PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES
Les abus que poursuivait Érasme avec tant d'énergie s'étaient principalement enracinés dans les écoles de son temps. C'était de là surtout qu'il fallait bannir la routine et la barbarie qui y régnaient en souveraines. Rien généralement de plus pitoyable que les ouvrages élémentaires dont on faisait usage en Belgique jusqu'au xvi^ siècle, et qu'on parvint d'autant plus difficilement à arracher des mains des maîtres et des élèves que le temps semblait leur avoir imprimé une sorte de consécration. Sous ce rapport encore, Érasme donna le signal du progrès en publiant sa traduction de la grammaire grecque de Théodore Gaza; aussitôt après, plusieurs écrivains de mérite imitèrent son exemple en produisant d'excellents ouvrages élémentaires, dont quelquesuns ont conservé une réputation honorable jusqu'à nos jours. Tels furent surtout Despautère et Clénard (*). J'ai déjà parlé de Despautère, qui enseigna les belles-lettres à Louvain, à Bois-le-Duc, à Bergue-Saint-Winoc, à Commines et fut enveloppé dans un fâcheux conflit avec Massé.
Chrétien Massé {Massœus)^ surnommé de Cambrai {Camc7*acensis)^ii cause du long séjour qu'il fit dans cette ville, naquit à Warneton en 1409. Il entra dans la congrégation des clercs de la vie commune, enseigna les humanités à Gand et, de là, se rendit à Cambrai, où il exerça la môme fonction, de 1509
(•) Namècuk, p. 47 et 48. — Cunf. dk Rkifkenuerg, Troisiè,ne mémoiv^ sur r université de Loiœain, p. 24 et 25.. ^ ;. fT^ÏI *
T. II,
G i»Ki)\r.o(;i ES i:i jihiscoNsii/rKS.
à 1540, date de sa mort. Nous avons de lui une grammaire laline (^), pour ]a({uelle Despaulère l'accusa d'avoir pillé la sienne. A la manière acer]>e dont il fut traité par son compatriote, Massé répondit avec autant de modération que de force. En 15i0, il publia une chronique fort estimée de l'Aucien et du Nouveau Teslament f), à laquelle il avait travaillé cinquante ans et qui s'ouvre par un calendrier égyptien, hébraïque, macédonien et romain, qui montre que Fauteur était versé dans les mathématiques aussi bien que dans l'histoire et les belles-lettres f).
Despautère avait trouvé un adversaire plus violent dans le Rrugeois Pontanus ou Pierre Du Pont, surnommé l'Aveugle (il avait perdu la vue à l'âge de trois ans). Cette disgrâce de la nature ne l'empêcha pas de devenir un savant grammairien et d'enseigner à Paris les belles-lettres avec réputation {*).
J'ai hâte d'arriver à Clénard.
Nicolas Clénard (Cleynaerts) était né à Diest le 5 décembre I i95; il fit ses étudesà Louvain, embrassa l'état ecclésiastique et se livra passionnément à l'étude des langues anciennes. Il professa avec distinction le grec et l'hébreu au collège d'IIoulerlé f). I^ désir d'apprendre l'arabe le porta plus tard à faire un voyage en Orient. Le hasard lui avait mis dans les mains le psautier de Nébio {Psalterium Nchinese) f); à l'aide de celle faible ressource, il parvint a lire les leltres aral)es, à décomposer les mots et à se former un dictionnaire. On ne peut mieux, du reste, faire connaître cet écrivain qu'en analysant ses lettres f). Elles sont adressées a des illustrations contem-
(•) Anveis. 153G, in-4»'.
{^) Chronicorum ntuHipUcis historiœ uiriusqtte Testamc7iti,\\h,Wf Anvers 1540. — Coiif. Johannis Wol/ii rcnon yneuiorahiiium tornus secundus, f. 454-450.
(*) Biographie univcrselfe, art. Massœits, reproduit par Delvennk, Biographie du royaume des Pays- Bas y t. II, p. 131.
{}) Molam:.s, t. I, p. 002. — Biogi'aphie iinii'erst'lit\ articles? Clénard et Despautère.
