MANIÈRE DE VIVRE DES FRÈRES
les projets qu'il avait conçus ; mais un de ses disciples les plus dévoués, Florent Radewyns, continua ce que le maître avait si bien commencé.
Les clercs de la vie commune pratiquaient dans toute sa rigueur la vie des apôtres et des premiers chrétiens de Jérusalem, qui n'avaient qu'un cœur, qu'une àme,et qui mettaient tous leurs biens en commun. Ils demeuraient ensemble dans l'obéissance de l'ordinaire et de leurs supérieurs locaux. Ils ne mendiaient point, ils vivaient des fruits de leurs travaux -v manuels {laboramus, opérantes manibus nostris) et il ne leur était pas permis de briguer des bénéfices. Les supérieurs les envoyaient à l'ordination lorsqu'ils s'étaient rendus dignes du sacerdoce, mais ils en envoyaient peu. Leurs vêtements, semblables à ceux qu'avait pris leur fondateur, étaient le cilice, une robe noire ou grise, une rochette de lin blanc, un capuchon noir et un manteau lorsqu'ils sortaient. Leurs cheveux étaient coupés en forme de couronne, comme ceux des moines en général (').
Tous les frères, sans distinction, s'appliquaient à un christianisme pratique, à une étude approfondie de l'Écriture ; ils excluaient la scolastique et tout ce qui ne tendait pas au développement de la pure essence des doctrines du Christ. Beaucoup moins adonnés au mysticisme que les moines de Groenendael, ils professaient une théologie plus évangélique que spéculative f).
La manière de vivre de ces clercs, qui ne possédaient rien en propre et qui déposaient dans une bourse commune le fruit de leurs travaux manuels, sans aucune réserve particulière, les fit appeler par la suite Frères de la vie eommune f).
(•) Lambinkt, Recha'ches sur Vœ'igine de rimjmmerie ; Paris, 1810, p, 333 et 334. — Delprat, p. 246. — Moorex, p. 128.
(*) ViTA Gerardi, c. 13. — Hagen, t. 1, p. 71-74. — Okken, p. 97.
p) On trouve toute lorganisation de l'institut dans Pritilegia Fratrum mtœ cornniiinis a Gerardo Magno^ Daveiitriejisi, circaannitm 1379 vistituiorionf manuscrit ayant appartenu aux Frères de la vie commune, de Bnixelles. (Bibl. de Bourg., n«» 16515.)
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Leur nombre se multiplia : la renommée de leurs \ertus se répandit au loin. Bientôt on en demanda des colonies en Frise, en Hollande, en Gueldre, en Brabant, en Flandre, à Liège, dans le Cambrésis, en Westphalie, en Saxe et ailleurs f).
Cet enthousiasme universel pour les frères s'explique : leur mission était de visiter les pauvres, les malades et les orphelins ; d'éclairer par leurs sermons évangéliques prêtres et laïques, pauvres et riches, nobles et bourgeois ; de veiller sur l'éducation religieuse des enfants; d'ouvrir des écoles; d'enseigner dans celles qui existaient, de cultiver la langue du pays et de propager le goût des belles-lettres f).
L'institut de Gérard Groot, considérablement développé après sa mort, avait été approuvé par Grégoire IX (1376).
Il avait établi aussi une communauté de filles auxquelles il avait également prescrit la vie commune. On en comptait dans les Pays-Bas et dans le nord de l'Allemagne jusqu'à soixante-huit. Ces .sœurs se livraient au travail manuel, aux exercices de piété et à l'instruction des enfants de leur sexe. C'était par elles que l'esprit religieux des frères pénétrait dans les familles f).
Le pape Eugène IV (1451 et 1439) accorda des privilèges aux maisons des frères, et plus tard (1444 et 1460) Pie II les combla de ses faveurs (^).
Comme les frères n'étaient assujettis à aucun vœu et qu'ils vivaient en commun du produit de leur travail, ils excitèrent la jalousie des ordres mendiants, déjà irrités des attaques dirigées par Groot contre l'ignorance et les mœurs du clergé en général et contre les leurs en particulier. Pour se venger, les moines dénoncèrent les frères, en les assimilant aux béghards et aux frères de l'esprit libre, dont l'association avait été
{') Dklprat, p. 29 et 39. — Lamblnbt, p. 334. — Buddingh, Geschiedenis van opvoeding en ondenotjs tn de Nederlanden ; *s Gravenhage, 1842, p. 52. («) Okken, p. 97 et 98.
(') Lambinet, BuDDiNGH, /. c. — Delprat. p. 210-213. — Ullmann, p. 101. M) Id., ibid.
