SON AMI PIERRE DU CIIASTEL
étonné et quelquefois épouvanté le monde. Aux abstractions d'un aristotélisme bâtard, il substitua (1516) un texte correct du Nouveau Testament avec une traduction latine, qui l'un et l'autre soulevèrent les diatribes haineuses d'une école vouée désormais au néant. Sous le nom de Méthode de la vraie théologie^ un petit traité d'une remarquable lucidité précédait cette importante publication et présentait un système tout nouveau d'enseignement. Introduire les faits de l'histoire dans l'examen des saintes lettres, comparer les manuscrits, en discuter les variantes, en éclairer le sens, en pénétrer l'esprit, en s'attachant, par le moyen d'une saine philologie, 5 ce qu'ils renfermaient d'essentiel et de primitif, en discutant avec les lumières de la raison l'autorité et les opinions des docteurs, en dégageant la foi chrétienne de tous les ornements parasites, de toutes les frivoles et dangereuses illusions dont l'avaient surchargée des siècles d'ignorance et l'intérêt clérical, voilà ce que voulait Érasme dans ces quelques pages qu'il adressait à Léon X, si digne de le comprendre et si peu disposé à prêter l'oreille aux clameurs des scolas tiques et des moines ameutés contre le grand humaniste des Pays-Bas {^). II avait préparé son édition du Nouveau Testament sur un texte grec, d'une rare valeur, apporté de Rome au xiv* siècle, par Raoul de Rîvo f), qui avait étudié le grec dans cette ville sous Siméon de Constantinople, évêque de Thèbes f).
Les écrits d'Érasme sont des éclairs dans une nuit profonde. Ses adages et ses notes sur les auteurs grecs et latins sont des modèles d'érudition et d'élégance (^.
Mais sa simplicité et sa raillerie de bon goût contre la
(') Encyclopédie nouvelle, t. IV, p. 22-23. — Namèche, Mémoire sur la vie et les écrits de Jean-Louis Vives. {Mémoires couronnes de r Académie de Belgique, t. XV, p. 8.)
(«) Né à Breda.
(') GoETHALS, Lectures relatives à Vhistoire des sciences, etc, en Belgique, Bruxelles, 1837-38. t. III, p. 13-15.
(*) Ranke, p. 261 et 262.
fausse piété et contre la théologie de son temps furent Tobjet de l'admiration universelle.
A la fois pénétrant et léger, doux et caustique, gracieux et profond, Érasme possédait une science sans pédantisme, une gaieté sans licence, un esprit sans affectation et,. par-dessus tout, l'art délicat et difficile de répandre des grâces sur les sujets les plus arides et les plus stériles. Il a des traits tout-puissants, des charmes invincibles, un certain éclat de beauté qui transporte les âmes, des flèches aiguës et des traits de flamme invisibles qui percent les cœurs au vif. Son Eloge de la Folie ^ qu'il conçut à cheval dans un voyage d'Italie en Angleterre, est d'une ironie ravissante dans la forme, terrible dans la réalité; c'est une satire polie, mais tranchante comme la lame d'un acier bien affilé. La Folie, sops les traits d'une femme portant de longues oreilles qui se terminent par des grelots, monte en chaire et renvoie à toutes les professions la qualification qu'on lui donne. Nourrie d'ivrognerie et de luxure, elle s'attache particulièrement à tourner en ridicule la dialectique des théologiens, leurs syllogismes barbares, leur fanatisme sanguinaire; puis elle flétrit l'ignorance, la fatuité, les ridicules des moines, la cupidité des prélats et les vices de la cour de Rome {^).
VÊloge de la Folie a des qualités qui rappellent Swift : travaillée avec une délicatesse infinie, cette bagatelle charmante atteste à la fois une connaissance du monde, une élégance de style et une étendue d'érudition bien rarement unies. Rabelais a, sans doute, plus de portée. La pensée amère et moqueuse de l'écrivain français s'attache à tout, sans réserve. Érasme, plus doux et plus moral, n'est pas moins mordant; il unit la satire impitoyable de Swift à la brillante facétie de Voltaire.
« Si la plupart des usages de son temps, dit M. D. Nisard, offensaient la délicatesse physique d'Éiasme, la plupart des
(«) Ranke, p. 262-263. — Nisard, p. 173. — Revue britanni^[ue^ 1836, t. I, p. 129.