(*) A Louvain.
*) (Tétait l'œuvre d'Alphonse Giustiniani, ôvèque de Nebio, en Corse. (Uêfiardi epislolarum libri duo, Antv., Plant., 1566, 2 vol. in-8<».
CLÉIIARD.
poraines^ à Jacques Latomus, à Joachiin Polîtes f ), à Rutger Rescius et a quelques autres. Ce sont des chefs-d'œuvre de simplicité et d'élégance. Si Ton en donnait une traduction, le public y admirerait Furbanité de Cicéron et la grâce de M** de Se vigne.
a Voici, écrit-il en parlant du psautier de Nébio, comment je m'y suis pris, et apprenez ainsi ce que les Grecs entendaient par une éducation autodidactique. »
« S'il me souvient de mon Salluste, dès qu'on est attentif, tout va bien. Vous avez là, Clénard, mon ami, le psautier complet de David; il est inutile d'attendre les pages qu'on doit vous envoyer de Venise et les effets des promesses de Bomberg (*). — Allons, lisez. — Impossible. — Lisez, vous dis-je. — Et comment, s'il vous plaît? Je n'ai encore vu de ma vie une lettre d'arabe, et je pourrais être comparé à Mahomet dont on fait ce conte, c'est-à-dire celte histoire très véridique : L'ange Gabriel descendit vers lui, et tenant ouvert le Coran qu'il avait apporté du ciel, il lui commanda de le lire. — Lire, je ne sais, répondit Mahomet; mais l'ange le prit à la gorge et derechef lui enjoignit de lire. Gabriel ne le lâchait pas et peu s'en fallut que le bon Mahomet n'étouffât... Si je suis tout autrement (in que lui, il faut lui pardonner, il n'avait point vu le psautier de Nébio, ce bienheureux psautier qui m'a servi d'ouverture à l'étude de Farabe. Voici comment : Je n'ignorais pjis que les noms propres d'hommes et de femmes, de montagnes, de fleurs, de villes, etc., s'écrivent chez les Hébreux et les Chaldéens avec le même nombre de syll^es et les mêmes lettres, quoique les Septante, comme l'observe très bien Josèphe, aient tâché, dans leur version, d'adoucir l'âpreté de l'hébreu en se rapprochant de la délicatesse de la langue grecque, et que Onkelos et Jonathan aient imité jusqu'à un certain point ces
(n Célèbre jurisconsulte du temps.
H David Bomberg, né à Anrers et établi à Venise, mourut en 1549. Il se rendit célèbre par ses édition» de la Bible et des rabbins.
« pf:i>\(;o<;iKS kt juusconsultes.
allératioiis de mots, mémo dans la traduction chaldé^me, ainsi qu'on le voit dans la Uihle de Pagnini. Si, par exemplCi riiébreu dit : Salemo, Mosé, ils écrivent, en chaldéen, Sélomëi Mosé, et non, connue les Grecs, Salomon, Mosès. Us n*asent pas non plus de ces tropes si conuuuns parmi diverses nations. Car, pour ne parler que de la Flandre et du Brabant, on y affecte une certaine aphérèse, en coupant, sans façon, la tête aux mots Johannes, Jacobus, Bartholomœus, dont on fait llennen, Coppen, Meeus, métamorphose de noms qui ne si^ rencontre pas dans la traduction chaldéennc. Il ne me vint pas a Tesprit quelle pîit être fort désespérante dans l'arabe, parce que je soupçonnais que cette langue s^écrivait à peu près connue Fliébreu, et cpi on la lisait également de droite à gauche, chose dont je n'étais pas sûr, tant, malgré ma grande curiosité, était grande mon ignorance. Ainsi, pendant (pi'un écolier conunence ordinaircmcnt par des principes fixes, je ne débutais point par apprendre la vraie prononciation et ral])liabet; mais, marchant de conjecture en conjecture, y me mis à la découverte des caractères arabes. »
Ce que nous raconte ensuite Clénard est plus curieux encore. Il dit que, par une comparaison réitérée de Thébreu, qu'il ne savait pas, il parvint d'abord à trouver les lettres aralies dans les noms propres, puis, par une attention toujours soutenue et par un travail infatigable, il saisit les mots entiers (pi'il lisait, non de bouche, mais mentalement, leur véritable son étant pour lui un mystère; peu à peu, il se forma un vocabulaire, devina la grammaire et même une partie des règles de la syntaxe.
