‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 5)Chapitre 48 sur 102 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

En Hollande, la congrégation des Frères de la vie commune de Deventer donna une forme mieux déterminée à la direction de la théologie mystique dont Ruysbroeck avait été le chef. Le fondateur de cette congrégation était Gérard Groot (Geert Groete, Groote, Groot ou De Groot), de Deventer, où il était né au mois d'octobre 4340. Werner Groot, son père, l'envoya faire ses études à l'université de Paris et c'est probablement dans cette ville qu'il fit la connaissance de Pierre d'Ailly, de Jean Gerson et de leurs professeurs, qui, alors, commençaient à épurer la théologie, à attaquer les abus de l'Église et des écoles et à se révolter contre l'omnipotence du pape et des moines (^).

Le jeune Gérard se distingua parmi ses condisciples et reçut le grade de docteur es arts, répondant au titre de docteur en philosophie de nos jours. A dix-huit ans, il vint à Cologne enseigner la philosophie et la théologie, ^et ne tarda pas h se faire une réputation brillante par la supériorité de son éloquence et de son savoir. Outre la fortune considérable qu'il possédait, il fut pourvu de deux prébendes, l'une du chapitre d'Aix-la-Chapelle, l'autre de celui d'Utrecht. La gloire du siècle l'absorbait alors complètement : il prenait part à tous les plaisirs du monde, faisait la toilette la plus recherchée, se frisait les cheveux avec grâce, aimait la bonne chère et buvait le meilleur vin. Mais tout à coup il changea d'idées et de mœurs, se démit de ses fonctions, renonça à ses prébendes et ne songea plus qu'à la retraite. Il fut surtout

(') Mkiners, Lehensbeschrcibung herûhmter Mânner, t. II, p. 311 et 312.

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fortifié dans cette résolution par Ruysbroeck, qu'il visitait souvent.

Il se décida à recevoir les ordres, mais en se bornant au simple diaconat, par humilité et pour prêcher la parole de Dieu, d'abord en latin, puis en langue vulgaire, non seulement dans les églises, mais encore sous la voûte du ciel (^).

Ce fut dans un couvent de chartreux en Gueldre qu'il opéra sa retraite et qu'il se soumit à la discipline la plus sévère, à la pénitence, à la lecture, à la prière, aux exercices pieux; mais, né pour la vie active et doué d'une grande éloquence, il sortit du couvent pour instruire le peuple dans la doctrine des saintes Écritures. Ses sermons lui attirèrent un concours prodigieux d'auditeurs et firent un grand nombre de conversions. Pour mieux fixer les règles de morale et pour multiplier les textes de ses instructions, il fit venir des divers monastères et collèges de l'Europe les manuscrits les plus anciens et les meilleurs de la Bible et des Pères. La jeunesse de toutes les parties de l'Allemagne, de la Hollande et de la Belgique «iffluait à Deventer. Gérard y rassembla un grand nombre d'élèves pour transcrire les manuscrits qu'il avait recueillis et pour en extraire ce qui pouvait leur servir d'enseignement. Il leur donna sa maison de Deventer et y établit une communauté de travail. La calligraphie, les ouvrages manuels les plus utiles, la prière, l'étude de la Bible, des Pères de l'Église et des moralistes de l'antiquité constituaient l'objet principal de l'institution. Plus tard, les frères s'emparèrent de l'imprimerie pour activer leur propagande, et on leur doit plus d'une édition précieuse et rare des classiques grecs et latins f).

(') Thomas a-Kempis, Yita Gerardi Magni, c. 8, 9 et 15; Yita Flormiit, c. C. BuscHiN, Chronicon Vindesemt., lib. I, c. 1. — Delprat, Yerhandeling over de brœderschap van O. Groote, etc. (2*^ édition), p. 4 et suiv. — Bohrîngen, 614. — Biographie universelle, art. G. Groot.

(*) KiST en Royaards, Archiefvoor kerkdijke geschiedeni», t. II, p. 190 et 191. — Delprat, p. 4 et suiv. et p. 252. — Meinkrs, p. 315 et 316. — Mooren, Nachrichten iiber Thotnas a-Kempis; Crefeld, 1855, p. 40 et 42. — Okren, p. 92. — Biographie universelle, art. cité.

En philosophie^ Groot professait le nominalisme. Cette doctrine avait atteint sa troisième période avec TAnglais Guillaume Ockam (mort en 1547), qui l'avait professée à l'université de Paris. Ockam s'était fait le champion du pouvoir temporel, tout en soutenant que le pape n'est pas au-dessus des rois, et même qu'il peut errer comme un simple mortel. Il repoussait, en outre, plusieurs propositions réalistes, niait que l'homme pût connaître la substance des choses, et, par suite, rejetait toutes les démonstrations philosophiques des doctrines positives, qu'il ne basait que sur la révélation. La puissance du nominalisme dans cette nouvelle phase fut telle qu'à Li fln du xiv* siècle, il triomphait à Paris, malgré l'opposition de Rome, tandis qu'un peu après, il succombait à Prague, avec Jean Huss. « Victorieux, dit Cousin, le nominalisme répandit l'esprit d'indépendance et produisit les conciles de Constance et de Baie, où siégeaient les grands nominalistes : Pierre d'Ailly, Jean Gerson, ces pères de l'Église gallicane, sages réformateurs, dont la voix n'est pas écoutée et que remplace bientôt cet autre nominaliste qui s'appelle Luther. »

Gérard Groot recommandait à ses disciples Socrate et Platon comme les deux plus grands maîtres de la philosophie. Un professeur nominaliste ne pouvait mieux faire. Tout pour lui était dans les convictions intimes, dans la conscience, dans la liberté de la pensée et de l'enseignement, et non dans les mots auxquels on attribuait une valeur d'universalité. qui changeait avec les individus. La stérilité des systèmes réalistes répugnait à Groot et à ses disciples, à leur immense désir de connaître la vérité et de pratiquer la vertu ; malheureusement, de peur de se commettre avec les hommes et les choses de ce monde, ils se perdirent dans les visions et les extases, et poussèrent à l'extrême l'abstinence et le renoncement, en s'assujettissant aux épreuves les plus dures de l'obéissance et de la piété.

La mort de Groot (21 août 1584) l'empêcha de réaliser tous

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