SON OPPOSITION A LA SCOLASTIQUE ET AUX MOINES
de leurs bibliothèques, que le Saint-Office en eût interdit la lecture ; ils les rangeaient parmi les suspects Q.
« Plus libéral et plus instruit que le clergé régulier, le clergé séculier en vint à s'indigner de ces rancunes monacales. On a conseryé d'un chanoine de Salamanque un mot qui est passé en proverbe : Quien dice mal de Erasmo, o es fraile, o es asno. Ce qui n'empêcha pas les moines, insensibles à ces épigrammes, d'avoir raison des humanistes en proscrivant leurs écrits. Telle est la ténacité des préjugés que, lorsqu'à la fin du siècle dernier, la munificence d'un prélat ami des lettres permit enfin de donner une édition des œuvres de Vives, les Commentaiî'es sur la Cité de Dieu furent exclus de la collection, a Notre temps, disait .Vives, ne manque pas de vils parasites et d'insignes flagorneurs, dont les douces adulations fomentent des énormilés. » Ces courtisans sans vergogne, instigateurs de tant de crimes et de tant de sottises, n'étaient autres que les moines ; ils avaient l'oreille des rois, qu'ils gouvernaient par la confession; et diriger la conscience des princes, c'était exercer la puissance suprême (^. »
En 1523, Henri VIII, flatté de l'hommage que Vives lui avait fait de son livre, l'appela à sa cour et le combla de faveurs. Il ne resta cependant pas toujours à Londres ; car il donna des leçons publiques à l'université d'Oxford, où il venait de prendre le bonnet de docteur en droit. Mais, ayant osé désapprouver le divorce dont Henri menaçait Catherine d'Aragon, il fut arrêté par ordre du prince, passa six semaines en prison et n'en sortit (1328) que pour quitter Londres et l'Angleterre.
Pendant son séjour en Angleterre, Vives avait fait d'assez longues excursions à Bruges et il y avait composé plusieurs ouvrages, parmi lesquels nous devons en signaler un bien remarquable, parce qu'il touche à une des plaies sociales les
(') Drklx du Radier, p. 323. — Guardia, p. 464 et 465. — Namèchë, p. 27, 94-96. — Fr.\n(:khn, p. 14-18. — Biographie universelle, article Vives, {*) Guardia, p. 465.
00 LOnS VIVES.
plus profoiidoinonl enraciiiéos : c'est celui qu'il publia le 0 janvier io2() dans cetle ville (/), où il s'élaîl marié en 15:2i, et (pii a pour titre : De suhvoUiouc jHiupcnnn, sivcde humanis nécessita films.
Dans ces bons vieux temps, chez nous, et particulièrement dans la plus riche de nos provinces, la Flandre, la mendicité était une profession. Ceux qui s'y livraient avaient le gîte et le couvert assurés, et, pour mieux faire des dupes, ils recouraient à des moyens incroyables; ils savaient imiter les plaies et les accidents, contrefaire les démoniaques et les possédés; puis ils allaient consonnner dans les tavernes ce qu'ils avaient extorqué à la crédulité ou à la bienfaisance du public. Souvent, leurs filles étaient des prostituées; souvent eux-mêmes des boute-feux dans les émeutes, et tout en prononçant les noms de Jésus et des saints, ils ne croyaient pas en Dieu. Chose étrange, les savants de l'époque leur venaient en aide : ils donnaient des recettes pour feindre les maladies, les hlessuies et les ulcères. Les imaginations de Victor Hugo dans yoirc-Dame de Paris, et la Cour des miracles du bibliophile Jacob, sont dépassées par la réalité. Ici, c'étaient des Bohémiens disant la bonne aventure, aussi habiles à exploiter la bourse d'un public crédule qu'à fermer la leur sur le bien d'autrui; là, des Grecs ruinés parla prise de Constantinople; ailleurs, des pèlerins se rendant, qui à la Terre- Sainte, qui à Saint-Jacques de Compostelle ou à Notre-Dame de Rochemadour et ne songeant qu'à se loger le soir, d'hospice en hospice; bien mieux, à s'habiller comme des gentilshomme?, à se parer d'épées, à se munir de grands couteaux, à se faufiler avec des libertins et à courir les mauvais lieux f).
On ne sera donc pas surpris de lire, dans le préambule d'une ordonnance du 22 décembre 1315, ce qui suit : « Pareil-
(') Chez Hubert de Croock.
(*) Conférences de M. Auguste Ovts à l'université de Bruxelles, dans VObsercate^tr beige du 22 février 1854. — Francken, Johannes Yites, p. 156.