C'est la pure méthode Jacotot : on sait, en effet, qu'une volonté et un travail opiniâtres, ainsi qu'une traduction interlinéaire, en étaient tout le secret. Aussi Jacotot disait-il que les langues sont faites pour être devinées.
Remarquons que chez Clénard une pensée de prosélytisme présidait, autant que l'amour de la science, au dévouement
qu'il manifestait dans son enseignement et dans ses études : '; « Il faut qu'on encourage l'étude de la littérature hébraïque, *• non seulement pour que l'on comprenne mieux le texte de ' FÂncien Testament, mais aussi afin que, parmi les chrétiens, on trouve au moins un certain nombre d'hommes connaissant assez bien l'hébreu pour combattre, par la parole et par la plume, les superstitions du Talmud et les leçons de la synagogue. » Mais ce prosélytisme généreux n'avait rien de l'intolérance brutale et sanguinaire qui régnait alors dans quelques [[ parties de l'Europe. Le jeune professeur blâmait et raillait les inquisiteurs espagnols, qui forçaient les juifs à se faire chrétiens et qui ensuite les brûlaient parce qu'ils n'aimaient pas le christianisme. Il leur disait : « Éclairez Tintelligence de vos adversaires. Ne brûlez ni les juifs ni leurs livres. Rendez les juifs chrétiens à l'aide de l'enseignement, et si leurs livres sont dangereux, ils sauront bien les brûler eux-mêmes. Les apôtres ne faisaient violence à personne. »
La fortune seconda les talents et les veilles de Clénard par l'arrivée de Fernand Colomb aux Pays-Bas (1531). Ce noble fils de celui qui avait découvert les Indes occidentales faisait la chasse aux livres dans toute l'Europe pour former sa riche bibliothèque de Séville. Les circonstances l'ayant amené à Louvain, il n'eut pas plutôt entendu parler du mérite de Clénard qu'il rechercha son amitié et le persuada de le suivre en Espagne. Clénard accepta cette proposition avec d'autant plus d'empressement qu'il avait éprouvé, à Louvain, quelques contrariétés d'intérêt privé et qu'il espérait trouver en Espagne des moyens efficaces pour se livrer à ses études favorites.
Pour y arriver, il devait traverser toute la France; il revit Paris, où il fît la connaissance de Guillaume Budé. « J'ai passé, dit-il, deux ans à Paris, sans cesser d'y être étranger à mes propres yeux ; c'était le temps où François I*' cultivait les lettres et introduisait la galanterie à sa cour. Je visitai ensuite l'Aquitaine avec le plus grand plaisir.
iO PÉD\(;OGrES ET JURISCOSILTES.
