DE L ASSISTANCE DES PAUVRES. 6S
Les enfants apprendront à vivre sobrement, mais proprement. On leur enseignera non seulement à lire et à écrire, mais encore et en premier lieu, la piété chrétienne et la juste appréciation des choses. Aux fdles, on apprendra à coudre, à filer le lin, à faire de la toile et de la tapisserie, la cuisine et le ménage. Les enfants doués d'une aptitude particulière pour les lettres seront conservés dans Técole afin qu'on en fasse peu à peu les instituteurs de ceux qui leur succéderont, ou bien ils formeront une pépinière d'ecclésiastiques. Les autres seront envoyés aux métiers d'après leurs dispositions naturelles.
« Très bien! s'écrie l'auteur, très bien! Mais d'où tirerezvous l'argent que tout cela exige?» Il répond en regrettant d'abord qu'à la suite des temps, le clergé, premier disi)ensateur des aumônes, les ait détournées de leur destination. « Dans l'origine du christianisme, les fidèles venaient déposer leurs trésors aux pieds des apôtres. Le zèle s'est refroidi peu à peu; l'Église a commencé à lutter avec le monde en richesse et en luxe. Déjà saint Jérôme se plaint que les gouverneurs des provinces dînaient mieux dans les couvents que dans leurs palais. Pour de telles dépenses, il fallait beaucoup d'argent. C'est ainsi que les évoques et les prêtres ont fait de ce qui était aux pauvres leur chose et leur bien. Que l'Esprit- Saint les touche, qu'ils se rappellent d'où vient leur opulence, qu'ils se souviennent qu'ils sont devenus puissants avec la subsistance des faibles! Eux, les abbés et les autres ecclésiastiques de haut rang, pourraient, s'ils le voulaient, soulager la plus grande partie des indigents. S'ils ne le veulent pas. Dieu vengera ses pauvres! »
D'un autre côté. Vives recommande au peuple le calme et la patience; il l'invite à fuir les discordes civiles et l'émeute, maux plus grands que la détention injuste du bien de l'indigent.
Vives prêche la bonne comptabilité des hôpitaux, dont les revenus, bien administrés, doivent offrir un excédent dispo-
M i.oris vivKS.
iiiiilo pour les besuins du dehors. Les hospices riches secourront les moins bien dolés, et le surplus servira aux pauvi'es honteux. On implorera la générosité des mourants pour (prils ordonnent des distributions de pain ou d argent à leurs obsèques. II convient de laisser ces distributions libres aux exécutoui's de la volonté du défunt, le jour des funérailles et au premier anniversaire. Enfm, si tout cela ne suffit pas, on créera une caisse de charité alimentée par des troncs placés dans les églises. Qui ne préférera jeter dix sous au tronc plutôt que d>n donner un aux mendiants à la porte? Ces colk^etes ne se feront pas toutes les semaines, mais à mesure des besoins. Pas de placements en rentes : ils sont un prétexte pour les administrateurs d'hospices qui veulent retenir l'argent des pauvres. On prendra gai*de que les prêtres n'appliquent cet argent à leur profit, sous prétexte de piété ou de messes; on a suffisamment pourvu à leui*s besoins : il ne leur faut pas autre chose.
Après avoir établi les pouvoii*s et les devoirs de Tautorité civile dans cetle importante matière, Fauteur demande que tous les établissements charitables soient visités par deux magistrats communaux, assistés d'un gi*efBer.
11 est remar(|uable qu'un homme pénétré, comme Vives, de la plus profonde vénération pour l'Ëglise, fût aussi vivement indigné de l'ignorance et de l'incurie du clergé pour ce qui concernait les intérêts des classes pauvres et fît appel à l'intervention de l'Ëtat comme à une nécessité. Pendant tout le moyen Age, et principalement au commencement du xvi* siècle, la misère et le nombre des indigents avaient été considérablement augmentés par la famine et par la guerre. Les Flandres mêmes, dont la prospérité était alors presque proverbiale, n'étaient pas exemptes de ce fléau. La splendeur de cette province semble même y avoir attiré beaucoup de malheureux, et le contraste choquant qu'y présentaient l'opulence et la misère, la richesse d'un clergé doté de gros monastères et l'abandon de milliei*s de personnes, parait
LE RÈCLEMfeNT d'yPRES SLR LA CHARITÉ. 67
avoir vivement impressionné tous les hommes de cœur et d'intelligence. Parmi ceux-là, Vives fut au premier rang. La philosophie et le christianisme se réunissaient, chez lui, pour préparer l'amélioration intellectuelle, morale et religieuse des pauvres. Aucun respect humain ne l'arrêta pour accuser le clergé d'avarice et pour réclamer la réforme des institutions de bienfaisance.
