DE GU8A EN HOLLANDE
pu obtenir de ces filles rebelles, se retira découragée. Dans de telles extrémités, le magistrat s'adressa à la duchesse Marguerite, veuve de Charles le Téméraire, qui donna des pensions à toutes les nonnes, les relégua en Hollande et fit venir du Hainaut des sœurs réformées qu'elle plaça sous la direction d'un homme aussi vertueux que savant, Nicolas Heller, professeur de théologie f)»
Ajoutons, tout en reconnaissant ce que Nicolas de Cusa a fait pour l'évêchéd'Utrecht, que la réforme n'y fut réellement opérée que par George d'Egmond (1554-1559). Le savoir, la dignité, l'austérité de ce prélat sauvèrent la pureté des doctrines et des mœurs de son diocèse, et, par cela même, y paralysèrent la propagande des doctrines nouvelles dont d'Egmont avait juré l'extirpation (*).
Il n'était pas au pouvoir de Cusa, pas plus que de tout autre, d'arrêter l'Ëglise des Pays-Bas sur la pente de la décadence et de la préserver des coups terribles que devait lui porter le xvi^ siècle. C'était en Allemagne que ses efforts auraient dû être couronnés d'un succès durable ; là, il aurait fallu une réforme radicale. La constitution de l'Église germanique avait besoin d'une rénovation complète; sa position vis-à-vis de la papauté aurait dû être régularisée d'une manière conforme aux vœux exprimés par l'opinion publique. Mais Rome ne comprit pas ces vœux : ce fut une faute qu'elle expia par les plus cruelles expériences f).
Si Cusa était grand comme théologien, il ne l'était pas moins comme philosophe; il avait emprunté à Platon les formes d'une nouvelle métaphysique, et il ne cessa de faire la guerre au dogmatisme de la scolastique {^).
C'est à Padoue, où il avait étudié le droit après avoir quitté
(•) MoLANus, p. 343-344.
(*) Batavia sacra, t. II, f. 246 et suiv.
(^) Stampp, Die politischen Ideen des Nicolaiis von Cusa, p. 1 13.
(*) Dux, p. 243 et suiv. — Je recommande, du reste, pour plus de détails, toute la lavante étude de M. Swalue, /. c, p. 1-115, 233-283, 501-507, et t. XIV, p. 113-172.
Deventer, qu'il s'était familiarisé avec les progrès de la Renaissance en Italie, sans avoir cependant réussi à s'approprier l'élégance des écrivains classiques de l'antiquité. Ses écrits sont tout à fait dans le style des scolastiques, en mauvais latin, diffus et lourds. Son éloquence et sa dialectique étaient également dans le goût du moyen âge. Mais, si on fait abstraction de la forme, pour ne voir que le fond, on s'aperçoit qu'il a rompu avec la routine des anciennes méthodes d'enseignement et qu'il en a secoué les chaînes. Son érudition dép<isse infiniment celle des scolastiques ; non seulement il est familier avec les ouvrages de Platon, d'Aristote et de Cicéron ; non seulement il a approfondi l'Écriture, les Pères et l'histoire du droit canon, mais encore il a étudié les écrits des mystiques, même de ceux qui étaient accusés d'hérésie. Il s'était assimilé beaucoup de doctrines des philosophes de l'antiquité et était parvenu h les faire concorder avec ses propres convictions. On le place à juste titre parmi ceux qui, au xv*" siècle, ont contribué le plus à ranimer l'étude de la philosophie platonicienne, bien que personnels lement il ait rejeté toute espèce d'autorité philosophique f ). Cusa ne tenait pas exclusivement ses conceptions scientifiques des influences littéraires de la Renaissance; il les tenait de l'originalité de son génie, qui devançait les tendances de l'avenir. De là aussi ses idées avancées sur les mathématiques et la physique ; de là le plan de réforme du calendrier qu'il soumit, en 1456, au concile de Bâlef). Il aimait l'étude des mathématiques, parce qu'il regardait les sciences exactes comme le meilleur moyen de connaître la vérité, comme une image du surnaturel. Malheureusement, à cet égard, ses efforts ne furent pas couronnés de succès; on lui a reproché peu d'exactitude dans ses calculs ; on y a vu un manque de travail. Reproche étrange, car il n'y avait
(') RiTTER, Geschtchie der Philosophie, Hamburg, 1836-53, t. ÎX, p. 147-150. (*) M. Dux (t. I, p. 160-162) en adonné une analyse.