L'heureux pays que la Touraine et toutes ces belles provinces qui s'étendent jusqu'aux Pyrénées! En traversant les Cantabres, j'ai bien senti la vérité de cet adage vulgaire qu'en France, bon gré mal gré, on dépense son argent et qu*en Espagne on ne pourrait se procurer ce plaisir. C'est là qu'on peut apprendre à jeûner. Si quelque jour je fais des dialogues, je me promets bien d'y peindre les hôtelleries d'Espagne avec les couleurs qui leur conviennent. Un certain soir, arrivés bien las dans une de ces curieuses aubei^es, nous n'avions qu'un seul verre pour mes compagnons et pour moi: mon ami Yasée (de Biniges) l'ayant brisé en le laissant mala* droitement tomber, nous fûmes tous réduits à l'état de Diogène et obligés de boire dans le creux de nos mains. » A Salamanque, on honora Clénard d'une chaire de littérature grecque. Il y trouva des livres arabes et, au bout de six mois, il s'était tellement familiarisé avec cette langue qu'il eût été capable de l'enseigner publiquement. Sa réputation se répandit : il fut appelé par le roi de Portugal, Jean III, pour achever l'éducation de son frère, depuis roi, sous le nom de Henri I^ (1555). Le docte Clénard, qui aimait la solitude, quitta sans regret sa bruyante carrière de Sîilamanque,— dont cependant il se souvint avec plaisir dans la suite, — pour suivre un train de vie si opposé à son caractère flamand, à ce caractère rond, franc et le moins fait du monde pour les fastueuses allures d'un palais. Aussi, en arrivant à Evora, où résidait alors la cour de Portugal, s'écria-t-il : « Ah! ce n'est pas là ma patrie; ce ne sont pas l'attention, les soins et l'élégance de nos bonnes ménagères flamandes. Néanmoins, dans le désir extrême de voir, je me fais aux mœurs portugaises. Je trouve quelques hommes qui sont venus s'établir ici au temps du roi Emmanuel. Oh! pour ceux-là, ce sont des citoyens du monde; avec eux, on ne croit jamais être hors de sa patrie. »
Clénard trouva dans la ville d'Evora ce qu'il avait vaineent cherché à Salamanque : des loisirs pour se livrer au
culte des Muses et une vie paisible dans sa maison au milieu des agitations de la cour. Aussi, du fond de la Belgique, ses amis le félicitaient de sa nouvelle position et lui conseillaient de revenir dans sa patrie chargé d'or pour y couler sa vieillesse dans Taisance et le repos. Clénard recevait ces marques touchantes d'amitié avec reconnaissance; mais comme il n'aspirait ni aux grandeurs ni à l'opulence, et qu'il s'estimait assez riche de sa vertu, il leur répondit « que, l'esprit se refroidissant à mesure qu'on s'échauffe à l'acquisition des richesses », il souhaitait seulement pouvoir retourner plus vertueux et plus riche des biens de l'esprit. Que s'il n'avait pas le bonheur de vivre dans son pays natal, il mourrait dans l'çxil, oc pour apprendre dans un pèlerinage continuel que le ciel est notre véritable patrie ».
Comment ne pas admirer cette franchise d'amitié, cette naïveté dans les regrets, cette innocente vanité et cette suave gaieté qui éclatent dans la lettre suivante, adressée d'Evora à Rutger Rescius?
« Me voilà donc devenu seigneur, de chétif écolier de Louvain que j'étais. 11 ne tenait qu'à moi de briller comme tant d'autres, de fréquenter les bals, les tournois, de me livrer aux amours (ce qui passe ici pour une vertu), de courir la chasse, de me bien démener pour ne rien faire, et d'eflBeurer, en m'ennuyant, tous les plaisirs usités à la cour des rois. J'ai été assez sot pour ne pas suivre ces goûts si enviés et pour en détourner mon frère, qui les aime si fort. Je me recueille au milieu des grandeurs et je regrette les bons maîtres de Salamanque. Jugez de mes sentiments pour vos doctes assemblées, 6 mes chers compatriotes de Louvain, pour ces conversations instructives que nous avions devant la boutique de Jaspar, pour nos délicieuses promenades et pour le bonheur que nous avions de nous trouver ensemble. Si je n'étais si loin de ma patrie, je serais le plus heureux des mortels. Mon état est tranquille et brillant; le royal enfant que j'élève m'aime beaucoup, et je le quitterais avec peine. C'est le san^
12 PÉDACiOGt'ES ET JIKISCONSILTES.
des héros et le précieux rejeton de ces grands rois qui, maîtres d'un si petit Ëtat, se sont acquis tant de gloire. Il est du même pays que ces honunes qui, fiers rivaux des Espagnols, ont osé, sous le magnanime Âlbuquerque, braver tous les feux de l'Orient, pénétrer dans TÊthiopie, doubler le détroit de Mozambique, et qui ont assujetti tant de peuples nombreux et puissants, cachés à l'extrémité du globe. ••
«... Avant moi, mon auguste élève n'a pas connu le malheur, bien meilleur maître que moi. Je le prends sur la pourpre, je le reçois des bras de la mollesse. En retournant la tète, il voit la bassesse qui se prosterne devant lui ; il entend la flatterie mensongère répéter ses éloges; la. molle indulgence soupire; l'intérêt personnel, sous le masque du dévouement, s'attendrit. Faites alors écouter les mâles accents de la vérité, la voix sévère de la vertu, les grands principes de la morale; semez l'érudition dans un champ si négligé, si gâté et peut-être déjà si dénaturé!
