‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 5)Chapitre 38 sur 102 · RLYSBROECK ET LE MYSTICISME · texte numérisé non relu

RLYSBROECK ET LE MYSTICISME

pouvait pas être un de ses élus (^). Peut-être aussi se souvenait-on de Tauler, de Staupitz et de Luther.

Heureusement, ce refus ne ternit en rien la gloire de Ruysbroeck, qui restera le plus grand mystique et le plus grand prosateur flamand des Pays-Bas au moyen âge.

Quant aux doctrines de cet homme extraordinaire, Ruysbroeck prend pour point de départ l'être divin ; puis il en arrive à l'homme et s'efforce de prouver comment rhomme deviçnt un avec Dieu sans perdre son individualité. « Dieu, dit-il, est la substance surnaturelle de tout ce qui existe, reposant éternellement en lui-même, et en même temps le principe vital et le moteur de tout ce qu'il a créé. D'après son essence. Dieu est le repos éternel ; il n'y a, dans lui, ni espace ni temps, ni passé ni avenir, ni désir ni avoir, ni lumières ni ténèbres ; ce qui ne l'empêche pas de se manifester par les actes éternels de connaître, de vouloir et d'aimer, qui le constituent. Quoiqu'il repose dans son essence, il n'en agit pas moins de toute éternité sur la nature. En lui, le repos et l'activité sont remplis d'une clarté simple et transparente. Par sa libre volonté et par sa sagesse infinie. Dieu a tiré du néant le ciel, la terre et toutes choses, en un mot f).

« Les hommes se divisent en bons et en mauvais, selon l'usage qu'ils font de leur libre arbitre ; même parmi les bons, il y a une grande variété, quoique tous les mortels tiennent de la nature la même divinité, la même liberté, la même noblesse. Ce qui produit parmi eux la variété, ce sont le sol, le climat, le tempérament, etc. f).

« Le libre arbitre de l'homme, voilà l'instrument par lequel Dieu opère dans lui. C'est le libre arbitre qui, joint à la grâce divine, nous rend libres, nous élève au-dessus de nous-mêmes

(') Foppens dit (ibid,, f. 215 et 216) qu'il fut mis au nombre des bienheureux, quoiqu'il n*ait pas été formellement béatifié, — Conf. De Ee7idraf/t, derde jaergang, p. 64.

(*) Kngelhardt, p. 173 et 174. — Ullmann, p. 40.

(») Engelhardt, p. 183 et 184.

SA DOCTRINE. * lOÔ

et nous unit à Dieu dans la vie contemplative. Aussi tout dépend de la volonté : que l'on veuille ardemment l'amour et l'humanité et on les aura, Dieu même ne pourra pas nous les enlever. Mais il faut que la volonté soit pure, c'est-à-dire que tout ce qu'elle fait soit uniquement en l'honneur de Dieu. Pour cela, il est nécessaire que l'homme s'abstienne de pécher et qu'il recherche toujours la grâce de Dieu. Ce ne sera que par la réunion de cette gi*âce et du libre arbitre que l'homme accomplira sa destinée et fera de son àme un royaume où la volonté, libre par la nature, mais plus libre encore par la grâce, sera roi, un roi qui aura pour diadème l'amour, pour vêtement la force du Saint-Esprit, pour conseillers l'intelligence et le discernement, pour juge la justice dans la prudence, pour sujets toutes les puissances de l'àme. Aussi quiconque veut jouir de la contemplation éternelle doit posséder trois choses, la grâce de Dieu, une volonté libre, une conscience sans tache (^). »

« Le Christ vient d'en haut, comme un donateur bienfaisant et tout-puissant; l'homme, au contraire, vient d'en bas, comme un pauvre hère qui ne peut rien par lui-même et qui a besoin de toutes choses. La grâce et la liberté sont corrélatives, tel est l'ordre établi par Dieu. La grâce agit dès que le libre arbitre se tourne vers elle. Point de vie spirituelle sans grâce, point de grâce sans vie spirituelle. Dieu n'habitera dans nous avec sa grâce qu'aussi longtemps que nous nous exercerons a toutes les vertus, que nous dompterons toutes nos passions par les prières et par les pénitences et surtout que nous ferons des bonnes œuvres ; car la charité, voilà la solution du mystère de l'action réciproque de la grâce et du libre arbitre (*). »

Ruysbroeck insistait spécialement sur cette partie de sa doctrine, tellement qu'un jour, suivant sa coutume, étant occupé à travailler dans son monastère et à donner des

