‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 5)Chapitre 68 sur 102 · DE CUSA K LIÈGE · texte numérisé non relu

DE CUSA K LIÈGE

que l'on appelait le docteur extatique parce qu'il passait une partie de sa vie en contemplation. Il ressemblait à Ruysbroeck, son modèle, et à Brugman, son ami. Sa réputation s'étendait en Italie, en France et en Allemagne. Cusa s'empressa d'aller lui rendre hommage dans sa chartreuse de Bethléem à Rurermonde, et il s'en fit accompagner dans ses tournées. Denis ne cessait de prédire à l'Ëglise de grandes calamités si on ne réformait bientôt les mœurs du peuple et du clergé ; il annonçait aussi de terribles punitions à ses compatriotes (^).

Cependant Févêque de Liège et son clergé avaient fait le meilleur accueil au légat et lui avaient promis la réforme de leur Église {lA octobre); mais, le lendemain, les chanoines, en songeant qu'ils devaient renvoyer leurs concubines, se ravisèrent et proposèrent à Cusa de l'écouter comme cardinal, mais non pas comme légat, parce que la bulle qui l'investissait de sa mission ne parlait que de l'Allemagne, et qu'ils n'étaient pas Allemands, mais Germains ou Gaulois. L'évêque intervint et déclara vouloir en référer au pape. Ce prélat était Jean de Heinsberg, doux, aimable, savant, mais conduit par son entourage et livré aux femmes et au luxe. C'était un aussi mauvais chef d'Église qu'un mauvais chef d'État. Denis le Chartreux le représentait comme un maudit voué aux tourments de l'enfer; et, dans un de ses jours d'extase, il crut voir des diables le retenant au milieu des flammes et ses entrailles déchirées par d'aflTreux serpents f).

Heinsberg allait parfois visiter le chartreux dans sa cellule pour lui demander conseil. Alors Denis lui reprochait amèrement sa vie dissipée, ses folles prodigalités en jeux, fêtes, tournois, comédies, etc. « L'argent que vous dépensez dans de telles vanités, lui dit-il un jour, vous le dérobez aux églises

(•) Dux,t. II, p. 28-29. — De Gerlache, Histoire de Liège, 2« édition, p. 197. — Van der Aa, Biographisch woordenboek, t. IV, p. 181.

(*) FiSEN, Hist, Ecoles, leod., t. III, p. 122, Leod. 1696. — Foullon, Bist, leod., t. II, p. 84; Leod., 1735. — Hbnaux, Eist, du pays de Liège, t. I, p. 284; t. II, p. 11-12; Liège, 1872.

et aux pauvres dont il est le patrimoine. Malheur à celui par qui vient le scandale ! Et vous, pasteur des âmes, vous répondrez de toutes celles qui se seront perdues par vos exemples! » Heinsberg répondait : «Je ne suis pas seulement évéque, je suis aussi chef de l'État; ce luxe, cette magnificence que vous me reprochez, conviennent à un prince. — C'est bien, répliquait le chai'treux; mais si le prince est damné, que deviendra l'évêque? » On assure que Heinsberg, troublé par ces paroles. hardies, mais ne sentant pas la force de se corriger, cessa de voir le pieux solitaire, et mourut dans Timpénitence finale {').

Denis était physicien, naturaliste, orateur, poète et théologien aussi libéral que profond. (*); car il n'admettait point l'infaillibilité du pape en matière de foi; dans son opinion, l'Église seule, représentée par ses conciles généraux, était

infaillible f).

Quoi qu'il en soit, Cusa avait deviné où tendait le subterfuge du clergé liégeois : il rejeta la proposition de l'évêque; mais une partie du clergé, que le cardinal avait déjà fort maltraité à Tongres, accabla Cusa d'outrages et se montra si furieuse contre lui que ses amis mêmes n'osèrent plus venir le voir. Cusa, pour ramener ces prêtres égarés, fut forcé de secouer sur eux la poussière de ses souliers et de les menacer de ses colères. Cette énergie produisit son effet : le clerçé liégeois, pris de repentir, se hâta de se réconcilier avec Cusa. L'ayant rejoint à Utrecht, l'évêque obtint de lui son pardon, et la réconciliation fut complète (^).

Du reste, le cardinal avait été parfaitement reçu dans toutes les villes des Pays-Bas qu'il avait traversées : à Zwoll,

(«) De Gerlache, l c, p. 197-198.

(*) Dans son écrit : De auctoritate papœ et co7ictlii.

(^) Becdelièvrb. Biographie liégeoise, t I, p. 157. — Van der Aa, p. 182.

