ÉLOGE DE LA FOUE
institntions n'étaient pas moins ennemies de son esprit et de son caractère. Homme de paix et d'étude, ayant rêvé toute sa vie un monde de disputeurs et de philologues inofFensifs exploitant en commun le double champ de la philosophie chrétienne et de l'antiquité littéraire, il vécut au milieu d'un monde qui peut se personnifier dans deux classes d'hommes, l'une représentant le désordre et l'autre l'ignorance : le soldat et le moine.
ce Le soldat, c'est le brigand armé, qui pille le pays qu'il défend et qui dépense son butin dans les mauvais lieux; d'ailleurs, fort tranquille sur les suites, pour peu qu'il porte sur lui une image en plomb de sainte Barbe, ou qu'il ait fait une prière au saint Christophe charbonné sur la toile de sa tente ; il partage avec les collecteurs des indulgences l'argent qu'il a volé, ou, s'il ne lui en reste rien pour acheter ces pardons qu'on vend à la foire, avec le vin, l'huile et le blé, il va s'agenouiller devant le prêtre, qui lui impose les mains et le renvoie pur et sans tache, avec ces deux mots : Je t'absous, absotvo te f ).
« Le moine, c'est un personnage sans père et sans enfant, sans passé et sans avenir, tout entier au présent et à ses joies matérielles, espèce de pèlerin campé en maître sur une terre étrangère, qui s'y gorge de tous les biens que les peuples apportent à ses pieds ; il ne peut toucher à la femme qu'en la souillant et accomplir la loi de la nature qu'en violant la loi de la famille et de la société; mélange d'ignorance intolérante, d'astuce, de cruauté, de libertinage, de superstition, d'oisiveté crasse, de piété stupide, dont le capuchon est plus fort que bien des couronnes. Le moine est ennemi des livres, parce qu'il n'y sait pas lire; ennemi de la science, parce qu'elle tue son jargon scolastique, qui pervertit le sens des peuples. Il est inquiet, furieux, au milieu de cette universelle renaissance des lettres et des arts, et baisse sa lourde pau-
(*) Éloge de la Folie, p. 48-51 .
pière devant la lumière de l'anliquitë ressuscitée, comme un oiseau de nuit devant le jour. Fort différent de ce moine austère, grave, abîmé en Dieu, que nous représentent nos illusions du moyen âge et notre tolérance d'indifférents, celui que nous peint Érasme, et dont la corruption et la saleté lui donnent des nausées, c'est ce moine violent, haineux, menacé dans ses privilèges d'ignorance et de libertinage, que vient de surprendre et de démasquer, au fond de son cloître, où la prostitution s'introduit par des poternes, cette formidable presse du xvi® siècle, qu'Érasme vient de créer; c'est le moine pesant sur le monde du poids de ses mille couvents, mettant sous son capuchon la lumière apportée par le Christ, en ce temps-là personnage bien moindre que saint Christophe, saint Benoît ou saint François, le moine, enfin, inutile quand il est pieux et honnête, plus destructeur que la peste et la guerre quand il est intrigant, actif et habile ! »
Voltaire n'a fait qu'imiter Érasme, quand il définit la profession de moine « celle de n'en avoir aucune, de s'engager par un serment inviolable à être inutile au genre humain, à être absurde et esclave et à vivre aux dépens d'autrui f). »
« Après les théologiens, dit Érasme, viennent ceux qu'on appelle religieux ou moines, c'est-à-dire reclus, deux expressions fort impropres, car la plupart n'ont pas de religion et on les trouve partout... Leur haute piété consiste à ne rien savoir, pas même lire. Lorsqu'à vec leurs voix d'àne ils braient, dans leurs églises, des psaumes qu'ils ont bien comptés, mais qu'ils n'ont jamais compris, ils croient que c'est une musique qui charme la divinité. Il en est qui s'enorgueillissent de leur crasse et de leur mendicité ; qui vont de porte en porte, dans les auberges, sur les rivières, demander effrontément l'aumône au grand préjudice des ^Tais pauvres. C'est ainsi que nos prédestinés s'imaginent qu'avec leur sal^é,
(*) NiSARD, Éloge delà Folie,
(«) Dialogues, p. 63, Paris, 1827, in-8^