(«) Engelhardt. p. 183, 187, 350. — Ullmann, p. 42 ot43. (*) BoHRiNGER, Die deutschen Mystiker, p. 489-491.

no RUYSBROECK ET LE MYSTICISME.

preuves de sa douceur ordinaire non seulement aux hommes, mais encore aux animaux, il reçut la visite de deux ecclésiastiques de Paris, arrivés exprès à Gi-oenendael pour avoir de lui quelques paroles édifiantes, quelques paroles qui pussent les enflammer de Tamour de Dieu. Il se contenta de leur répondre avec un gracieux sourire : « Chers frères, vous êtes aussi saints que vous voulez l'être. » Comihe ils furent étonnés de cette réponse, Ruysbroeck ajouta : « Veuillez donc comprendre que votre sainteté est précisément aussi grande que votre bonne volonté. C'est pourquoi examinez jusqu'où votre volonté est bonne, et alors vous connaîtrez le degré de votre sainteté ; car chacun est aussi saint qu'il est bon de cœur f). »

La liberté, Fhumilité et l'amour, tels furent, pour Ruysbroeck, les biens suprêmes. « Descendre dans l'humilité, disait-il, c'est escalader les hauteurs de tous les cieux; sans humilité, toutes les bonnes œuvres perdent leur beauté. La liberté» et l'humilité ont la même valeur f).

c< L'union de Dieu et de l'âme, voilà l'amour, la grâce, la charité, d'où naît la pureté de la conscience... Jésus-Christ n'était qu'amour, douceur et souffrance pour le genre humain qu'il a voulu racheter par sa mort. — La charité et la justice sont les fondements du royaume des âmes où viendra demeurer Dieu; ajoutez-y l'humilité, et vous aurez les trois vertus cardinales f). — La nature incompréhensible de Dieu échappe à toutes les créatures dans les cieux comme sur la terre ; car Dieu est à la fois au-dessus, en dehors de toutes les créatures et dans toutes les créatures. Toute intelligence créée est trop étroite pour le comprendre ; cependant, si la créature veut comprendre Dieu, il faut qu'elle soit ravie hors d'elle-même en Dieu ; qu'elle comprenne Dieu par le moyen

{*) Engelhardt, p. 169.

(*) ID., p. 199.

p) RuiSBROEC, Chierheit der geesteliher brulocht, f. 43, verso 48. (Manuscrit de la Bibliothèque de Bourgogne, n° 1166.)

SA DOCTRINE. ill

<ie Dieu. Mais il n'est pas permis de savoir et d'étudier ce que c'est que Dieu, voilà ce qui échappe à toutes les créatures (^).

« Tout réside dans la pureté de l'esprit, qui soustrait l'homme à la matière et l'unit à Dieu. — La pureté du cœur crée, exerce et conserve toutes les vertus; et ces vertus ornent Famé comme si c'était un palais f). Le roi de l'âme, c'est le libre arbitre, et ce roi sera couronné d'une couronne qui s'appelle la charité. Lorsque l'âme se plonge tout entière avec amour en Dieu, elle repose et demeure en Dieu et Dieu en elle.

« La première et la plus grande unité de l'homme est en Dieu ; car non seulement les hommes, mais toutes les créatures sont suspendues dans cette unité avec leur essence, leur vie et leur conservation, et si elles se séparaient de Dieu, elles tomberaient dans le néant et seraient réduites à rien. — Pour être uni avec Dieu, il faut la grâce de Dieu. La grâce de Dieu est comme la lumière dans une lampe ou dans un vase de verre ; de même que cette lumière échauffe, éclaire et pénètre ce vase, de même la grâce échauffe, éclaire et pénètre l'homme f). — Le feu du Saint-Esprit pousse, aiguillonne le cœur qui le possède à employer toutes les forces de l'âme pour remercier et louer Dieu (^. »

Mais c'est particulièrement dans les explications qu'il donne de la vie contemplative qu'il faut suivre Ruysbroeck, parce que c'est précisément là que se révèle comment il sépare la doctrine de l'Église des tendances panthéistes du mysticisme de son temps. Suivant lui, <c la vie contemplative consiste en ce qu'avec un esprit porté pour Dieu, nous entrions librement en communauté avec lui, et que nous sortions pour ainsi dire de nous-mêmes pour ne faire qu'un seul et même esprit avec Dieu...

(*) Manuscrit cité, f, 51, verso.

(*) FoL 52 et 53.

(*) Manuscrit cité, fol. 57, verso.

(*) Id., fol. 59, verso.

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