« Voilà pourtant ma tache. D'ailleurs, la paresse est poussée à un point incroyable dans ce pays : seulement pour obtenir de me faire raser, il faut que j'aie trois valets ; celui qui fait chauffer l'eau n'a pas le droit de la mettre dans le bassin; celui qui tient le bassin serait coupable s'il touchait le rasoir, et celui qui rase est un seigneur qui commande à ses subalternes, comme Gonzalve de Cordoue à ses capitaines*. •
<c Je crois qu'il y a, dans Lisbonne, plus de Mîiures et de nègres que de blonds, et ces noirs sont, en vérité, pires que des brutes. 0 respectable humanité! on accouple ici ces malheureux, honnnos et femmes, conmie on accouple les pigeons de notre patrie; ils peuplent d'une manière incroyable, et l'on trouve des pépinières d'esclaves dans toutes les maisons.
« La licence est ici à son comble. On dit que jadis, à Thèbes, Vénus ciait commune. Elle l'est bien autant en Portugal. Et mon imprudent frère n'en est pas fâché.
« Les nouvelles découvertes aux Indes orientales, l'appât
de Tor qui reflue ici des plages de Nabathée, la dissolution des mœurs et autres causes encore ofirent sans cesse à Lisbonne des fortunes brillantes et des chutes rapides. Cest un tableau vivant qui vous représente, à chaque pas, un homme de néant au haut de la roue et des Crésus précipités dans la fange.
(c Tout ce que je vois m'affermit dans la sagesse plus que tout ce que j'ai lu, et je n'ai jamais tant méprisé Tor que depuis que j'en possède. Jugez-en par l'aveu qui suit. 0 mes amis, je n'ai jamais tant soupiré après vous. Quand pourrai-je revoir mon cher Latomus, notre bon abbé Blosius, vous embrasser tous, ingrats, qui oubliez peut-être le pauvre Clénard, relégué au bout du monde, tandis que vous devriez tomber aux genoux d'un des plus brillants seigneurs des rives du Tage? »
Après trois années de séjour à Evora, le prince-cardinal Henri ayant été appelé à l'archevêché de Braga, Clénard l'y accompagna, et y professa dans une école fondée par son royal élève.
Nous avons vu plus haut la marche que suivit Clénard pour s'instruire lui-même. Dans le morceau qu'on va lire, il explique comment il instruisait les autres : « Voulant faire un essai de l'intelligence des enfants, j'entrepris d'enseigner publiquement quelques marmots tellement étrangers à la langue latine qu'ils n'en avaient jamais ouï une syllabe. Bientôt, j'eus la satisfaction de voir que, grâce à un exercice journalier, on m'entendait assez couramment et que les plus petits même babillaient en latin, eux qui n'en étaient pas encore à l'alphabet. Du reste, je me gardais bien d'offrir à mes jeunes élèves rien qui pût leur causer le moindre dégoût; ce n'était pas par antiphrase que mon école se nommait ludus, attendu que je m'y jouais véritablement... J'avais trois esclaves... Tant s'en faut que ce fussent de profonds grammairiens; seulement, ils avaient contracté chez moi l'habitude de me comprendre quand je parlais latin et de me répondre dans cet idiome, encore qu'ils péchassent conti:^
14 i»f:i)A<;oGiES et Jiaisco.NsrLTES.
