CORNEILLE AGRIPPA ET SES DISCIPLES
erreurs de leurs confrères et si durs pour les propositions équivoques des autres gens (^).
Il faut citer encore d'Agrippa la Clé de la philosophie occulie, qu'il garda uniquement pour ses amis du premier ordre et où il s éloigne peu des spéculations du quiétisme.
On a raconté bien des fables sur sa mort, le fait est qu'il mourut à Grenoble, en 1555, dans un état voisin de la misère, laissant la réputation d'un esprit inquiet et aventureux, qui avait touché à toutes les branches des connaissances humaines sans pouvoir se dégager d'une tendance naturelle au mysticisme et au charlatanisme scientifique. Il a dâ à cette tendance le vernis de sorcellerie qui entoure encore son nom, et qui a longtemps accrédité des fables ridicules sur son genre de vie.
Le plus remarquable de ses disciples fut, sans contredit, Jean Wier ou Weyer (Piscinarius), né en 1315, à Grave, dans Fancien Brabant, d'une famille noble, originaire de la Zélande. Jeune encore, il était allé étudier la médecine à Paris et il y mérita l'estime de Marguerite de Valois, reine de Navarre, qui lui confia l'éducation de ses deux fils et de son neveu. Doué d'un grand esprit d'observation et jaloux d'étendre le cercle de ses connaissances, Wier entreprit plusieurs voyages et visita les côtes d'Afrique et l'île de Candie. Devenu ensuite premier médecin du duc de Clèves, il remplit, pendant trente ans, cet emploi de la manière la plus brillante. Mais c'est moins ;i ce titre qu'il mérite la reconnaissance des amis de l'humanité que pour avoir tenté, le premier, de détruire un des préjugés les plus barbares de son siècle. Ce fut dans cette vue qu'il publia son fameux traité De prœsligiis dœmonum.
N'osant pas nier que le diable ait reçu le pouvoir de tourmenter les hommes, il s'efforce de montrer qu'on a tort d'attribuer à l'esprit malin les phénomènes qui peuvent
(*) Bayle, L c, p. 110.
JEATÏ >VIER. 141
s'expliquer d'une manière naturelle. Il prouve que c'est une absurdité dé croire que le démon emploie les sorciei^ comme ses ministres, puisqu'il n'a besoin d'aucun intermédiaire pour opérer le mal. De là il conclut qu'il y a moins de sorciers qu'on ne l'imagine, et que ceux qu'on regarde comme tels sont, pour la plupart, des malades ou des insensés, qu'il faut tâcher de guérir au lieu de les tourmenter.
Wier adressa son ouvrage à tous les princes de l'Europe, en les conjurant de prendre sous leur protection tant d'êtres innocents. Si les bûchers ne disparurent pas entièrement, il en fit au moins diminuer le nombre, et les juges s'habituèrent à ne plus voir dans les prétendus sorciers des coupables dignes du dernier supplice. Mais telle était la force des préjugés, que Wier se vit en butte aux attaques d'une foule d'écrivains, parmi lesquels on regrette de trouver l'auteur de la République ^ Jean Bodin (^).
Wier mourut le 24 février 1588. Ses œuvres ont été recueillies en un volume f), qui contient : 1** De prœsligiis dœmonum et incantationibus ac veneficiis^ libri sex. Le premier livre traite du diable, de sa chute et des bornes mises à son pouvoir; le second, des magiciens et des moyens qu'ils emploient pour tromper; le troisième, des lamies ou esprits; le quatrième, des personnes qui se croient tourmentées par les esprits; le cinquième, des moyens qu'il convient d'employer pour les, guérir, et, enfin, le sixième, de l'injustice qu'il y a de les tourmenter et de les faire périr. ^ Liber apologetiais et pscudo-monarcliia dœmonum. Dans cet ouvrage, Wier se contente de rapporter, d'après les auteurs les plus graves, les noms et les fonctions des rois et des chefs des démons, au nombre de soixante-neuf, lesquels ont sous leurs ordres six millions six cent soixante-six légions. L'épigraphe qu'il a choisie prouve assez son but : 0 Curas liominum, Ô quantum est in rébus inane! 3* De lamentitiis liber, et de commentitiis
(*) Bioffraphie universelle, article Wier. («) Amsterdam, 1660, in-4°.
iii> (OUNFJLLK A(.RIPP.V ET SES DISCIPLES.
jcjuniisy (cuvre dcslince à monlrer la fausseté de jeûnes extraordinaires.
D'après Sprcngel, les observations de Wîer sur le scorbut sont un véritable chef-d'œuvre et ont été très souvent copiées.
Wier défendit avec une grande énergie la mémoire de Corneille Agrippa, dont il avait été l'élève, l'admirateur et Tami. Il le venge de la sotte légende suivant laquelle Agrippa aurait toujours promené avec lui le diable sous la forme d'un cliien noir. Cela ne l'empêcha pas de combattre les absurdités astrologiques et les ridicules préjugés de magie dont fourmille la Philosophie occtitic de ce maître.
Il mérite surtout les plus grands éloges pour avoir attaqué la superstition, mère des procès de sorcellerie, avec une érudition si étendue et si profonde, une perspicacité si pénétrante et une éloquence si irrésistible, que le Maliens malifi' carnm en fut ébranlé et que ceux qui, après lui, voulaient combattre le môme monstre n'avaient plus beaucoup de neuf à dire (*).
« Les prétendues sorcières, dit-il, sont de sottes femmes, mélancoliques ou égarées, dont le malin a tellement troublé les sens qu'éveillées ou endormies, elles croient ressentir en réalité ce que leur imagination égarée leur inspire.
« Rien de plus trompeur, de plus abominable, dit-il, que les épreuves physiques que l'on fait subir aux femmes accusées de sorcellerie ; rien de plus inhumain que d'arracher par la torture à ces êtres faibles et insensés des aveux comme démonstration suffisante de leur culpabilité... Il ne faut condamner à la peine de mort que ceux dont la magie consiste dans l'art des empoisonnements.
« Plus coupables sont les médecins et les ecclésiastiques qui abusent des choses sacrées, particulièrement du saint nom de Dieu, pour guérir les maladies des hommes et des
(*) Mkiners, Yergîeichimg, t. lïl, p. 347-349.