‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 5)Chapitre 47 sur 102 · RIYSBROECK ET LE MYSTICISME · texte numérisé non relu

RIYSBROECK ET LE MYSTICISME

du tyrannîcide, mais il n'agit pas de même à l'égard de Topuscule de Jean Petit, et déclara le jugement de l'archevêque de Paris nul par incompétence (1416). L'année suivante, la plupart des Pères condamnèrent un écrit du dominicain Jean de Falkenberg, qui prêchait l'assassinat de tous lés Polonais et de leur roi Jagellon. Mais le pape, dominé par l'ordre teutonique et par le puissant duc de Bourgogne, n'osa frapper ni faire frapper solennellement cet écrit, non plus que celui de Petit. Dès lors, les moines mendiants furent libres de soutenir le fyrobabilisme de ces thèses révolutionnaires {^).

Pour en revenir à Ruysbroeck, en plaçant la vie de l'homme en Dieu, mais en la faisant dépendre de sa perfection spirituelle, il traça par cela même une ligne de démarcation profonde entre lui et les sectes hérétiques de son temps, celle des béghards surtout f). Cette direction religieuse et morale mise en pratique lui dicta les plus véhémentes imprécations contre les mœurs corrompues de son siècle. Il faut l'entendre élever sa puissante voix contre les prêtres, pour les accuser d'avoir introduit par avarice les indulgences, de faire métier et marchandise de la rémission des péchés. Quoiqu'il fût d'un dévouement à toute épreuve pour l'Église, il n'en flétrit pas moins, dans les termes les plus énergiques, les vices du clergé en général et des moines en particulier. « Il n'y a point de vice, dit-il, dont ils ne soient entachés; ils sont bien loin de leur destination primitive; ils ne servent que le ventre, le monde et leurs passions. Ni le sacerdoce ni la vie claustrale ne donnent la sainteté; les pensées et les sentiments seuls la procurent. Dans l'origine, papes, évêques et prêtres avaient été égaux ; alors, ils convertissaient les peuples, créaient la foi et la scellaient de leur

(«) Gerson, opp„ t. II, p. 387; t. V, p 15, 49, 312, 322, 358, 391. 475, 500, 1013. — VoN DER Hardt, Coiîcïl. Const,, t. IV, p. 439, 1565. — - Bulakus, ^f^. unw. paris,, t. V, p. 293. — Dlugossus, Hist, Poimiœ (Francof. 171 1), I, f. 376 et 387. — GiESELER, t. Il, 3, p. 262-268.

(*; Okken, De priva Religionis Christ, mcedio cpto, i7it€r Nederlandos pr^ naturâ. Groningse. 1846, p. 89 et 90.

Rl'YSBROECK ATTAQUE LA CORRITTIOX DU CLERGÉ. 123

sang. Que les temps sont changés ! Ceux qui possèdent à présent l'héritage du Christ et les biens de TÈglise sont inquiets, remuants, ensevelis dans les choses du monde et oublieux de leurs devoirs. Ils prient encore des lèvres ; mais leur cœur ne comprend ni le sens de leurs paroles, ni les étonnants mystères de l'Écriture, ni les sacrements, ni la sainteté de leurs fonctions. Ils sont gras et stupides, et pas la moindre lueur de la vérité divine, pas plus que la moindre vertu ne les pénètre (^)... Il y a d'innombrables moines mendiants; mais il y en a peu qui suivent les statuts de leur ordre ; ils veulent se faire passer pour pauvres et, au besoin, ils mangeraient le pays à sept milles a la ronde de leurs couvents.

« Les religieuses, pimpées, sortent de leur couvent, comme si elles avaient à servir le monde et le diable; aux moines et aux nonnains le cloître est une prison et le monde un paradis. Desen luden es liaer doester een kerkere ende die wereld een paradijsl^. »

c( Les prélats ne sont pas exempts de ces défauts ; la plupart d'entre eux ne s'occupent guère du service divin .^ Les honneurs et l'argent les frappent de cécité, au point que la plupart d'entre eux ne connaissent plus la vertu. Dans leurs tournées diocésaines, ils se font accompagner par des escadrons de cavalerie ; ils étalent un luxe de domestiques et de table tel, qu'il est difficile de s'en faire une idée. Ils ne pardonnent que les péchés de ceux qui savent payer; après quoi, les plus grands coupables peuvent de nouveau servir Satan. C'est ainsi que chacun a ce qu'il veut : le diable l'âme, l'évêque l'argent et les imbéciles leurs satisfactions (^. Tout est au plus offrant et dernier enchérisseur : pour de l'argent on a lettres d'absolution et indulgences plénières.

