LE « CICÉRONIEN
Erasme à écrire contre les cicéroniens : il savait qu'il n*en était pas estimé; l'Italie s'attribuait le privilège exclusif de bien écrire en latin ; on y défendait la lecture des ouvrages d'auteurs étrangers comme n'étant* propres qu'à altérer la pureté du style. On ne faisait grâce qu'au seul Longueil, qui, en considération de sa belle latinité, fut fait citoyen de Rome : encore ne fût-ce pas sans difficulté; il était coupable d'une sorte de forfait littéraire; dans un discours public, il avait osé comparer la France à l'Italie et faire l'éloge de Budé et d'Érasme f).
Érasme avait voulu engager Budé à donner le premier l'assaut. Budé lui avait répondu qu'à la première occasion qui se présenterait dans quelque ouvrage, il ne manquerait pas d'attaquer les cicéroniens; mais Érasme crut que ce sujet méritait bien d'être traité dans un livre à part; il était plus intéressé encore dans la querelle ; les cicéroniens le regardaient comme un blasphémateur, parce qu'il avait dit qu'à l'âge de vingt ans, une longue lecture de Cicéron l'ennuyait ; que saint Jérôme écrivait mieux que Cicéron, et que les ouvrages de cet auteur n'étaient pas exempts de solécismes (*).
L'ouvrage d'Érasme qui devait lui attirer tant d'attaques était un dialogue intitulé Ciceronianus, sive de optimo diceîidi génère^ rempli d'enjouement, de plaisanteries fines et d'une littérature exquise, surtout lorsque le grand écrivain porte son jugement sur les auteurs latins, depuis César jusqu'à ceux du XVI* siècle f).
Ce n'est pas qu'Érasme n'estimât Cicéron comme un beau génie, mais il défendait la liberté des écrivains et la nécessité d'un style nouveau pour des idées nouvelles. Il pensait qu'il n'y avait aucune impossibilité qu'on écrivît mieux sous certains rapports et surtout d'une manière plus virile, plus
(<) Db Bdrigny, p. 196.
(«} Id., p. 196 et 197.
(^) Dartigny, Nouveaicx mémoires d* histoire, de critique et de littérature, t. II, p. 165.
substantielle et plus solide, moins flasque et moins verbeuse (^). Ange Politien avait pensé comme Érasme, et Murel, qui écrivait le latin avec tant d'élégance, était du même avis f).
Érasme avait dédié (1528) son Ciceronianus à Jean Ulatenus, recteur du gymnase d'Aix-la-Chapelle, le même auquel il avait dédié son édition des Tusailanes; et ce qu'il y a de remarquable, c'est que dans la préface de cette édition, Érasme lui-même s'était pris en faveur de son auteur d'un enthousiasme plus dangereux que celui qu'il se proposait de combattre dans le Cicéronien. « Je ne lis point Cicéron, avait-il dit, sans être frappé jusqu'au point de croire que quelque divinité résidait dans l'âme d'où ces productions sont sorties. Où est présentement cette àme? C'est sur quoi aucim homme peut-être ne saurait prononcer. Je ne m'éloigne pas beaucoup du sentiment de ceux qui se persuadent qu'elle est heureuse dans le ciel. » Il avait encore scandalisé les théologiens dans ses Colloqties par des hyperboles trop favorables au paganisme; voici comment il s'exprime dans celui qui a pour titre Convivitim religiosum : « Je ne puis lire les ouvrages de Cicéron sur la vieillesse, sur l'amitié, ses Offices, ses Tusculanes, que je ne baise ces livres, que je ne me sente pénétré du plus profond respect pour cet esprit inspiré par la divinité même. J'aimerais mieux voir périr Scot tout entier avec ses semblables que d'être privé des livres de Cicéron ou de ceux de Plutarque. Ce n'est pas que je blâme en tout les scolastiques; mais je m'aperçois que les ouvrages de ces anciens philosophes me rendent meilleur, au lieu que la lecture des scolastiques refroidit mon amour pour la vertu et n'allume en moi que l'ardeur de la dispute. Quand je vois de si belles maximes dans les païens, j'ai bien de la peine à ne pas m'écrier : Saint Socrate^ priez pour nous; et je suis bien tenté de croire que les saintes âmes de Virgile et d'Horace jouissent
(*) Erasm. apud Fortin, t. I, p. 422 et 423.
(«) NiSARD, p. 179. — Fortin, t. I, p. 444 et 445.