DE CLS^V, DISCIPLE DE LA U£NAiS8.V?iCE 228
pas d'hoimne plus laborieux que lui ; il ne dormait que qualre heures de la nuit f ).
De toutes les idées de Cusa, une des plus fameuses se rapporte au mouvement de la terre. Il est vrai qu'il n'a pas une notion exacte du système solaire, car il fait tourner la terre, non pas autour du soleil, mais autour des pôles du monde; il n'est pas prouvé non plus qu'il ait préparé les voies à Copernic; mais au moins les idées qu'il a émises à ce sujet nous font voir quelle indépendance et quelle audace d'esprit il devait avoir pour faire valoir cette thèse, qu'eu égard à notre terre, l'apparence du repos pouvait être trompeuse. C'était attaquer toute la cosmologie d'Aristote. Pour rendre son opinion acceptable, il soutint que la terre n'était pas plus déshéritée que le soleil, les planètes et les étoiles fixes; et, à cet effet, il invoque la raison qui domine en nous et qui vaut autant, pour le moins, que l'intelligence des astres. C'était placer le ciel sur la terre. Mais ici il fut forcé de combattre l'opinion que les changements opérés sur ce globe par la naissance et la mort, en comparaison de la durée des astres, sont une preuve de l'infériorité de notre monde sublunaire. Cusa,pour répondre à cette objection, va jusqu'à dire que la naissance et la mort ne sont que des transformations de substances éternelles (^.
En matière religieuse, Cusa ne craint pas d'avancer qu'aucune des religions alors existantes n'était condamnable et qu'aucune n'était parfaite f) ; par cet argument, il voulait gagner les Turcs au christianisme; il pensait que la loi musulmane porte en elle des éléments de vérité qui pourraient servir à réfuter ses erreurs. A son avis, cette religion n'est qu'une hérésie chrétienne née du nestorianisme (^). Cusa développe davantage encore cette idée dans son opuscule sur
(«) RiTTER, p. 150-151.
(*) Nie. DE Cusa, Opw-a. Basil. 1565, De dodaigno^^arUia, lib. II, c. 12. — Ritter, p. 150-153.
(3) Nie. DE Cusa, De docta igyioraniia, lib. lïl, c. 1 1 et suiv. (^) Id., ihid.t Decrib7'cUionealckorani,
la paix. La prise de Constantinople, la fureur des disputes religieuses dont cette ville fut la triste victime, l'avaient rempli de douleur et excite à réfléchir sur les discordes religieuses en général. Il conclut que, par Tunionde quelques hommes sages et expérimentés dans les diverses religions, on pourrait arriver à la pacification de tous les partis et à rétablissement d*une paix perpétuelle (^). Et pourquoi pas? Toutes les religions ne sont-elles pas d'accord sur un point fondamental, l'adoration de Dieu? Il est vrai que la manière d'adorer Dieu doit nécessairement différer de peuple à peuple, par le motif fort simple que les hommes diffèrent les uns des autres; mais il suffirait de leur démontrer qu'au milieu de l'infinie variété des rites, il n'y a qu'une religion f) pour mettre un terme aux dissentiments. Aussi recueillait-il la voix de tous les peuples de la terre pour prouver que tous confessent la même vérité. Aux Arabes qui se prononçaient pour l'unité de Dieu, il faisait remarquer que les polythéistes adoraient, eux aussi, la divinité dans les innombrables dieux qui y participaient f). Il ne voyait pas non plus pourquoi on ne tolérerait pas le culte des images, pourvu qu'on n'oubliât jamais leur nature symbolique {^). Il reconnaissait également les traces de la trinité dans toutes les religions f), et il était convaincu que toutes admettraient l'incarnation du verbe créateur, de Dieu dans l'homme f). « Quant aux mahométans, ils vénéraient déjà le Christ, et il serait facile de leur prouver par le Coran qu'ils devaient le reconnaître comme fils de Dieu. » Ce qu'il craignait le plus, c'était l'opiniâtreté des juifs ; mais ils n'étaient pas assez nombreux pour troubler la paix du monde, les armes à la main 0*
(*) Nie. DB Cuba, Depace seu concordatitia fidei, c. 1.
(^) Non est tisi ima religio in rituum varictaie. Ibid.
(5) Ibid, Depace seu concordantia fidei, c. 5, et De docla ignoratUia, lib. I, c. 25.
(*) Depace, etc., c. 7.
(^) Ibid., c. 10.
(«) Ibid„c, 11.