(*) BoLLANDUS» Acto sanctoinim Martii, t II, c. III, nP 15. — Martene; Veterum scriptorum collectio, t. IV, p. 1220. — Binterim, Suffragami cohniensis extrûordinarii sive de sacrœ cohniensis eoclesiœ proepiscopis synJtagYoa historiciim^ p. 60-62. — Scharpff, t. I, p. 177-178. — Dux, t. II, p. 29-3L

DE CUSA EN HOLLilNBE. 2S1

Kampen, Arnhem, Harlem, Dordrecht, Amsterdam, Leyde, Nîmègue, Ruremonde, Maestricht, Louvain, Bruxelles. Il connaissait la langne du pays et l'employa à prêcher au peuple la pure doctrine du Christ, à attaquer les abus et les superstitions; il se prononçait avec énei'gie contre le scandale des indulgences Q, une des causes de l'insurrection de Luther; contre le trop grand nombre de fêtes, dé jubilés f), de processions et de pèlerinages.

A Malines, il tonna contre le zèle outré des prédicateurs, contre l'incrédulité et les vices du clergé. Il exhorta les fidèles à chercher le salut non pas dans Rome, mais dans la pureté du cœur : « Une vie religieuse et calme, disait-il, vaut mieux que toutes les indulgences; il faut faire le bien, non pas pour obtenir celles-ci, mais pour l'amour de Dieuf). »

Quoique les principes de Cusa, tout aussi bien que ceux de Thomas a-Kempis, de Gerson et de d'Ailly, fussent contraires à ceux des réformateurs du xvi** siècle, il est cependant aisé de comprendre qu'on devait le ranger au nombre de leurs précurseurs; Luther lui-même cite le cardinal comme une des sources où il a puisé. Seulement, ces précurseurs catholiques de la Réforme ne voulurent point sortir de l'Église; et, à cet égard, notre immortel Érasme fut de leur avis (^).

Comme c'était l'évêché d'Utrecht qui avait provoqué le plus de plaintes, le légat en confia le siège à un homme sur lequel il croyait pouvoir compter, David de Bourgogne, bâtard du duc Philippe le Bon; Cusa ne s'était pas trompé, car le nouveau prélat introduisit un tout autre esprit dans l'évêché.

Cusa avait rempli une mission salutaire à toutes nos pro-

(') KiST en RoTAARDS, Arckief voor kerhelijk(i geschiedeniSy t. I. p. 147. — LoDBWTCK VAN Velthem, Sptegel historiael, liv. IV, c. 59. — Chronycke van Hollani, p. 412. — Maffmim chrontcon belgicum, dans Pistorius, l. c.,t. III, p. 164.

(*) Gkrdes, Histôria Eoangelii in Bdgiorenoviati, Groning., 1744, p. 10.

(•?; Hartzhkîm, Vita Cusœ, Trevir, 1776, p. 108. — Swalub, p. 46, 59, 60, 66, 109 et 112.— SoHARPPP, p. 173-180. — Dux, t. Il, p. 24-25.

(*) Dux, p.40-41.

vinces; malheureusement, les résultats n'en pouvaient être que partiels et transitoires. Il lui était impossible de faire disparaître tout d'un coup l'ignorance et la corruption, ces deux cancers qui dévoraient les entrailles de l'Église. Une telle œuvre dépendait du temps et de la persévérance de toute une série d'hommes agissant dans le même esprit que le cardinal. Ce qu'il fallait, c'était une transformation complète des idées et des sentiments du clergé, et comment attendre d'un seul homme une œuvre de cette portée 0?

Quoi qu'il en soit, les réformes de Cusa trouvèrent, en 1455, un excellent appui dans l'ordre des dominicains, qui s'était entièrement renouvelé dans les Pays-Bas, et d'abord à Rotterdam et à La Haye. Ce fut sur le modèle de la congrégation hollandaise que les frères prêcheurs se reconstituèrent dans leur pureté primitive, en 1456 à Gand, et en 1457 à Lille. Leurs couvents de Bruxelles, Valenciennes , Douai ^ Harlem, Groningue, Zutphen, Zwoll, Zirickzée, Leeuwaerde et autres suivirent. Le premier chapitre général de la congrégation se tint, en 1464, à Lille, en présence de Philippe le Bon, protecteur d'un ordre qui était appelé à donner de nouveaux exemples de vertu et de sainteté f).

En 1495, le fameux Sprenger, l'auteur du Maliens malefi^ cartim, vint réformer en personne lé couvent de Louvain, en défendant aux moines de recevoir des femmes et de se servir de vases d'argent f).

Quatre ans après eut lieu la réforme du monastère de Sainte-Elisabeth dans la même ville : les sœurs y menaient une vie mondaine et dissolue. On plaça d'abord à leur tête un ange de vertu; mais cette admirable femme n'ayant rien

(*) SwALUR, p. 48. — ScHARPFF, p. 182-183. — Dux, p. 42 et 52.

(*) G. Smkt, De Roomschrcatholyhe religiein Brabant, Brussel, 1807, p. 151. et 152.

(3; Jo. MoLAM -Êftiforiee Lovaniensium, lia. Xll, éd. De Ram., 1. 1, p. 548-249. (Coll. des chroniques.)

Page 1