HOSTILITÉ DES HOLNES CONTUE GROOT. 131
réprouvée. Mais Gérard disculpa pleinement son ordre de leurs imputations calomnieuses (% et un de ses amis et de ses admirateurs, Guillaume de Salvavarilla, archidiacre de Brabant en TÉglise de Liège, s'adressa (1385) à Urbain YI pour le supplier de rendre à Groot la liberté de la prédication qui lui avait été enlevée par Tévêque d'Utrecht ; mais Groot mourut avant que le pontife eût été à même de prendre une décision à ce sujet f). Cette interdiction était la plus grande privation pour un homme que tous les dons de la nature avaient fait orateur, qui, à une étonnante facilité d^esprit, à une grande profondeur de sentiments, joignait une rare puissance de parole et une haute science de l'Écriture et des classiques, qui savait électriser les hommes et les femmes, les grands et les petits, les savants et les ignorants, les libres et les esclaves f).
Chose étrange! Groot, accusé de solidarité avec les partisans des doctrines de l'esprit libre, lesquelles remontaient à Bloemardine, eut précisément à lutter contre eux, notamment contre un certain frère Barthélemi, de Dordrecht et de l'ordre des Augustins, dont quelques-uns de cette ville étaient réputés hérétiques. A la façon d'un sectaire vulgaire, nommé Gerbrand, Barthélemi prêchait contre Groot, à Kampen, Zwoll et dans les campagnes environnantes. Sur les instances de son illustre antagoniste, il fut condamné par la cour spirituelle d'Utrecht et forcé de subir la dégradation sacerdotale. Mais le magistrat et les bourgeois de Kampen, qui étaient portés pour ce moine, se vengèrent en maltraitant les amis de Groot et en les expulsant de la ville; les échevins citèrent devant eux quelques femmes à qui ils reprochaient d'avoir publiquement et injustement accusé Barthélemi; ils voulurent les condamner à une amende de réparation du dommage que, d'après eux, elles lui avaient causé par leur
(') Biographie universelle, art. cité. — Mooren, p. 43, 51 et 53. (*) AcQUOY, Gerardi Magnii Epistolœ XIV; Amst., 1857, p. 58-60. (3) BôHRiNGER, Die Kirche Christi, etc.; Zurich, 1844, p. 626 et 627.
méchanceté. Ils bannirent ensuite pour dix ans Werner Keynkamp, de Lochem, recteur de l'école de Rampen, ami de Groot et adversaire de Taugustin (^).
Barthélemi avait prêché contre la pénitence et la macération des sens, en disant que Jésus-Christ a été un bon compagnon, aimant le bon vin et la bonne chère, et que jamais il n'a enseigné de fuir les plaisirs de la vie f).
Quant aux autres partisans du libre esprit, Groot les dépeint comme de grossiei's panthéistes, se moquant brutalement des dogmes de l'Église; blasphémant ses plus saints mystères f); niant l'efficacité des vertus théologales, la foi, l'espérance et la charité; affirmant qu'il n'y a ni vices ni vicieux, ni enfer ni purgatoire, ni surtout aucune espèce de perfection dans les couvents (^).
Contre ces hérétiques, Groot voulait et déployait les plus grandes rigueurs, tellement qu'il aurait été revêtu de la charge d'inquisiteur, s'il avait vécu longtemps f). Il est vrai qu'il y avait un abîme entre un inquisiteur de ce temps et un inquisiteur de Charles-Quint ou de Philippe IL Cependant Groot, sans occuper cette fonction, avait coopéré à faire exhumer et livrer aux flammes les restes d'un lollard d'Utrecht; mais il s'était contenté, sans contrainte matérielle, d'imposer silence à Barthélemi et à d'autres partisans de l'esprit libre f); et il est à croire qu'il n'aurait fait verser le sang qu'à la dernière extrémité.
Au concile de Constance, le cardinal Pierre d'Ailly, évêque de Cambrai, fut chargé avec Gerson d'examiner une dénonciation faite contre les frères de la vie commune, qui, par
(') AcQUOY, p. 24 et siiiv.
(^) Manusci^its de la Bibliothèque de Bourgogne, n®' 8849-8859, et Moll, Slvdicu en Bijdragen op Hgebied det* hislorische théologie; Amst., 1870, t. I, p. 344.
{') •• Non exhibent reverentiain corporis Christi, avertendo se ab hostia consecrati, et blasphemando dicunt quod sapiat eis siciit steœus in OTQ.r>Apud Acquoy, /. c.,p.29.
(*) Acquoy, p. 29-33.
(^) ID., p. 46.
C») Moll, p. 405.
