OPPOSITION DE SCALIGEH ET D^ÉTIENNE DOLET
de la félicité. » C'était aller d'autant plus loin qu'Érasme ne pouvait douter que toutes ses actions et ses paroles ne fussent sévèrement examinées par une foule de théologiens et de moines, qui ne cherchaient que l'occasion de se venger de ses mépris, et ces hardiesses étaient d'autant plus dangereuses pour lui qu'il s'accordait avec le langage d'un des plus grands ennemis de l'Église romaine, Zwingle, qui, dans sa confession de foi adressée à François P', expliquant l'article de la vie éternelle, plaçait dans le ciel Thésée, Socrate et tout ce qu'il y avait eu d'hommes célèhres par leurs vertus parmi les Grecs et les Romains (*).
On crut voir dans le Ciceronianus un dessein préconçu de déprimer Cicéron : aussitôt s'élève contre Érasme un violent orage; jamais Cicéron n'avait tonné contre Catilina ou contre Antoine avec autant de véhémence que les partisans de l'orateur se déchaînèrent contre le critique : c'était un Salmonée, un impie, qui avait conçu le projet insensé de faire oublier Cicéron et de substituer ses propres ouvrages à ceux du père de l'éloquence. Érasme eut beau réclamer contre celte injuste imputation; il écrivit, il prolesta, il rappela en vain ce qu'il avait écrit ailleurs en faveur de l'orateur romain, rien ne put calmer la tempête, et Gilbert Cousin, son domestique et son ami, convint que le nombre de ses admirateurs diminua considérablement depuis la publication du Cicéroiiien. Le plus violent de ses adversaires était le célèbre, mais vaniteux Jules César Scaliger. On fut aussi très mécontent, en France, de ce qu'il avait paru mettre en parallèle Budé et l'imprimeur Bade : c'était, disait-on, comparer Achille à Thersite; les meilleurs amis d'Érasme l'abandonnèrent; Jean Lascaris, avec qui il s'était lié d'amitié à Venise, lorsque ce seigneur s'y trouvait en qualité d'ambassadeur de Louis XII, fit des épigrammes contre lui, quoiqu'il eût été cité avec honneur dans le Cicéronien f).
{ (<) De Burigny, l. c, p. 197-198.
(«) Id., p. 300-301.
Budé avait d*abord fait peu d'attention à ce qui avait été dit de lui dans le CicéronicHy mais des amis officieux prirent soin de l'aigrir, et cette affaire fit tant de bruit à Paris que François P' voulut en être informé; un ami de cour instruisit le roi qu'Érasme, pour offenser Budé, l'avait comparé à Bade, et qu'il profitait de toutes les occasions dans ses écrits pour se déchaîner contre les Français, — ce qui était une pure calomnie 0-
En vain, Ërasme déclara-t-il que la comparaison qu'il avait faite de Budé et de Bade ne tombait que sur le style; que personne ne connaissait mieux que lui le mérite de Budé et ne l'aimait davantage, cette explication ne parut pas satisfaisante: Germain de Brie, ami de l'un et de l'autre, conseilla à Érasme de corriger l'endroit de son ouvrage qui causait tant de clameurs; ce qui fut fait dans une seconde édition; et de plus Érasme fit, dans une lettre publique, le plus grand éloge de Budé. Mais, en 1551, Scaliger, jeune, tranchant, irritable, cria au meurtre, au parricide, au triple parricide, et traita Érasme d'ignorant, d'imposteur, de séditieux, de moine apostat, d'impie, de bourreau, de furie sortie des enfers, digne des galères et de la torture; l'appelant cent fois ivrogne et lui reprochant de gagner sa vie comme correcteur chez le célèbre imprimeur italien Aide Manuce, et de laisser beaucoup de fautes que l'ivresse l'empêchait de remarquer. On eût dit qu'il ne s'agissait ni plus ni moins que d'un scélérat digne de la roue ou de quelque capitaine visigoth ou ostrogoth prêt à exterminer toutes les sciences et tous les arts, et à mettre le feu à toutes les bibliothèques (^.
Après Scaliger, ce fut Etienne Dolet, typographe et humaniste français, qui voulut rompre une lance contre Érasme f). Un an avant la mort du philosophe, il fit imprimer un dialogue contre lui , sous le titre : De imitatione Ciceronis ; les
(») Db Burigny, p. 201.
(*) Bayle, Dictionnaire historique, t. II, p. 384.
(*) Stephani Doleti dialogus de imitatione ciceroniana adversus Desidei^ium Erasmum Roterodamum, pro Christopkoro Longalio,
LE « CÏCÉRONIEN »• 343
interlocuteurs sont Thomas Morus et Simon Villeneuve, sous lequel Dolet avait étudié à Padoue. Morus prend le parti d'Érasme; mais Villeneuve en parle avec le dernier mépris : Érasme n'est qu'un mauvais bouffon, un vieillard qui radote, un double escroc, un parasite, un ennemi de Cicéron, de tous les gens d'esprit, de la France même et des Français. Cet ouvrage mérite cependant d'être lu, parce que l'auteur, qui possédait parfaitement Cicéron, le justifie contre quelques critiques un peu trop légèrement avancées. Érasme en fut piqué, mais il déclara qu'il ne répondrait pas à ce libelle, et Dolet finit, comme Scaliger, par une réparation à celui qu'il avait attaqué avec tant de violence (^).
Au surplus, la guerre que le philosophe de Rotterdam faisait aux cicéroniens dura aussi longtemps que le siège de Troie; elle ne finit qu'à sa mort, et, chose à noter, dans cette lutte acharnée, le meilleur cicéronien par son éloquence, par son esprit, son savoir, le seul digne de ce nom, c'était Érasme. C'est qu'au lieu d'imiter les formes du style de Cicéron, Érasme l'imitait par la pensée, par la suite, par le lien des idées et les procédés de composition que les écrivains illustres se transmettent f).
(*) De Burigny, p. 104, et Querelles littéraires ou Mémoir6s.pour sermrà rhistoire des résolutions de la république des lettres, t. I, p. 1 13-1 19.
(*) Péricaud, Érasme dans ses rapports amc Lyon, p. 8. — Nisard, p. 179.
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Pages.
Influence de Tantiquité. — La Renaissance et la soolastique. — La Renaissance hostile à l'Eglise. — Influence des grandes découvertes. — Deux systèmes en présence dans TËglise. — Rôle et situation de la Belgique 5