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lemeiit, les bélîtres, truans, etc., avec leur garces de legière vie et leur suite, se retirent aussi bien souvent vers le soir, les aucuns es hôpitaux et aultres es tavernes et lieux deshoiinêtes, où ils font grosse chière, jouent, s*enivrent, estrivent et combattent, nienans vie dissolute et deshonnête; à cause de quoy advient chascun jour que plusieurs compagnons de mestier, se mettent à ladite bliterye, habandonnans et délaissant leurdit mestier, en manière que les censiers et aultres ne savent recouvrer varlets, meschines, ni ouvriers, pour labourer leurs terres, ni en temps d'esté, aider à mettre les foings, bleds, avoines et aultres grains en grange ». En conséquence, l'Empereur ordonnait de les battre de verges, de leur couper les cheveux jusque par dessus les oreilles, de les dénoncer publiquement par leurs noms (^). A la vue de cette plaie hideuse, l'opinion publique s'était vivement émue : une réforme radicale fut sollicitée de toutes parts avec une unanimité qui prouve que le mal était profond et qu'il exigeait l'emploi de remèdes prompts et vigoureux f).
Déjà le duc de Bourgogne Philippe le Bon avait ordonné, le 14 août 1459, de prendre au corps tous les fainéants valides, pour les tenir au pain et à l'eau pendant deux mois et les renvoyer ensuite au lieu de leur domicile. Par une ordonnance du 22 septembre 1506, Philippe le Beau avait statué que ceux qu'on appelait « ribaux, coquins ou truants non affolés de leurs membres et qui vivaient de hliierie et truan" dise, devaient quitter le pays dans la huitaine, sous peine d'être pilorisésj'espaee de quatre heures et après battus et fustigés et bannis à toujours. » Ils ne pouvaient être reçus en nul cabai'ct, taverne ou hôpital sous peine de dix livres d'amende pour ceux qui les recewaienij saulf toutefois que les vrais pèle- 7Hns et autres pâmées aveugles débilités ou afjbllés de lews membres, passant le pays, pourraient être logés es dits hôpitaux seulement et non es tavernes, en appointant pour chaque fois de l'offi-
(*) Carton, Bulletin de la Commission centrale de statistique, t. IV, p. 52.
(*) Van der Meersch, Awialcs de l<i Société roi/cUe, de » de GauAA*^ ,a^A^.
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cicr du lieu congé et enseignement souffisant. Ils devaient être tondus ù pilette afin <{ue, par ce, chacun les put d'autant mieux connaître et les appréhender pour en faire justice en cas de récidive (^).
« Le déplacement de cerUiines industries, telles que la draperie, qui nourrissait naguère des milliers d'ouvriers; de fréquentes interruptions du commerce, d'incessants chômages dans les ports et dans les ateliers, renchérissement des vivres, les guerres désœuvrant une foule d'artisans, l'accroissement des impôts, le défaut de garantie pour les fruits du travail, constituaient autant de causes de nature à étendre la misère publique. Or, la misère engendre toujours la paresse; là où elle domine, on trouve la singulière anomalie du manque de travailleurs à côté du développement de la mendicité et du vagabondage. Ainsi, en 1506, le procureur général de la Flandre, en réclamant des mesures répressives de la mendicité, exposait les difficultés éprouvées par les fermiers à se procurer des ouvriers pour l'agriculture. Ainsi encore, vingt ans plus tard, la plupart des industriels se plaignaient de la pénurie de bras ; les fabricants de soieries, à Bruges, offraient en vain un salaire et la nourriture aux enfants qui voudraient s'employer à tourner leurs rouets : c( Ils nous rapportent davantage en mendiant, » disaient leurs parents (*)• »
Dans de telles extrémités, il est aisé de comprendre l'importance du livre de Vives f% dont la préface révélait déjà un fait significatif : l'auteur y déclarait que Jean, seigneur de Praet, bailli de Bruges, l'avait, alors qu'il était encore en Angleterre, sollicité d'écrire sur les moyens de secourir la
Q) H. DK Kkrchovk, Léf/islatiôn et culte de la bienfaisance en Beiffigvê, Louvain, 1852, p. 98 et 99.
(•) Henxe, Histoire du r/'gm de Charles-Quint en Belffique, t. V, p. 194 et 195.
C; Jo préviens lo lecteur que, pour lui faire connaître ce livre, je nie servirai de la traduction et de lanalyse qui en ont été faites par MM. de Bosch-Keniper : Johanncs-Ludovicits V/c^*, Anisterdam, 18ol, et Francken (ouvrage cité)» mais surpi' tout par M. Orts, dans le second \o\v\ifte l^lÔôA^ de la Revue trimestrieUé,
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misère, et de lui proposer, dans Tintérêt de la ville, un plan d'organisation charitable. Cette initiative explique l'insistance que met Yivès à proclamer si souvent que l'exercice de la bienfaisance est un devoir des autorités communales, une sorte de fonction publique.
