*, ce fut le tour de la vieille Église hiérarchique, à cause du départ des papes pour la France, où, tombant dans le vasselage des rois de ce pays, ils furent dépouillés de leur universalité, de leur puissance et du secret de leur force magique, la foi. A Texil d'Avignon succédèrent le grand schisme d'Occident, l'autorité des conciles et la réformation du wY" siècle (^).
La lutte colossale du moyen âge entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel une fois terminée, il ne resta plus aux papes aucun problème politique d'une importance universelle à résoudre pour la civilisation européenne. Le pouvoir absolu qu'ils avaient conquis durant le xiii* siècle, ils le tournèrent contre eux-mêmes et contre l'Église, en se déchirant leurs propres entrailles. Ils déflgurèrent cette Église et la pervertirent par des abus et des tyrannies sans nombre. Ils regrettaient toujours leurs anciens combats avec l'empire, le vrai thème de la papauté universelle ; car, par ces combats seulement, ils étaient parvenus à cette haute domination qu'ils avaient exercée sur l'univers. Même dans leur prison dorée d'Avignon, sous le protectorat de la politique française, ils provoquèrent de nouveau ces vieilles luttes. Mais, au lieu de la grande voix de l'Empire, ce fut l'esprit réformateur de l'Occident qui leur répondit. Des penseurs plus hardis, plus désintéressés et surtout plus francs que les Hohenstauffen, ne se contentèrent plus d'attaquer l'autorité temporelle des papes; ils ébranlèrent aussi leur autorité spirituelle. L'hérésie leur apparut sous les traits de Wiclef et de Huss et les glaça d'épouvante f}.
En 1374, Wiclef, le plus célèbre des précurseurs de Luther, vint défendre, dans les conférences de Bruges, les intérêts d'Edouard III contre les prétentions de la France et de la cour de Rome. Il resta deux ans dans cette Flandre
(') Grkgorovius, GeschicJUe d4ii* Stad Rom. Stuttgart, 1859, t. VI, p. 3 et 4. {*) Grkgorovius, /. c, p. 4.
alors pleine de vaudoisie, et il ne la quitta que plus irrité contre la papauté, qu'il attaqua dès lors sans aucune espèce de ménagements. Cinquante ans auparavant, un de ses compatriotes, Lollard Walter Q, avait répandu les idées vaudoises à Londres, et ses doctrines s'étaient également introduites dans la Flandre. Les lollards, qui se montrèrent en assez grand nombre dans la patrie de leur maître, après Tannée 1377, étaient des hommes simples et moraux ; ils méprisaient les richesses et se faisaient remarquer par leur modération, leur chasteté et leur frugalité; dans leurs discussions avec l'Église, ils ne s'appuyaient que sur les saintes lettres et rejetaient le baptême des enfants (*)•
Les relations commerciales de la Belgique avec l'Angleterre contribuèrent non seulement à répandre, mais encore à entretenir les opinions wicléflstes dans nos provinces. Les œuvres du réformateur anglais y furent lues et méditées aussi bien par les moines que par les laïques; car aucun pays de l'Europe occidentale n'avait atteint un degré de civilisation égal à celui de nos grandes villes. Ce fut un disciple de Wiclef, natif de la Bohême, qui introduisit les œuvres de son maître dans ce royaume ; les professeurs de l'université de Prague les commentèrent, et bientôt du noyau des anciens dissidents se forma le parti des husites f).
Les doctrines de Hus, et non pas Huss, n'avaient donc rien d'original ; elles n'étaient que la reproduction de celles de Wiclef, avec le même fatalisme de la prédestination (^); mais avec des tendances démocratiques f). A ce titre, Hus est le
(*) D'autres soutiennent qu'il était Allemand. Voir à ce sujet Lechler» Zeitschrifl fur die historische Théologie, t. XXIII, p. 191-193.
(*) Lechler, Wiclif, der Yorlœufer der Refotination, Liepzig, 1873, p. 9 et 10. — PkVLhGeschic?Ue rx>nEngland, t. IV, p. 477 et 478. — Blaupot, p. 68-70.
(•) BoxHORN, p. 155. — Merle d'Aubioné, Histoire de la Réformation, Paris, 1861 , 1. 1, p. 1 14. — Van der Elst, p. 29 et 30.
(*) BossuBT, Histoire des variaiiofts, p. 201 et suiv., t. IV de ses œuvres, édit. de F. Didot (Paris 1841).
(*j J. Friedrich, Johann Huss, Fi-unkfurt, 1864, l'»^ pai-tie, p. 13 et suiv.