CERSO?« ET d'mLLY LE DÉFENDE?iT. 133
leurs mœurs exemplaires et leurs travaux utiles, avaient encouru la haine d'un dominicain nommé Grabow, envieux de leurs succès. La vertu et la science eurent toujours des droits sacrés sur le cœur de ces deux grands hommes d'Église; aussi prirent-ils avec ardeur la défense des pieux et savants cénobites et réduisirent-ils le dénonciateur au silence (3 avril 1418) (^). N'oublions pas, d'ailleurs, que tous les deux étaient nominalistes comme les frères. Mais le cardinal était loin de prévoir alors que cet ordre, auquel il accordait une si juste protection, devait un jour éclairer son évêché (*).
Grabow avait soutenu que les frères de la vie commune étaient condamnables, parce que leur règle tenait le milieu entre la vie claustrale et la vie du monde; que les vœux d'obédience, de pauvreté et de chasteté ne pouvaient s'observer que dans les ordres religieux proprement dits, qualifiés par lui de vraies religions {verœ religiones) ei que ceux qui vivaient dans le monde ne pouvaient renoncer aux biens de la terre. D'Ailly répondit que les premiers chrétiens avaient eu à Jérusalem la communauté des biens, quoiqu'il y eût parmi eux plus d'un marié. Il blâma Grabow de donner aux ordres le nom de vraies religions, attendu qu'il y avait de l'hérésie à soutenir que la vraie religion n'existait que dans ces ordres. Il traita les trente-cinq articles, que ce moine avait rédigés à ce sujet et présentés au concile, d'erronés, de téméraires et de scandaleux. Gerson, qui partageait la manière de voir de son ami, ajouta que la religion chrétienne seule pouvait être qualifiée de vraie religion, qu'on pouvait l'observer parfaitement sans vœux et que les ordres monastiques n'étaient appelés états d'une perfection supé-
(') VoN DER Hardt, ConctL Const., t. III, 8, 107-121. — Mooren, p. 43, 51, 52, 65 et 66. — Delprat, p. 50-57, et surtout /. Gersonii et Pétri de Alliaco testimonta pro domo Frairum de œmmuni vitœ (publié par SchoepfFj.
{*) Jacques de Croy, évêque de Cambrai, ayant fait venir de Gand cinq de ses frères, leur prépara, en 1503, un collège qu'ils ouvrirent six ans après.
rieure « qu'improprement, par abus et peut-être par usurpation ». Grabow se rétracta, honteux d'avoir attaqué une institution où se retrouvaient Tesprit des anciens Pères et le zèle des premiers moines du christianisme f). Toute cette conspiration contre les frères avait été ourdie non seulement par les couvents, dont l'ombre y était si favorable, mais encore par les riches négociants dont Groot avait flétri l'esprit d'usure, un des fléaux de ce siècle ; par le clergé séculier, qui tenait ouvertement des cabarets et dont les inénagères partageaient le lit et la table, et par les curés des paroisses, qui prétendaient au monopole de la prédication (^.
Une des plus graves questions de ce siècle et des suivants était celle de la conversion des pécheurs. « Cette conversion, disait Groot f), est une œuvre plus grande que la création du monde. A quoi sert-il aux prêtres de les absoudre sur la terre, si Dieu ne les absout pas dans les cieux? Car Dieu seul sait s'ils ont un cœur contrit et sincèrement repentant, sans quoi il n'y a pas de conversion véritable (^). »
Remarquons que les principaux chefs de l'établissement de Groot avaient étudié à Prague, où le nominalisme se maintint jusqu'en 1409, époque où lès adhérents de cette philosophie furent exposés aux plus violentes persécutions. Chassés de cette ville au nombre de 24,000, ils se réfugièrent en partie dans les Pays-Bas et envahirent les écoles de Deventer, Zwoll, Groningue et Alkmaar f).
Les réalistes voyaient la source de la vérité dans la Bible, les pères et la tradition, parce que, chez eux, la foi pré-
(*) Vox DBR Hardt, /. c. — Hrpblb, Conciliengeschichte, Freiburg i. B. 1855. t. VII, p. 366. — Mkinkrs, p. 317.
i}) Gerardi Magixi Scrmo ds Socaristis, édité par Clarisse, Archief wxtr herheîyke ffeschiedenis, t. ï, III, VIII. — Conf. Moll, /. c, p. 404-411. — Vita Gerardi, c. 18. — Hartshblm, Concilia Germaniœ, t. III, f. 350 ; t. IV, f. 457. — Moorkn, p. 36, 37. 52 et 53.
p) « Conversio peccatonim m^for est quam creatio mundi. » Apiid Aoquot, p. 83.
(*) l0., p. 83 et 84.
(*) Delprat, p. 276-281,