L EXEMPLE D YPRES SUIVI EN BELGIQUE ET EN FRANCE
L'œuvre du magistrat d'Ypres franchit même la fronlièrc, et diverses villes de France se l'approprièrent : Lyon en 1551, Metz en 1572, Paris en 1578 C).
Après cette vigoureuse réforme, à laquelle le clergé séculier prêta son concours, tandis que les moines la repoussaient, les adversaires, malgré les meilleurs résultais obtenus, furent loin de se tenir pour battus, et les décrets du concile de Trente, qui tendaient à rendre aux évêques l'administration de la bienfaisance publique, vinrent singulièrement ranimer leur zèle. Mais la publication de ces décrets fut éncrgiquement combattue par toutes les autorités civiles du pays qui professaient les principes de la charité laïque f).
Hàtons-nous d'ajouter que ce n'est pas à Vives que remonte l'idée première des aumôneries séculières; que l'inventeur en est un riche marchand d'Anvers nommé Pierre Pot. Ce vertueux citoyen organisa en 1435, sous le nom d'Aumônerie^ la Chambre des pauvres de cette ville et en rédigea les premiers règlements. Eu 1458, le magistrat d'Anvers fit un nouveau règlement pour la direction de l'établissement de Pot, et, sans aucun doute, ce fut ce règlement qui servit de modèle à ceux qui furent adoptés postérieurement par les autres villes de la Belgique et même par celles de la France, où ces institutions étaient encore inconnues jusqu'alors. Il est probable qu'il servit de modèle à Vives. La suraumônerie ou charité suprême de Bruxelles, composée de deux patriciens, de deux notables bourgeois, d'un greffier et d'un huissier, avait même le droit de se faire rendre compte de leur gestion par les administrations des fondations particulières, et l'antiquité de ce droit est constatée par une bulle de Nicolas V, de 1448 f).
Faisons remarquer enfin que Vives a érigé en principe l'inviolabilité de la loi des fondateurs, et qu'après seulement
(•) Conférences citées et Van der Mbbrsch, /. c,
(•) Orts, Conférences citées.
(') H. DE Kerchovk, Revue des Revues, t. II, p. 180 et 181.
7 1 Lons VIVES.
il a donné le conseil de confier aux soins des magistrats les hospices, les hôpitaux, les refuges ouverts aux orphelins, aux aliénés, aux aveugles (^).
Dans le x^-* et le xvr siècle, l'Europe avait de terribles condiats à soutenir conti'e les Turcs. Des milliei'S de chrétiens dev<'nus prisonniers de guerre étaient rcduits au plus dur esclavage. Le cœur philanthropique de Vives s'en cmut : il excita les chrétiens à racheter leurs frères, et il le fit avec autant d'énergie qu'en mettent aujourd'hui les amis de l'hunianili* à prêcher l'émancipation des nègi*es. Il consacra (Anvers, loii)) un ouvrage spécial à cette question, alors toute palpitante d'intérêt. Cet opuscule de Vives renferme d'i'loquentes paroles sur le sort de cette nohle terre des Hellènes, dont les Turcs avaient fait Veiyastutum de la plus ahjci'te servitude f).
Déjà vei's la (in du xv' siècle, on avait eu à déplorer plus d'un soulèvement des pauvres contre les riches. Lorsque la grande jacquerie comnuuiiste de Thomas Munzer et de Jean de Leyd(* eut connnencé a avoir des partisans dans nos provinces. Vives publia son livre De la communauté des biens (Bruges, 1555) {). 11 y signale trois sortes de communistes : ceux ([ui par égoïsme séduisent les masses et que Ton doit terrasser connue des émeutiers vulgaires; ceux qui, par leur paresse ou par leurs fautes, sont tombés dans la misère, qui veulent s'en tirer par tous les moyens possibles et qui ressemblent beaucoup à des voleurs; ceux enfin qui, dupes de leur ignorance, croient réellement que le communisme est conforme aux doctrines du christianisme, et qui n'ont besoin que d'être mieux instruits (^).
L'auteur s'attache à prouver que, du temps des apôtres, la communauté des biens était tout autre chose que ce qu*on
Pj Vives, De svhvpulwiip pm'ponnt} y lib. II, 2, 3, 8, et le commentaire de H. DR KmicHovi:, /. c, p. 181-183.
(*) Le C07ulitt0)ie vitœ chrUHnnorvm aub Tm^n. 0pp., t. II, fol. 882-889. (' ) De communione renim, opp., t. II, f. 923-931 (Ba^il, 1555;. l*) Dii Kosch-Kkmpkr, p. 16.
