ÉRASME PLAIDE LA CONCILIATION RELIGIEUSE
Dans une remarquable lettre à Jean de Carondelet, archevêque de Païenne et chef du conseil privé, Érasme s'explique tout aussi catégoriquement (^) ; il y insiste sur la nécessité de faire prédominer la morale chrétienne sur le dogme, d'éviter les discussions vaines et néanmoins dangereuses de la théologie, et il montre par l'exemple de saint Ililaire combien l'Église avait été anciennement indulgente, puisque beaucoup d'opinions de ce Père étaient maintenant décriées comme des hérésies.
Le caractère conciliant d'Érasme s'était particulièrement manifesté dans sa correspondance avec son compatriote et ancien professeur le pape Adrien VI. Il lui avait offert, aussitôt après son exaltation (9 janvier 1522), de lui communiquer, par des lettres secrètes, un moyen qu'il croyait capable de rétablir pour longtemps la tranquillité de l'Église. Ses amis même n'étaient pas trop persuadés que le pape accueillerait les avances qu'il venait de lui faire. Ses ennemis s'étaient efforcés d'indisposer le saint-père contre lui, en le représentant comme un homme qui n'avait aucun zèle pour la religion catholique et qui favorisait indirectement, par ses écrits, les erreurs nouvelles, source de tant de troubles dans l'Église. Aussi furent-ils bouleversés lorsque les brefs qu'Adrien lui adressa furent rendus publics. Le premier fut du 1^' décembre 1522; le pape déclare qu'il a reçu les lettres d'Érasme avec le plus grand plaisir; qu'il les a relues plus d'une fois, parce qu'elles venaient d'un homme dont il a toujours estimé la science et à cause du respect qu'il y témoignait pour la religion et pour sa personne. Il ne dissimule pas qu'on a cherché à le prévenir contre lui et à rendre
l'Eglise, il ny aurait peut-être eu qu'une seule religion dans notre Occident (Then in the toestern toot'ld there might perhaps hâve been only cnie religion ^ called Christianiiy y and the dénominations of papists and protestants looidd not hâve existed),
(*) Cette lettre se trouve en tète de son édition de Saint-Hilaire (Bâle 1523) et dans ses lettres, livre XXVIII, lettre 8. — Cf. Gieseler, Lehrbuch der Kirchengeschichte, t. III, 2, 1, p. 450.
Érasme suspect de luthéranisme ; mais il n'ajoutait pas facilement foi aux délations contre les gens doctes et vertueux, qui sont d'autant plus sujets aux traits de Fenyie que leur doctrine est plus éminente. Dans un autre bref du 25 janvier 1525, Adrien parait accepter avec empressement le conseil secret dont Érasme lui a parlé. Ce dernier se hâta d'expédier son projet à Rome {^). Il s'y appliquait d'abord à faire ressortir les difficultés de la situation où Luther avait placé l'Église : c< Ce novateur avait déjà beaucoup de partisans en dehors de l'Allemagne ; la haine que l'on portait au nom pontifical se propageait tous les jours davantage; les adhérents de Luther étaient des hommes d'une incroyable fermeté et, en partie, des tètes intelligentes; les théologiens avaient commis de grandes fautes ; la cause de Luther enrichissait beaucoup de monde. Par la force, il n'y a rien à faire ; il faut que l'on procède avec plus de douceur et de prudence, il faut surtout que l'on n'ait en vue que l'intérêt de l'Église ; que les théologiens cessent de ne défendre que leur autorité, les moines de. ne tenir qu'à leurs biens, les princes, qu'à leurs droits. Pour remédier au mal, on doit remonter à son origine, promettre une amnistie complète à ceux qui ont fait défection, arrêter les progrès de l'hérésie par l'autorité, remédier à la licence de la presse, annoncer au monde la destruction des abus dont il se plaint non sans raison. Tout maintenant respire la liberté ; c'est elle donc qu'il importe de comprendre, à laquelle il faut venir en aide, sans nuire à la religion; il faut en outre chercher à protéger le pouvoir légitime des princes et avoir en même temps égard à la liberté du peuple. Pour savoir ce qu'il est nécessaire de changer ou d'abolir, on pourrait avoir recours à une assemblée d'hommes considérés, doux, conciliants, aimés et impartiaux (*). «Adrien laissa ces conseils sans réponse ; ce qui fit croire à leur auteur qu'ils n'avaient pas été goûtés, et lorsqu'il mourut (14 septembre 1525), le pape
{*) De Burignt, t. I, p. 396-401.
(«) Lettre 649<> de la grande édition de I^yde, in-folio, 1703.
ÉRASME SOCTEnU PAR AI>RIE?( VI. 2&1
était moins favorable à Ërasme que lorsqu'il parvint au pon* tîûcat f )• Mais, le 12 juillet 1525, Albert Pighius, camérier secret de Clément VII, écrivit aux professeurs de la faculté de théologie de Louvain pour les exhorter à modérer leur zèle contre un homme de la valeur d'Ërasme et à ne plus le décrier comme hérétique, lui qui venait de se déclarer ouvertement contre Luther. Il les prévenait qu'il avait dû faire les plus grands efforts pour empêcher le pape de leur adresser un bref infligeant un blâme formel à leur intolérance et qui aurait fait grand bruit dans le monde. C'est pourquoi il priait ceux d'entre ces docteurs qui avaient manqué d'égards à Ërasme de lui donner satisfaction le plus tôt possible f).
Cette lettre, écrite par un tel homme, était d'un grand poids dans la balance pour Ërasme. Pighius f) avait étudié à Louvain et à Cologne; profondément versé dans les mathématiques et dans les matières de théologie et d'antiquités, il avait signalé son zèle pour le catholicisme par plusieurs ouvrages contre Luther, Mélanchton, Bucer et Calvin. La réputation qu'il s'était acquise à Cologne s'était répandue jusqu'à Rome, où le pape Adrien VI l'avait fait venir vers l'an 1522. Clément VU et Paul III, successeurs de ce pontife, le chargèrent de différentes missions, à Worms et à Ratisbonne (^.
Classique comme Ërasme , Pighius ne se laissait pas effrayer par les hardiesses du philosophe qui, dans la préface de son édition des œuvres de saint Jérôme, disait : « Je ne méprise pas la piété simple du vulgaire ; mais je ne peux pas n'être point surpris du mauvais jugement de la multi-
(>) De Burigny, p. 408.
(') Recueil de quelques pièces pour sei^ir à la cœitiniuUicni des fastes académiques d€ runiversité de Loiwain, p. 48-51.
(') Né à Kampen, petite ville de l'Over-Yssel, vers 1490 ; il mourut à Utrecht en 1542.
(*) Biographie universelle, art. Alb, Pighius, — Ceux qui connaissent la langue flamande ne liront pas sans intérêt une lettre de Pighius à Jean Van Raste, négociant (26 décembre 1574). {Collection des manuscrits des archives du royaume,)
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tude. Nous baisons les souliers des saints et leurs mouchoirs morveux, et nous négligeons leurs œuvres, qui sont leurs plus saintes et leurs plus efficaces reliques. Nous enfermons les chemises ou les tuniques des saints dans des cassettes embellies de perles et de pierres précieuses ; mais pour leurs livres, qu'ils ont travaillés avec soin et où ce qu'ils avaient de mieux est encore plein de vie pour nous nous les abandonnons aux punaises et aux rats, qui les rongent impunément (^). »
(«) Era^mi opej^a, t. V, p. 217 et 218.