L'ouvrage même est divisé en deux livres, composés l'un de onze, l'autre de dix chapitres. Le premier livre, purement dogmatique, recherche les causes de la misère. Yivès les trouve dans les imperfections de l'homme et de la société. Quelle est, se demande-t-il, là meilleure manière de corriger cet état de choses? D'abord, répond-il, la vertu; puis l'instruction ; enfin, l'argent. Il discute les causes qui écartent certaines personnes de la bienfaisance : l'ingratitude de ceux qui la reçoivent, par exemple; puis d'autres motifs, plus personnels aux riches : l'orgueil, l'envie, le luxe, l'avarice. Il y a plus : on veut mourir comme on a vécu, on veut se perpétuer dans l'or, l'argent et le marbre. Au moyen de richesses amassées de toutes parts, on ordonne de chanter Dieu sait combien de psaumes et de dire Dieu sait combien de messes. Hélas! pourquoi ne fait-on pas attention que les biens qui nous viennent de Dieu ne sont pas notre propriété, que nous n'en sommes que les rentiers. « J'appelle voleur, s'écrie-t-il, celui qui prodigue son argent au jeu ; qui l'enfouit dans ses coffres, le dépense en fêles, en festins et en vêtements trop précieux, en vaisselle dont il surcharge ses buffets; qui laisse pourrir le linge trop nombreux que sa maison renferme, qui emploie son argent à des choses inutiles ou superflues. J'appelle voleur, enfui, quiconque n'applique pas au soulagement des pauvres tout ce qui, parmi ses ressources, dépasse un emploi utile. II n'y a pas de christianisme là où n'existe pas la charité mutuelle. On doit faire autant de bien que l'on peut et à qui l'on peut. Jésus n'a fait aucune différence entre le Juif et le Samaritain. »
Cette première partie, on le voit, est une justification de la charité au point de vue moral, de la charité considérée
GO Loris vivKS.
connue obligation do conscience, de droit naturel, autant que comme bonne œuvre au point de vue religieux. Aussi Vives ne se fait pas faute d'invoquer pêle-mêle, à titre d'autorité, Platon et la Bible, Homère et saint Mathieu, Séncque, Cicéron et Térence, à côté de saint Paul et des apôtres; c'est le même écrivain qui, commentant saint Augustin, n'a pas craint de placer dans le ciel Caton, Numa, Camille et qui, pour cela, encourut les colères de Ylnilex.
Parmi les thèses de Vives, on en remarque une qui frise le connnunisme, ce qui est assez surprenant de la part d'un homme qui, neuf ans après, écrivit un traité spécial consacré à défendre la propriété contre les idées communistes des paysans allemands insurgés.
Dès le premier chapitre du second livre. Vives s'attache à montrer combien il importe que le gouvernement de la cité prenne soin des pauvres : ceux-ci, oubliés par une autorité qui ne gouverne (jue pour les riches, murmurent et s'indignent lorsqu'ils voient ici le superflu de l'opulence nourrir des boufit)ns, des chiens, des courtisans, des mules, des chevaux, voire des éléphants; et là le nécessaire manquer aux malheureux pour nourrir les petits enfants qui ont faim. De là les séditions, les guerres civiles dont les riches ont été les premières victimes, depuis les Gracques et Catilina jusqu'à nos jours.
La misère des classes inférieures engendre les contagions et les maladies graves qui frappent, sans distinction de fortune, tous les habitants. Des magistrats sages, soucieux du bien public, ne peuvent tolérer qu'une grande partie de l'État demeure inutile et môme nuisible à soi et aux autres.
La responsabilité des vices qu'engendre la misère ne doit' pas retomber sur le pauvre, mais sur les magistrats qui le négligent. L'autorité comprend mal son devoir et sa mission lorsqu'elle croit avoir tout fait en jugeant les différends d'intérêt pécuniaire et en punissant les crimes. Il importe |j|uen plus de rechercher les moyens de rendre les citoyens
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bons que ceux de contenir ou de réprimer les méclianls. Les chaliments deviendront d'autant moins nécessaires que l'on aura plus complètement pris ce premier soin.
L'interdiction de la mendicité et l'intervention de l'autorité dans l'administration des secours à l'indigence sont aujourd'hui passées à l'état d'axiome. Aussi peut-on trouver maintenant fort simple la plupart des idées énoncées par Vives; mais, au moment où il les publia, elles étaient neuves, et pour les concevoir, il fallait un esprit d'une trempe vigoureuse; car la pensée de confier aux magistrats civils la distribution des secours, de leur attribuer la surveillance ou l'administration d'établissements charitables, voire d'interdire la mendicité, était attaquée au xvi*" siècle, comme une proposition hérétique, digne de la peine de mort.
Or, le plan d'administration des pauvres conçu par Vives repose sur les principes suivants : Le gouvernement doit veiller sur tous les hospices et maisons d'orphelins pour empêcher la dépense inutile des fonds qui y sont consacrés. Ijis mendiants sans domicile fixe ou connu seront, s'ils sont valides, obligés de faire connaître leur nom et la cause de leur mendicité, devant tout le conseil communal, mais dans un lieu ouvert, par exemple sur une place, afin d'éviter que cette lie, par sa malpropreté, ne souille la maison connminale. Les malades seront inspectés par deux ou quatre magistrats escortés d'un médecin. On leur demandera de produire des témoins certifiant quelle est leur vie.
Comment, ensuite, pourra-t-il être pourvu à tous ces besoins? L'assistance, d'après Vives, doit être le prix du travail : aucun pauvre ne peut demeurer oisif. Il rappelle les paroles de saint Paul : Si qtiis non vult opcrari, non manducct.
Toutefois, on doit tenir compte de l'âge et de la santé, et, pour y parvenir, instituer une inspection médicale chargée de découvrir les infirmités feintes. La fraude reconnue est un délit punissable.