‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 106 sur 182 · PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES · texte numérisé non relu

PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES

Ce prince, qui lavait aime autrefois, commença a le haïr; et s'il n'avait pas su que son hôte possédait des protecteurs puissants en Espagne et en Portugal, Clénard, peut -être, n'aurait jamais repassé la frontière. Voyant que sa vie n'était plus en sûreté, il quitta ce pays au mois d'août 1541, plus affligé de la perte de ses manuscrits que de tous les autres objets dont on l'avait dépouillé en route 0-

J'ai donné des extraits des lettres de Clénard à Latomus; celles qu'il écrivit à Politès et à un autre homme célèbre, François llovérius, ne sont pas moins remarquables.

En quittant l'Afrique, Clénard s'était retiré à l'Alhambra de Grenade; il y écrivit, le 15 janvier 15i2, à Charles-Quint, une lettre élégante contenant des plaintes amères sur la mauvaise foi du roi de Fez. Puis, reprenant le projet qu'il avait conçu jadis de joindre l'enseignement de l'arabe aux autres enseignements des universités de l'Europe, il composa une grammaire arabe qu'on a trouvée écrite de sa main chez le savant espagnol Jean Perez, de Valence, son ami. Plusieurs personnes distinguées de l'Espagne et du Portugal l'invitèrent à établir les premières écoles d'arabe dans ces États, mais il accorda la préférence à sa patrie, et la ville de Louvain aurait eu, avant toutes les autres, une chaire de cette littérature très peu connue alors, si la mort de ce grand philologue n'avait empêché l'exécution de ce dessein. La ville de Grenade fut le dernier terme de ses pérégrinations littéraires (1543). Il fut enterré dans l'Alhambra et laissa un de ses disciples, connu sous le nom de Jean Patin, si bien vei*sé dans la bonne littérature qu'il a composé un magniûque poème sur le vainqueur de Lépante.

Je mentionnerai particulièrement, de Clénard :

1** Tabniœ in grammaiicam hebraïcam (Louvain, 1529, in-8^). Cette grammaire, quoique très imparfaite, eut une vc^e immense à cause de l'esprit méthodique qui y règne. Cinqr

(*) Conf. un article de M. Nève dans le Messager des sciences historiques d€ Bi^ique, 1845, p. 352-367.

Arbres, professeur d'hébreu au Collège de France, en a donné une édition corrigée et enrichie de notes, en 1564; elle a été réimprimée plusieurs fois;

2^ Instiiutiones linguœ grœcœe (Louvain, 1530). Vossius et d'autres savants en donnèrent des traductions annotées. La grammaire grecque de Clénard, plus ou moins corrigée et augmentée, fut suivie, dans les collèges, jusqu'au moment où Turquault publia la sienne, et encore soutint-elle quelque temps la concurrence (^). Les auteurs de la Méthode de Port- Royal la reconnaissent comme une des meilleures, et Hallam nous apprend qu'elle est encore suivie dans plusieurs collèges d'Angleterre f).

Clénard n'a pas publié d'ouvrage élémentaire sur le latin f); et s'il n'a pas toujours été lui-même observateur des règles de l'éloquence latine dans ses écrits, il a du moins jugé sainement la querelle à l'ordre du jour, de son temps, sur l'imitation de Cicéron. Il blâmait ouvertement les cicéroniens de rejeter, d'un esprit exclusif, tout ce qui n'était pas de leur incomparable modèle et de vouloir annuler par là des écrivains comme Pline etTite-Live; il disait fort sagement que Cicéron ayant composé des ouvrages à jamais perdus, on y trouverait peut-être bien des locutions blâmées par des modernes dans les autres auteurs. Il blâmait surtout les poètes qui ne voulaient admettre dans leurs vers que des

(') L*honneiir d*avoir, le premier, bien fait connaître Clénard revient à do Reiffenberg, auquel je dois ce chapitre. Voy. ses Archives philologiques, t. IV, p. 87, 97, 108 et 208 ; le Mercure belge, t. VII, p. 188-197, et les Nouveaux Mémoires de V Académie de Bruxelles, t. IV, p. 23 et suiv. (quatrième mémoire sur l'université de Louvain;. Je me suis servi aussi de l'excellent article de la Biographie unicerselk consacré à notre célèbre compatriote, d'une étude du marquis du Roure, dans son Analectabiblimu t. I, p. 448-470; d'une autre étude publiée dans VA7i7iuaire de r université de Louvain, 1846, p. 129-158, et d'une troisième do M. le professeur Thonissen, dans les Bulletins de V Académie e/e Bruxelles, t. XIII, p. 539-576. — On peut encore consulter avec fruit un travail inséré, en 1785, dans les Variétés littéraires, historiques, galantes, etc., et reproduit par V Esprit des journaux, septembre et octobre de la même année.