(7) Ibid.,c. 10. — RiTTKR, p. 153-156.
TOLÉEAiNXE J>U GARBLNAL DE CUSA. 221
Pour Cusa, la vraie religion, c'est le christianisme, auquel toutes les autres religions pouvaient être conduites ou ramenées ; mais cette manière de voir ne lui inspire aucune idée d'intolérance contre les autres cultes, ni aucune idée de domination sur ceux qui professaient le sien. Aussi est-il fort indulgent pour les mots, les rites et les œuvres.
« C'est la foi qui vivifie, dit-il, et non pas les œuvres. Il est vrai que la foi sans les œuvres n'est qu'une foi morte ; mais, d'un autre côté, elle n'exige, pour accomplir les commandements du Christ, que la mise en pratique du précepte le plus simple : Aimez Dieu et votre prochain! L'amour, en effet, est l'accomplissement de la loi. Ce précepte est gravé dans le cœur de tous les peuples; c'est un principe, une catégorie du droit naturel, qui ne peut être infirmé par aucune loi, ni antérieure, ni postérieure. » Cusa est tellement enthousiaste de son rêve de paix perpétuelle, qu'il déclare vouloir se sou-^ mettre à la circoncision si, à ce prix, les peuples païens se montrent disposés à embiasser la religion chrétienne (^).
En général, il ne marchandait pas les concessions aux faiblesses humaines ; car vouloir exiger une parfaite concor* dance dans les usages religieux, ce serait, suivant lui, vouloir troubler la paix (^.
Ces idées sont certainement hardies; elles n'ont trouvé de l'écho que dans les temps modernes, quand le nom de Cusa était lui-même presque inconnu (^).
Cusa s'était prononcé contre la scolastique et contre la domination des sectaires d'Aristote, qu'il traitait tout bonne-^ ment de rationalistes. 11 entendait parla tous ceux qui veulent mesurer l'idée de Dieu sur l'étalon des choses humaines et ne saisissent pas la haute signification de cette idée (^. Il
(') De pace fidei, c. 17.
{«) Ibid., c. 20. — RiTTKR, p. 156-157.
{3j RiTTER, tbid,
{*) Apologia doct. ignm^antiœ^ fol. 35, A et B. — De docta ign., lib., c. 2. — De Conjecturts, lib. I, c. 10-12. — Rittkr, p. 158-959.
rappelle, sous ce rapport, les mystiques, dont il partageait^ du reste, les opinions philosophiques, avec une forte nuance de panthéisme. « Dieu, dit- il, c'est l'absolu universel, l'âme du monde, l'être absolu du monde ou de l'univers ; il est le monde même (^), » Hâtons-nous d'ajouter que ces assertions se trouvent contrebalancées par d'autres, par celles de cause et d'effet, de créateur et de création f).
Du reste, il y a chez Cusa des tendances sceptiques qu'on a vainement essayé de méconnaître, mais qui n'ont d'autre résultat que de le conduire à des solutions plus profondes et plus solides sur Dieu et sur l'homme f).
Cusa ne partage pas avec les mystiques, dont il avait suivi les écoles, l'espérance qu'ils avaient d'acquérir la connaissance de Dieu en se retirant du monde et en se plongeant dans l'essence de l'âme. Lui, au contraire, partait d'un autre principe : l'homme, selon lui, ne participe immédiatement de Dieu que par le monde, et la raison ne doit chercher à connaître Dieu que par ses œuvres (^).
Aussi tout son système théologique repose-t-il sur une conception mathématique poussée jusqu'à l'abstraction. Dieu n'est dans ce système que l'unité absolue, principe et source des nombres, dont le monde réel est la manifestation. Sa prédilection pour la certitude mathématique lui faisait illusion sur la vanité des conséquences mystiques qu'il en tirait; mais elle l'avait amené à étudier bien des problèmes qui n'ont été résolus qu'après la Renaissance, et à émettre des idées hardies singulièrement en avance sur son siècle.
En outre de son traité : De docta ignorantia, qui développe mathématiquement sa théorie de l'unité absolue et réserve à la foi la connaissance de Dieu, pour donner exclusivement à la raison humaine celle du monde, le volume in-folio de ses
(*) Dedoct. içn., t. II, p. 6, 9 et 13. — Ritter, p. 165.
(*) Voy. les preuves dans Ritter, p. 165-169.
O Ritter, p. 167 et suiv.
(*) De Cotyectiiris, t. II, p. 13. — Ritter, p. 199.