les règles de Prîscîen. Je les menais dans ma classe, je les faisais dialoguer devant mes élèves et causer d'une multitude de sujets; mon auditoire ne perdait pas une parole et r^ardait comme un prodige un Africain parlant latin. — ce Allons, Longue-Dent, disais-je, saute, n — Lui aussitôt de faire deux ou trois gambades, et les spectateurs de rire. — c( Toi, Noiraud, rampe. » Il se mettait à quatre pattes, et les rires ne finissaient pas. — Charbon, ayant reçu Tordre de courir, obéissait à l'instant. Ainsi j'enseignais mille choses, moins de la voix que du geste, et les mots, à la faveur de ce badinago, se gravaient d'eux-mômes dans la mémoire des enfants. Au commencement^ le moindre de mes soucis éiail de leur jeter à la tête les règles de la grammaire, très ])eu récréatives par elles-mêmes. Je m'appliquais plutôt à ne faire sortir de cette foule que des mots latins et à imiter les marchands qui apprennent par l'usage les langues des différentes contrées qu'ils visitent. Durant les premiers joui*s, je ne dictais rien. Les yeux attachés sur leur maître, les écoliers accoutumaient leui*s oreilles à entendre ses paroles. Se rencontrait-il quelque sentence, quelque adage susceptible d'être contenu en quelques lignes, il circulait aussitôt parmi mes disciples comme un objet qui passe d'une main dans l'autre. Pendant ce temps-la, j'exprimais la chose du geste, car j'avais bien résolu d'éviter la solennité, le faste dans l'enseignement, et de ne rien préparer d'avance : tout ce qui s'offrait à moi servait de texte à mes leçons. »
Quand on compare ces procédés avec les méthodes barbares qui régnaient alors et qu'on n'a point entièrement extirpées, on ne peut trop admirer le bon sens de Clénai'd.
Il le prouvait davantage encore en ne donnant pas sa méthode pour une panacée universelle, et en ne promettant pas d'infuser la science ou de la communiquer comme par attouchement, sans avoir égard aux lois de noti-e intelligence, à la nature des choses enseignées ou à la différence des capacités. Car si le désir d'améliorer luttait déjà contre les
préjugés, les prétentioiis exorbitantes du charlatanisme leur fournissaient une force nouTelle. L'essentiel est moins, en littérature comme en politique, de faire courir l'esprit humain que de l'aider à s'avancer d'un pas ferme et sûr, et Bacon eût voulu qu'on pût attacher à la pensée, non des ailes, mais du plomb. Du temps de Clénard, on débitait déjà que la science véritable est le prix de la course. Dans un discours intitulé Ars notoria, le sage Erasme avait attaqué ce travers.
A Braga comme à Salamanque, Clénard eut de nouveau quelque envie de revoir son pays. Cependant, toujours dévoré par un insatiable désir d'approfondir l'arabe, il ne songeait qu'aux moyens de se perfectionner dans cette langue. Il est impossible de dire tous les efforts qu'il fit pour rencontrer quelqu'un qui la connût bien et qui pût la lui enseigner. Enfin, le vice-roi de Grenade lui facilita les moyens de recevoir des leçons d'arabe d'un prisonnier more qui était à Alméria et qu'il fit venir à Grenade, sous la condition que notre compatriote leur enseignerait le grec, à lui et à son fils. Mais, au lieu de recevoir son arabe en cadeau, comme le gouverneur le lui avait promis, Clénard fut forcé de l'acheter : il lui coûta 180 ducats. Il ne réussit pas mieux à soustraire aux bûchers de l'inquisition les manuscrits et les livres qu'il avait amassés à Grenade.
Le vice-roi l'encouragea à faire ce qu'il avait résolu depuis longtemps — à écrire contre la religion de Mahomet. — a Nul chrétien, que je sache, » dit Clénard, « n'a encore enseigné l'arabe. Le psautier de l'évêque de Nébio n'a formé jusqu'ici aucun élève. Les livres classiques de ces infidèles ne nous sont pas assez connus pour que nous puissions rien affirmer de certain sur leurs principes; et assurément nous n'avons pas, en Europe, un homme versé dans la langue arabe, comme nous en avons des milliers instruits en grec. Puis, si cette grande idée qui m'absorbe n'est pas un songe pareil à ceux des rois, j'irai encore plus loin.