(*) Van Hulst, Revue belge, t. I, p. 180.

(3) Une grammaire latine est restée inédite pArmi ses manuscrits.

mots i'in|)ln\vs par (j(-r'i'oiK cuiiniu' si rilliisliv orateur avait iUo aussi un porir Irioinl, vi il rons 'illait de ne pas |>crcli'e,à lexeniple de taiil de sots, beaucoup de temps dans Tétude des lettres dr Ciccron. CIruard semble avoir partagé sur tous ces points 1rs idées d*Krasme, dont il connaissait, sans doute, le Ciccmnianus i/i.

Knfin, (llénanl fut un de ceux qui rendirent Tinappréciable service de dcbari-asserrenseij^nement littéraire de rargunicntation et des formules scolasticpies; car on discutait alors dans les classes de granunaire, connue dans une école de ])bilosopliie.

Après les lettres de (llénard, rien n'est plus remarquable que celles de Husln^cq, ambassadeur de Ferdinand 1**^ auprès de Soliman II, empereur <les Turcs, lettres pleines de choses curieuses et de solides pensées. Les ipiatre premières révèlent dans ltusbec(| toutes les ipialités d'un diplomate : la prudence, la persévéï'ance, les sages j>récautions, la feruieié, Tactivilé, la vigilance, un secret impénétrable, et, ce qui est plus rare, le désintéressement personnel.

Où trouver un plus sur modèle pour entreprendre de grandes choses, et poui' les ex('*cuter, <iue dans son projet de guerre contre les Turcs? (Test encore aujourd'hui Fart militaire le plus complet, la discipline la mieux détaillée; c'est l'école du général d'armé'e; celle de l'ollicier subalterne et du simple soMat, et tous peuvent y puiser d'excellentes le(^;ons.

Jusque dans les aifaires les moins importantes, la politique de Busbect] était toujours fondée sur la raison et le christianisme; son but était toujours la gloire et le bonheur du pays qu'il était chargé de représenter; et ce fut dans ces nobles sentiments qu'il trouva l'art de conduire à bonne fin les négociations les plus épineuses.

« Busbecq, dit Jean llotman, doit être la })rincipale étude d'un ambassadeur : il contient les meilleures leçons et les

(^) Atuîuairc c\U\ p. 141 ot 142.

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leçons plus complètes pour ceux qui sont employés dans ces grandes fonctions, »

Beaucoup de vieux auteurs ont écrit sur le gouvernement de la Turquie. Les bibliothèques sont pleines de ces faiseurs de relations, qui donnent souvent des ouï-dire pour des faits certains. Aucun n*en a parlé comme Busbecq ; il a vu de près les Turcs, il a étudié leurs coutumes, leurs principes de gouvernement, leurs lois, leur administration, leur police intérieure; personne n'a dépeint au naturel, comme lui, leurs mœurs dans la paix et dans la guerre; lui seul a bien développé les avantages et les défauts de leurs institutions. On sent, en le lisant, qu'il a percé les plus profonds mystères de leur tortueuse politique.

Les ouvrages de Busbecq contiennent ce que l'on cherche souvent en vain dans les meilleurs livres : un air simple et naturel, un enjouement heureux, mille anecdotes curieuses, mille histoires amusantes, mille détails ingénieux et toujours values; successivement il instruit, il occupe, il charme l'esprit et il traite les grandes choses avec dignité et sans affectation.

Aussi les premiers écrivains et les plus illustres historiens se sont-ils disputé l'honneur d'être ses panégyristes. « C'était un grand homme », dit le célèbre de Thou, « il avait une connaissance profonde des affaires; il était d'une candeur et d'une probité rares; il s'est acquitté, d'une manière à éterniser sa mémoire, de deux ambassades à la Porte ottomane. Les relations qu'il en a écrites sont d'un beau style et d'une charmante lecture. >

Ânge-Ghislain de Busbecq naquit, en 1522, à Commines, village de la châtellenie d'Ypres, aujourd'hui arrondissement de Lille. On donna d'abord peu de soins à son éducation, parce qu'il n'était qu'un enfant de l'amour; mais comme il montra de bonne heure une grande application et une intelligence très ouverte, son père, Georges Ghislain, écuyer, seigneur de Busbecq, l'adopta, le fit légitimer et reconnaître

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