11 n'est pas étonnant qu'il ait fait une part trop large à l'intervention de l'État jusqu'à lui assurer une sorte de domaine éminent Q, d'autant plus qu'il voulait un État chrétien, plus chrétien même que l'Église pour tout ce qui touchait aux hospices et aux hôpitaux.
Les théories de Vives avaient déjà passé dans la pratique avant leur publication. Le 3 décembre 1525, le magistrat d'Ypres avait pris l'initiative des réformes par un règlement devenu célèbre sur l'institution d'une boui'se commune aux pauvres. Ce règlement, qui fut la réalisation de ces théories, peut se résumer en quelques mots (*). Les ressources de la bienfaisance doivent être confiées à huit personnes laïques; on fera un recensement général des pauvres, une bourse commune de toutes les fondations ; la mendicité est interdite; des quêtes hebdomadaires auront lieu à l'église et à domicile; des comptes mensuels seront exigés. « Le règlement prescrivait de plus l'envoi des enfants à l'école et aux ateliers pour les former à l'étude des arts mécaniques ou libéraux, suivant les dispositions dont ils feront preuve. En6n, le concours du clergé était demandé. Et, il faut le dire à l'honneur du clergé de ce temps-là, il débuta par donner franchement son concours. Mais, soit par scrupule de conscience, soit pour d'autres motifs, les réclamations surgirent bientôt de la part
{*) Il ne peut y avoir dans une ville, dit-il, rien d'assez libre pour échapper à la compétence de ceux qui gouvernent TEtat, et la liberté ne consiste pas à refuser aux magistrats communs la soumission et lobéissance.
(*) Il se trouve dans les Dociimetits de la Chambre des représentants, 1853- 1854, t. II, annexe C, p. 6 et suiv.
r»8 rouis vivts.
(les (lualre ordres nieiuliants, el Fceuvre à racioinplisseiuenl lie laquelle on avait loyalement coopéré, que Ton avait même recommandée au prone, fut, quatre ou cinq ans après, signalée c*omme irréligieuse. Le magistrat d'Ypres insista pour connaître les raisons de cet étrange revirement; le clergé ne refusa pas de s'expliquer (*). »
I^ 10 sepliMubre KmO, une réunion eut lieu à cette fin au cloître de Saint-Martin, à Ypres, devant le prévôt ; elle était composée des sui)érieurs des quatre ordres mendiants, du garde des sceaux de rofïicialité de Térouanne, de l'avoué d'Ypres, du pensionnaire et des députés du magistrat. Ces derniers, pour laisser plus de liberté au clergé, se retirèrent après avoir déposé l'ordonnance et le règlement avec diverees demandes d'explications relatives aux points contestés. Le 15 septendjre suivant, les quatre ordres eurent une nouvelle réunion au couvent des Frères mineurs et ils voulurent bien répondre par écrit, « en vue de Dieu et pour le plus grand soulag(?ment des pauvres ». I-.e magistrat répliqua à son tour 0.
Les pièces originales de cette immense enquête existent encore aux archives d'Vpresf% En les parcourant, on peut se convaincre qu'il n'y a pas de reproche formulé aujourd'hui encore contre l'intervention de l'autorité dans l'œuvre de la charité qui ne se soit déjà produit à cette époque et dont le bon sens de nos pères n'ait fait justice.
Pour couper court à toutes les objections, le magistrat crut devoir soumettre la question à un tiers. Il aurait pu consulter l'université de Louvain; mais VAIma Mater et ses docteui's avaient condamné le livre de Vives. Le magistrat en appela à la faculté de théologie de Paris. Sa lettre, dont Jacques Crocus, dominicain, et Jacques de Pape furent porteurs, est datée du 28 décembre 1550. Les membres du collège com-
(*) Conférences de M. Orts, ObservcUeuv bcif/e du 25 février 1854.
(*) Conférences de M. Orts, /. c.
(') Elles ont été publiées dans les Documents que je viens de citer.