1(5 pÉ:i>A(;o<.iES kt jurisconsultes.
ce Les livres hébreux que Uomberg imprime maintenant à Venise passent en Afrique, en Ethiopie, dans llnde, partout 011 les juifs ont des domiciles. Pourquoi mon Alcoran latin et arabe n'aurait-il pas le même avantage et ne se répandraitil pas chez toutes les nations musulmanes?... J'ouvrirai une nouvelle earrière aux eonnaissances humaines et à réloquence. Même à Louvain, vous ne faites plus que vous réjïcter. Moi, je révélerai les fruits ineonnus de l'imagination des Arabes^ je vous ferai connaître le piquant délire de la Sunna, »
En 15 iO, Clénard s'embarqua pour l'Afrique; il raconte avec beaucoup de grâce et d'ingénuité les dangers de sa navigation. Il fit son voyage dans les règles, fut exposé à une tempête, et, brave comme Horace et Démosthène, il eut peur.
« La mer fut si orageuse que je n'eus plus besoin d'autre commentaire qu'elle pour entendre ce vers de Virgile :
Pr.Tscnleinqiic viris intentant oninia mortcm.
« Pendant deux heures entierQs, mes oreilles furent excédées de la voix rauque du patron, qui ne prononçait que ces mots : Ariha, A vela^ dont le son avait la force de faire voler les matelots à l'instant d'un bout du navire à l'autre. Je ne me pare pas d'une vertu qui me manque : je mourais de peur, je suais à grosses gouttes; j'eus l'incommodité de la mer, qui pensa me faire rendre l'âme.
«Mon premier valet, Guillaume, pleurait en criant : «Pourquoi ne me suis-je pas fait frère mineur? Si j'étais encore à terre, on ne m'engagerait jamais à m'embarquer, quand on me proposerait un canonicat d'Anvers ». Puis il s'en prenait à moi : « Votre littérature va nous faire périr; comment a*t-on pu imaginer d'aller h Fez, â travers tant de dangei*s, pour l'Alcoran?» Un Français qui était avec nous acheva de nous faire perdre la tête, en disant, selon le génie de sa nation, qui n'a seulement pas l'idée du danger, qu'il était ravi de
voir enfin une bonne tempête, ce qui ne lui était pas encore arrivé, quoiqu'il eût navigué sur toutes les mei'S. Un Portugais ne cessait de faire des signes de croix, et notre patron se remettait à la merci du ciel. »
En Afrique, il se conduisit en philosophe qui sait respecter les usages des peuples parmi lesquels il se trouve. Il avait la politesse de la cour de France en même temps que l'obligeance et la cordialité flamandes. Quand on l'interrogeait sur la religion, il disait qu'il était venu pour s'éclairer et non pour disputer. Cachant soigneusement son caractère sacerdotal, il se présenta aux Juifs et aux Mores comme un grammairien voyageur venu en Afrique pour se procurer des livres et se perfectionner dans la connaissance de l'arabe, afin de pouvoir enseigner cette langue dans les collèges chrétiens, où l'on enseignait déjà toutes les autres. « Grand fut l'étonnemenl de ces hommes, écrivait- il à Latomus, lorsqu'ils entendirent un Flamand citer des fragments du Coran et parler leur langue plus correctement qu'eux-mêmes, parce que je l'avais apprise dans les livres. Le fait merveilleux d'un Flamand lisant, écrivant et parlant l'arabe, me valut un tel concours de visiteurs que j'en fus importuné outre mesure. On m'amena même un jeune homme qui avait obtenu de grands succès dans les écoles de Fez. J'entrepris avec lui une dispute sur certaines difficultés grammaticales, et je remportai la victoire. »
Les détails que l'illustre voyageur donne sur Fez, ainsi que sur la religion, les mœurs et les écoles des Arabes sont du plus haut intérêt. Ce qu'on y prise surtout, c'est que les jugements ne sont point altérés par ce faux zèle qu'inspire une piété mal entendue.
Mais, en dépit de sa tolérance et de sa sagesse, Clénard courut d'assez grands dangers parmi les musulmans. Ceux-ci, croyant qu'il travaillait à les convertir au christianisme bien plus qu'à comprendre leurs dogmes, conspirèrent contre ses jours. Un renégat portugais l'accusa auprès du roi de Fez.