‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 15 sur 182 · LE ROMAN DU RENARD · texte numérisé non relu

LE ROMAN DU RENARD

Mais écoutons quelques traits du poète :

« De même que le loup traite Tagneau, de même les fripons récompensent ceux qui les servent et leur font du bien. Alors qu'on laisse monter ces gens au premier rang, la justice et Fhonneur sont réduits à rien...

« On oublie les anciens services. D'avides fripons sont élevés en grade et la sagesse est repoussée. Aussi les grands commettent-ils de jour en jour plus d'erreurs, car lorsqu'un manant s'élève et devient plus puissant que ses voisins, il ne sait plus lui-même ce qu'il fait. Il oublie son origine, ne s'apitoie sur le malheur de personne et n'écoute nulle prière, à moins qu'elle ne soit accompagnée d'un présent. Tout ce qu'on entend dire, c'est : Donnez, donnez! Ah! combien d'ignorants personnages sont aujourd'hui à la cour auprès du maître, l'environnant de demandes et de flatteries ; mais s'il s'agissait d'une oreille pour lui sauver la vie, ils le laisseraient plutôt mourir que de la donner*. •

a Les trompeurs, lorsqu'ils sont puissants, ont le droit d'accuser les autres; ils font leur volonté et sont redoutés. Ils volent par ci, ils dévorent par là. Us se montrent les os de leur proie encore dans la gueule, et personne n'ose trouver à y redire. On vante tout ce qu'ils font. Chacun leur tient un langage flatteur, les uns pour n'avoir rien à souffrir de leur part, les autres pour partager le gâteau avec eux, dans l'occasion.. •

a Combien d'individus ne trouve-t-on pas qui sont pires que le chien de mon apologue, et qui, au milieu des cours et dans le sein des villes, vendent la liberté et les droits du peuple, les abandonnant au premier venu, parce qu'ils espèrent trouver leur avantage dans une pareille conduite...

« Soit dans l'état ecclésiastique, soit dans le monde, on adopte les principes du renard ; tous suivent la même voie et le prennent pour exemple. Il a laissé une nombreuse postérité qui monte constamment en honneur et en puissance...

aO LA SATIRE ET LES PREMIÈRES HÉRÉSIES.

a Celui qui n*a pas l'adresse du renard ne vaut rien dans le monde actuel et i^obtient ni crédit ni place, mais s'il peut employer les mêmes moyens, il monte et chacun s'empresse de le pousser. On voit plus de r"fenardeaux de nos jours qu'on n'en vit jamais^ bien qu'ils n'aient pas la barbe rousse. La justice est mise de côté ; la bonne foi et la vérité sont repoussées, et nous ne voyons, dans les places, qu'avarice, méchanceté, haine et envie. Enûn, ils ont tout pouvoir. Eux et leur reine, dame Orgueil, gouvernent le monde. A la cour du pape comme à celle de l'empereur, chacun cherche à s'emparer de ce qui appartient à son voisin, et à se mettre en faveur à l'aide de la force, de la bassesse ou de la lâcheté. On ne connaît que l'argent : ce métal est plus aimé que Dieu, et l'on n'est guidé que par la puissance du numéraire. Qui apporte de l'argent est bien reçu et ses désirs sont exaucés les premiers...

« L'impudence, la méchanceté et la luxure ne sont plus aujourd'hui qu'un jeu parmi le clergé. Le pape, aussi bien que l'empereur romain, est entré dans l'ordre de Renardie {^). »

Dans un poème latin antérieur, les attaques contre le clergé sont bien plus violentes. Le loup {Isengrin) y apparaît toujours en qualité d'abbé stupide, ignorant et glouton. Notre étonnement augmente si on réfléchit que l'auteur était moine et qu'il harcèle de la manière la plus impitoyable le clergé, les ordres religieux, les synodes, la vie des couvents, Rome et sa suprématie spirituelle et sa soif inextinguible de l'or. Saint Rernard lui-môme n'est pas ménagé. Et cependant l'auteur n'était rien moins qu'un homme irréligieux : il fait l'éloge des prélats vertueux de son temps, dont il cite les noms et dont il est l'ami et le confident. Il comble des mômes éloges l'ordre des bénédictins, auquel il semble avoir appartenu.

Dans le Couronnement du Renard et dans le Renard li nouvel^

(') WiLLBMS. Rehiaert de Vos, ti-aduction de M. Delepiorre, p. 287-332.

Page 1