SON Ln'RE CCKHTUE LES TURCS — CONTRE LES COMMUNISTES. 75
voulait en faire au xvi* siècle. « Les apôtres laissaient à chacun la liberté absolue de mettre ou de ne pas mettre leurs biens en commun, pour soutenir leurs frères, tandis que les anabaptistes ne laissaient aucune place à la liberté, à la charité ni à la bienfaisance. Est-ce que la vertu, l'intelligence, la prévoyance, le jugement sont les mêmes chez tous les hommes? Y a-t-il chez eux communauté de force, de santé, de figure, d'âge? Toutes ces choses sont des qualités qui ne peuvent pas être communes, et il en est tout autant des dons extérieurs. Je suis un littérateur, vous êtes un guerrier; mes livres et vos armes doivent-ils être mis en commun? — Les uns sont des maîtres, les autres des domestiques, d'autres encore des magistrats et des bourgeois; faut-il que tous nous soyons tout cela à la fois? Non, car Dieu a donné aux hommes différents besoins et différents moyens d'utiliser les biens de la terre, de sorte qu'il faut autant de diversité dans la possession des biens que de facultés, de dispositions dans l'homme. Parlons plus clairement : ne voyez-vous pas que nous sommes divisés en enfants, jeunes gens, adultes, vieillards, hommes, femmes, forts, faibles, sains, malades, agiles, actifs, paresseux? Et pensez-vous que tous ceux-là aient identiquement les mêmes droits et les mêmes devoirs? La même nourriture convient-elle au bœuf, à l'àne, au cheval et à l'éléphant? Que si à tout prix vous voulez réaliser votre comnnmaulé, demandez h Dieu une autre création; peut-être alors vous réussirez. Jusque-là, croyez-moi, vous êtes en contradiction flagrante avec toute la nature, et votre communisme, s'il pouvait avoir lieu actuellement, ne durerait pas deux jours. Les uns mangent leur bien et sont d'autant moins riches, les autres sont économes et d'autant plus à leur aise. Votre communisme est une source d'éternelles spoliations! Ah! retournez à la communauté de Jésus-Christ, c'est-à-dire au communisme de l'amour et de la charité f). »
(*) De Bosch-Kkmper, p. 15-18.
70 l'Oris VIVES.
Vives accuse indirectoment Luther d'être la cause première du coniuiunisme anabaptisle; sous un rapport, il avait raison. Luther, en proclamant la liberté chrétieiuie, n'avait-il pas prêché l'émancipation de l'esprit humain et la destruction du joug sous lequel l'humanité avait gémi depuis tant de siècles? N'avait-il pas communiqué au peuple les lumières des Écrituivs^et comment, dès lors, celui-ci aurait-il voulu continuer de gémir sous le despotisme des nobles et des prêtres qui en ce temps-là était parvenu à son paix)xysme? A une époque où les passions excitées ne connaissent d*autre$ arguments que le fer et le feu, faut-il s'étonner des fureurs de l'anabaptisme et de sa propagande, qui entraîna plus d'un honnête homme dans son tourbillon (^)?
Vives, du reste, avait beau jeu contre les communistes de son siècle. Appuyé sur l'Évangile, il lui était facile de leur démontrer ([ue le Christ, en faisant de la charité un devoir, n'avait parlé que d'une charité libre, volontaire, et non pas d'un système qui ne pouvait s'établir que par une dépossession violente de tous ceux qui avaient quelque chose.
I^s déchirements de toute espèce de l'époque où il vivait lui inspirèrent encore Quatre livres sur la eoneorde et la discorde qui comptent parmi ses œuvres les plus remarquables. Cet esprit de discorde était alimenté par ceux-là même qui semblaient être destinés à l'apaiser : les littérateurs, les philosophes et les théologiens. « Les uns se battent avec acharnement pour une lettre, pour une faute typographique; les autres, en traitant de la charité, se conduisent comme des gladiateurs. Dans ces mêlées, ce ne sont qu'invectives, incriminations, récriminations, épigrammes, apologies, antopclogies, épîtres, dialogues, le plus souvent pour des vétilles. Et tout cela sans fin ni trêve. Mais c'est bien pis quand les princes en viennent aux mains : alors, les champs sont ravagés, les habitants appauvris, le commerce se paralyse,
(*) Frangkkn, p. 165.