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munal y représentent que, pour subvenir plus aisément aux besoins des pauvres de leur ville, et pour remédier aux abus et aux fourberies qui se commettent tous les jours sous prétexte de mendicité, ils ont rendu une ordonnance qui défend de mendier publiquement, avec ordre à certains particuliers de recueillir les aumônes et de les distribuer selon les besoins ainsi que selon les prescriptions du règlement; que, depuis cinq à six ans que cette pratique s'observe, les vrais pauvres sont très soulagés et le peuple fort en repos. Et parce qu'ils souhaitent de continuer la même bonne œuvre, les honorables membres prient la Faculté de les aider de ses conseils, d'examiner tous les points du règlement qu'ils ont fait, parce qu'ils ne voudraient rien entreprendre qui pût soulever quelque scrupule ou charger leur conscience Q.
L'illustre sénat d'Ypres expose ensuite à la Sorbonne les raisons qui l'ont porté à prohiber la mendicité. Il rappelle le devoir strict imposé aux princes, ecclésiastiques ou laïques, de prendre soin des pauvres, que la religion chrétienne ordonne à tous de secourir. 11 dénonce les vices des vagabonds, qui vivent sans loi, sans foi, sans patrie, sans liens réels avec l'Église qui les nourrit. 11 rapporte enfin l'ordonnance impériale qui proscrivait les mendiants valides. Puis, il raconte qu'il â établi une sorte de service ou ministère des pauvres {ministcrium paupcrum)^ composé de quatre notables, choisis par les magistrats. Ils devront s'adjoindre un certain nombre de coopérateurs. Chaque paroisse de la ville leur en donnera quatre. Ils s'assembleront chaque semaine afin de recevoir les plaintes des indigents et de faire, autant que possible, « qu'aucun d'eux ne les quitte avec tristesse et sans avoir vu son vœu satisfait ». Ils auront pour mission de nourrir, de vêtir, de loger les pauvres et de fournir du travail aux mendinnts valides. Un chapitre spécial est consacré aux
(•) D'Argextré, ColLjiid,, t. I., dans lappendice, f. 6, et t. II, f. 76. — Fleury, Histoire ecclésiastique, Paris, 1691 (continuation), p. 272 et 273. — Bocuuwxts cités, p. 31.
T. II
70 Lons vivfes.
pauvres lionteux. I^s curés de la ville s*>nt particulièrement chargés de les i-echercher et de les consoler, « afin, disent les éclievins, dans leur admirable langage, qu'on aille frapper aux portes de ceux qui n'osent frapper aux nôti-es, que la nourriture prévienne la faim et que Taumône soit plutôt accordée que demandée (*) ».
Mais les pauvres étrangers à la ville, qu'en fera-t-on? « Ces malheureux, dans les(piels reluit comme en nous l'image de Dieu, doivent être secourus. » C'est ainsi que s'exprime le magistral, et il ouvre aux étrangers une maison de refuge,dans laquelle ils seront rev"^ P^"»' deux ou trois joui*s, quelquefois plus, selon ]o Ix^soin; après quoi ils devront chercher un autre gite.alin de ne» pas é|)uis(»r les ressources de la cité. D'ailleurs, disent-ils, « il ne faut pas (|ue les autres villes manquent d'occasion pour exercer la miséricorde, tandis que, chez nous, elle déliasserait nos foires (^ ». Rien n'est oublié dans ce rcgleiuent de bienfaisance numicipale, et pourtant, tout y est large, aisé, ex(»mpt de cette séchereSvSe et de cet esprit tracassier dont les administrations de nos jours savent si rareuKMit s(* gai*anlir. Dans les dispositions de cette police, cm sent la sympathie pour la misère, et c'est là surtout ce qui lui donne un grand caractère de supériorité. Aussi, quelle intelligence des rapports à établir entre celui qui donne et celui (|ui leroit! quelle prévoyance et quelle sagesse dans ce soin de fournir du travail à ceux qui sont en état de s'y livrer! ([uelle délicatesse dans les prescriptions qui concernent les pauvres honteux! Enfin, comment assez faire l'éloge de la charg(* donnée pai- la ville aux ministres des indigents de fournir à l'enfant du pauvre les moyens d'éclairer son intelligence et d(» s'élever par elle dans lestime de la société f)!
Le IG janvier 1551, la faculté de théologie de Paris
(*) Segret.vin, daiis la Reçue des Revues, t. I, p. 273, 276 et 277. — Documents cités, p. 31-35.
(•) Skgrktain, p. 277. — Docutnents cités, p. 36. (»; Skqrktain, p. 276, 277 et 278. — Documents cités, p. 36 et 37.
LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE DE PARIS l'aPPROUVE. 71
répondit aux m«igi$trats qu'elle avait reçu leur lettre et écouté les personnes qui leur avaient été apportées de leur part; que leur règlement avait été examiné pendant plusieurs jours et qu'ils recevraient la conclusion de la Sorbonne par les porteurs de leur lettre. Cette conclusion disait que leur entreprise était difficile, mais pieuse, salutaire, utile et conforme à l'Évangile, à la doctrine des apôtres et à l'exemple des ancêtres^ pourvu que Ton observât les conditions suivantes : si la bourse commune ne suffit pas pour tous les pauvres, on ne les empêchera point de mendier; les riches ne cesseront pas d'assister ceux qui seront dans une extrême nécessité; on ne défendra à personne de leur faire l'aumône, soit en public, soit en particulier; les laïcs ne prendront pas, sous prétexte de piété ou de soulagement des pauvres, les biens du clergé ; on n'interdira point aux religieux mendiants de demander l'aumône, non plus qu'aux pauvres de la campagne {^).
La faculté reconnaissait que le règlement était propre à remédier à beaucoup de maux; seulement, elle fit observer qu'on ne devait pas le regarder comme une loi immobile de sa nature, dont on ne pourrait jamais s'écarter, mais comme une œuvre essentiellement sujette à des interprétations et à des modifications, suivant les lieux, les temps et les circonstances (^.
A cette approbation vinrent se joindre celles du légat du pape et de l'évêque du diocèse. Charles-Quint lui-même demanda une copie authentique du règlement et ne tarda pas d'en appliquer les principes à tout le pays par son ordonnance du 7 octobre 1331, qui portait : « La mendicité est défendue; les hôpitaux ne peuvent être ouverts qu'aux pèlerins; les pauvres ne peuvent se rendre d'un lieu à l'autre ; personne ne peut laisser mendier ses enfants; une caisse commune devra, dans chaque localité, pourvoir aux besoins de ceux qui ne
(') D'Argentré, t. II, f. 79. — Flkury, p. 273. — DocumetUs cités, p. 38 et 39.
C*) D'Argentré, ibid, — Fleury, p. 273 et 274, et pour plus de détails, H. de Kerchove, Législation et culte de la bienfaisance en Belgique, p. 1 13-1 18. — Docu' ments cités, p. 39.
Ti> LOUIS VIVfcS.
sonl pas capahlos d'y pourvoir eux-mêmes; des quêtes seront faites à cette lin dans les églises; le produit de ces divers quêtes sera administré par des personnes capables, choisies dans cha<iue localité. Il sera tenu un registre des besoins de chaipie ménage pauvre; les malades et les infirmes seront visit<''s et secourus à domicile; les enfants pauvres seront obligés d'aller à l'école et d'apprendre un métier. Ceux qui seront autorisés à mendier devront être munis d'un signe distinctif pour ({u'on puisse les connaître; enfin, les personnc\s déléguées pour administrer la caisse des pauvres pourront elles-mêmes faire le règlement et la distribution des aumônes (^).
L'ordonnance du 7 octobre abandonnant aux administrations locales le soin de régler la nouvelle organisation dont l'empereur décrétait le principe, le magistrat de Bruxelles institua s^SupvcmeChai^iic r>ar un règlement du V' mars 1554, approuvé par le conseil de Brabant. La même année, le magistrat de Gand créa la Chambre des pauvres {*). Cette ordonnance, célébrée dans la prose ampoulée de Cellarius f) reproduisait à peu près en entier l'organisation d'Ypres; mais par rapport à la fréquentation des tavernes, elle admit une modification naïve et tout à fait conforme aux habitudes nationales. « Nous consentons néanmoins, disait-elle, à ce que les pauvres qui sont soutenus par la bienfaisance puissent de tenq)s en temps boire un pot de bière avec leurs femmes, mais sans s'enivrer (^). »
L'exenqde donné par Ypres et Gand fut suivi en 1562 par la ville de Bruges; mais là comme à Ypres, le nouveau règlement fut l'oiijet d'une vive opposition f).
(') Documents cites, p. 30-43. — De Kekchove, p. 90. — Conférences citées. — Van der Meersch, p. 19-22.
(^) Documents cités. — Conférences. — Messager des sciences higtoriqites de Delf/ique, 1808, p. 41 et suiv.
{^)Oratiocontrame7idki((Uem,perCIn'istianv.mCeIiariumFnrHaisem, Antv,, 1531, {^) Carto.n, Bulletin de la Commission centrale de statistique, t. IV, p, 46. Ç*) Van der Meersch, p. 22 et 23.