KUYSBROECK ET LE MYSTICISME
Van Ruysbroeck, qui en attaqua les partisans avec d'autant plus de violence que, se croyant Dieu ou du moins les égaux de Dieu, ils se croyaient en même temps tout permis, rejetaient les notions du bien et du mal, du vice et de la vertu, et se perdaient dans des ivresses mystiques et des extases paradisiaques, qui conduisaient directement aux abominations des cultes orgiastiques de l'Orient C).
Ce fut contre cette dangereuse mystique du moyen âge que réagit le mysticisme de Ruysbroeck; fondé sur le théisme chrétien et placé entre la mystique hérétique et la mystique catholique, il fut le point de départ du remarquable développement des Frères de la vie commune, parmi lesquels il devint tout pratique. Ruysbroeck possédait la chaleur de Taiicienne mystique contemplative, mais il combattait le panthéisme et Tantinomisme ; il tendait, comme elle, à tout ce qui est apostolique et il ne le cherchait pas dans les formes extérieures, mais dans l'esprit et dans la vérité ; il jugeait librement les défauts et les inQrmités de l'Église de son temps, sans se laisser, toutefois, entraîner contre elle à des hostilités ouvertes, à une opposition subvei'sive; il n'était animé que d'idées réformatrices. Mais sa mystique renferme, elle aussi, des parties fausses, malsaines et extravagantes; quoi qu'on en ait dit, elle manque de cet esprit pratique qu'elle ne prit que sous ses successeurs; puis Ruysbroeck n'est pas non plus, comme eux, porté vei-s la science et vers une culture libre de l'intelligence. Aussi ne représente-t-il, chez nous, que le côté théologique de la Renaissance; le côté littéraire et pratique était réservé à son illustre disciple Gérard Groot et à l'école fondée par lui 0-
Le mysticisme de l'école de Ruysbroeck a joué cependant un rôle parfaitement indépendant et original. Il a peu em-
(*) Ullmann, p. 20-34.
(«J Id.. p. 35 et 36.
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pmnté au passé ; il a'a rien emprunté à la scolastique. Il a été Texpression libre et audacieuse d'un état des esprits existant alors en Belgique; comme tel, il a exercé une influence énorme, et il mérite toute notre attention, quelque rudes, quelque singulières que puissent être parfois les formes sous lesquelles il se manifeste f).
On sait que Faction de nos facultés intellectuelles se produit de deux manières : tantôt elles restent passives en présence du monde extérieur, se laissant aller à leurs impressions, qui se succèdent et qui passent; tantôt la volonté les dirige et en obtient des connaissances précises et distinctes. Ici seulement se rencontre l'effort qui n'existe pas dans la contemplation passive. Cet état contemplatif n'admet d'activité qu'au plus faible degré possible, parce que la volonté n'intervient pas et ne-concentre pas ses forces. Or, il dépend de nous de supprimer cette intervention de la volonté et, par conséquent, de borner toute l'activité de l'intelligence au développement contemplatif. C'est là ce qu'ont fait tous les mystiques jusqu'à Ruysbroeck : tous ont proscrit l'effort intellectuel, tous ont prêché la vie contemplative pure et simple. Or, une telle contemplation conduit à l'état d'extase et d'hallucination. Quant à l'activité physique dont Ruysbroeck faisait un devoir à ses disciples et dont il leur donnait l'exemple, ses successeurs la retranchèrent complètement; il y en avait même qui se faisaient un mérite de l'immobilité. Pour eux, tous les liens sociaux étaient rompus, toutes les affections de famille interdites ; c'était une perfection mystique de ne plus connaître ni père, ni épouse, ni enfants, ni amisf).
Jean Van Ruysbroeck est ainsi appelé du lieu de ce nom, situé entre Bruxelles et Halle, où il naquit vers 1293. Dès l'âge de quinze ans, il quitta l'étude des lettres humaines
(*) Barthélémy Saint-Hilaire, Mémoires d^ sciences morales et politiques de V Institut de France t t. H, p. 212 [Savants étrangers),
(*) Ullmann, /. c. — Artaud, Répertoire cité, t. XVIII, p. 324.