(') Die expositie van den Tahernaecle des Orconscaps, etc. (Ms de la Bibl. Bourgogne, n® 15136.) — WiLLEMS, Belgisch Muséum, t. ÏX, p. 159.

(*) Manuscrit cité et Werken van Jan Van Ruusbroeck^ t. IV, p. 110 et 111, édit. de David. — Ullmann, p. 57 et 58.

(*) •• Ende aldus heeft yegholyc dathi bsgheert : die duvel, die ziele, die bisscop tghelt, die doero {domme) mensche sjn coite ghenoechte. *» (Manuscrit cité.)

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La contagion a envahi la religion et les prêtres du monde entier (^). »

On voit par tout ce qui précède que si, d'un côté, Ruysbroeck était un contemplateur mystique, de l'autre, il était un réformateur pratique. Ces deux éléments se retrouvent dans deux hommes sur lesquels il a exercé une grande influence, Tauler et Gérard Groot f).

Ruysbroeck remplaçait par l'observation, par les expériences intimes, ce qui lui manquait sous le rapport de la logique : il communiqua cette manière à Tauler et à Gérard Groot, Sans cesse dévoré du désir de savoir de quelle façon l'homme pourrait arriver au premier et au dernier échelon de toutes choses : à Dieu, il veut initier ses contemporains aux efl*orts qu'il a faits et à ceux qu'ils doivent faire eux-mêmes pour y atteindre : de là, la richesse et l'immense variété de ses contemplations ; car, dans la méthode d'enseignement qu'il suivit, il était forcé de tenir compte de tout, de la diversité des tempéraments, de l'influence des corps célestes, des erreurs, des préjugés et des vices de son temps, La base fondamentale de ce qu'il écrivait et prêchait, c'était l'essence de l'homme, l'essence de la Trinité et l'action de la Trinité sur l'homme. Aussi, quand il parle de Dieu, quand il développe la Trinité, quelles vives et brillantes images il étale à nos regards, depuis les abîmes les plus profonds de la créature et depuis les cieux des cieux jusqu'aux caractères et aux passions des hommes ! Et comme il les connaît, ces caractères et ces passions! Quels coups d'œil il jette jusque dans les plis et les replis les plus cachés du cœur humain ! Puis, comme il sait ramener dans les sentiers de la foi les frères égarés par le monde ! Quels trésors de science et de morale il leur ouvre, trésors qu'il puise dans les Pères de l'Église et dans les docteurs du moyen âge f).

(') •• Endeheeftbesmet aile die religie ende aile dat paepschap der werelt.*» (Ms cité.)

(«) Ullmann, p. 59 et 60.

(*) Engelhardt, p. xiii, 170-172.

ÉLÈVES DE RUYSBUOECK. 125

Telles étaient, à Groenendael, l'humanité et la charité des frères les uns envers les autres, telle était leur simplicité, que chacun d'eux, quels que fussent son rang et sa place dans le monastère, pouvait instruire tous les autres. Ainsi, Jean de Ixeuw, d'Âfflighem, qui avait suivi Ruysbroeck dans sa retraite et qui y faisait le métier de cuisinier, se sentant la vocation de donner également aux frères et aux hôtes une nourriture spirituelle, ne laissa pas échapper l'occasion de les exciter à la contrition et à l'amour de Dieu. Le bon cuisinier, car c'était ainsi qu'on le nommait, portait les plus mauvais habits, se contentait des mets les plus vulgaires et avait atteint le vrai but d'un disciple du maître, en ce qu'il était aussi capable de vaquer à la vie active que de se livrer à la contemplation. Personne ne le surpassait en douceur, en humilité; et, « cependant. Dieu ne lui épargna pas les épreuves; souvent il endura les tourments et les angoisses de l'enfer». En revanche, il se vit honoré de révélations divines qui lui inspirèrent quelques ouvrages flamands dans lesquels il parle avec enthousiasme de son maître bien-aimé. Il mourut en 1377 {').

Mais Ruysbroeck eut un élève tout autrement éminent dans le Hollandais Henri Mande, qui sut s'approprier avec beaucoup d'originalité les idées et même le style du célèbre Brabançon.

(•) Engelharbt, p. 326.

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