AUTRES POÉSIES SATIRIQUES
de Jacques Giélée, de Lille, la satire s'accentue et va jusqu'à faire parodier rexcommunication par Tarchiprêtre, qui est ÎTâne, hué aussitôt après par le Renard.
Le poème se termine par Tapothéose universelle de la Renardie.
« Cependant la renommée du Renard s'est au loin répandue sur la terre, tellement que tout le monde veut l'avoir avec soi, les gens d'Église surtout. Les Jacobins l'ont demandé et ils veulent le placer à la tête de leur ordre ; le Renard refuse cette position et leur donne son fils aîné Reynardel, qui devient ainsi général des Jacobins. Aux Cordeliers, qui l'ont requis à leur tour, il donne son second ûls, Roussel, qui devient ainsi général des Cordeliers. »
Les deux ordres étaient ennemis : Renard va les rapprocher.
« La querelle s'était envenimée au point qu'elle dut être portée devant le pape et les cardinaux. Mais le saint-père et son conseil ne pouvant parvenir à accorder les deux parties, on propose que le Renard soit coupé en deux et que l'ordre des Hospitaliers et celui des Templiers en aient chacun la moitié. Ceci, comme on pense bien, n'est pas entièrement du goût du Renard, qui offre une transaction. Il mettra une robe mi-partie qui, d'un côté, sera des Hospitaliers et, de l'autre, des Templiers; il aura la moitié de la barbe rasée, de sorte que, d'un côté, il ressemblera à un Templier, tandis que, de l'autre, il aura l'apparence d'un Hospitalier complet; et, ainsi tenant de l'un et de l'autre, il sera à la fois général des deux ordres. Cette transaction est adoptée. Alors la Fortune le couronne et le place au haut de sa roue, d'où il brave impunément la justice et les lois. Depuis ce moment, tous les vices régnent sur la terre ; le monde est devenu l'empire de Renardie (*).
Cette satire fut comme le prélude de toutes les violentes
(•) Van Hassblt, Essai sur r histoire de la poJsie française on Belgique, p. 51-52. — PoTViN, /. c, ten. XVH.
attaques dirigées par les écrivains du xiii* et du xiv* siècle contre les papelarts. L'un écrivait :
Papelart et Béguin Ont le siècle honni ;
l'autre accusait les clercs d'avoir pris pour épouses trois pucelles : Charité, Justice et Vertu ; puis de les avoir déflorées, répudiées et remplacées par trois autres, dont
La première a nom Trahison, Et la seconde Hypocrisie, Et la tierce a nom Simonie.
« C'est là un des traits du caractère du xii* siècle, qui fut une époque de rénovation au moyen âge. La liberté, qui bien souvent y dégénérait en une inconcevable licence et en un cynisme effréné, se continue dans- le xiu* siècle, où non seulement elle se propage dans les chants des poètes, mais aussi se drape dans le manteau de vingt sectes d'hérétiques, des Stadings, des flagellants, des fratricelles, des apostoliques; où le Roman de la Rose prêche la communauté des femmes avec une impudeur inouïe (^). »
La même hardiesse est partout, dans les satires, dans les fabliaux, même au théâtre qui s'établit dans le temple f).
Une opposition autrement redoutable pour l'Église devait être celle des Vaudois. Au xii* siècle, beaucoup d'entre eux, persécutés par l'archevêque de Lyon, étaient arrivés en Flandre. En 1168, Pierre Valdo ou plutôt Valdes ou Valdez f), marchand de Lyon, s'était associé avec deux prêtres pour la traduction de l'Évangile et des autres livres de l'Écriture sainte en langue vulgaire. Des laïques se réunirent autour de lui pour s'édifier réciproquement sur ces livres et se communiquer leurs impressions. Valdo n'avançait encore aucun dogme con-
(*) Van Hassrlt, l. c, p. 52 et 53.
(*) Altmeyer citait ici do longues pages sur les fabliaux, empruntées à Nos pre^ miers sQcles littéraires, par M. Ch. Potvin. (Note des éditeurs.) 1/ W Voir Herzog, Die romanischen Walflettser, Halle, 1853, p. 112-117.
l'opposition religieuse : les VAUDOIS aux PAYS-BAS. 53
traire au catholicisme. Ce qu'il y avait de nouveau chez lui, c'était qu'un laïque cherchât à se familiariser avec laBible et à en répandre la connaissance dans les masses. Aussi, le clergé catholique s'alarma-t-il de cette propagande en voyant les Vaudois s'appuyer, dans leurs prédications, sur les textes formels des saintes lettres. Ce fut ce principe biblique qui les poussa plus tard jusque dans le protestantisme du XVI* siècle. Cependant, ils s'attachaient particulièrement à l'étude du Nouveau Testament, qu'ils traduisirent tout entier et s'efforcèrent de mettre en harmonie avec l'Ancien. Leurs interprétations étaient à la fois littérales et allégoriques, comme celles de l'Église f).
En H84, le pape Lucius III, pour les punir de leur persistance dans leurs convictions, lança contre eux les foudres du Vatican, et cette rigueur fut renouvelée en 121S par Innocent III et par le quatrième concile de Latran. Les Vaudois n'en continuèrent pas moins de prêcher ; mais tout en montrant à cet égard de la désobéissance envers l'Église, ils ne reniaient aucun de ses dogmes fondamentaux et étaient loin de rompre toute mesure avec elle. Ce que l'Église leur reprochait, c'était de prêcher qu'il n'y avait point de milieu entre le Ciel et l'Enfer; que le serment était un péché mortel ; qu'il fallait se confesser à Dieu et non pas aux prêtres, qui cependant avaient le pouvoir de donner l'absolution et étaient obligés d'aider les fidèles de leurs conseils et de faire pénitence f).
Les Vaudois continuaient d'occuper une place dans le catholicisme, bien qu'à certains égards ils en eussent franchi les limites. La différence qui existait entre eux et les catholiques n'était pas l'hérésie; ils étaient séparés les uns des autres comme bons et mauvais catholiques. Aussi, jusqu'à l'époque de la réforme protestante, les rapports des Vaudois avec l'Église romaine ne se rompirent jamais complètement,
(«) Herzoo. /. c, p. 117-131.
(*) Hbrzog, /. c, p. 147-173, 210, 347 et 348. — Bossubt, Histoire des variations, œuvi'es complètes, Paris, 1840, t. IV, p. 185.
54 KA SATIHE ET LES PREMIÈUES HÉRÉSIES.
parce que leurs convictions religieuses avaient le catholicisme pour fondement. Leur position tenait le milieu entre l'union et Tindépendance. Et d'abord, ils ne reconnaissaient pas de pontife suprême placé au-dessus des autres prêtres. Le Christ seul était pour eux ce pontife. Ils n'admettaient qu'une hiérarchie d'évêques, d'anciens (prêtres) et de diacres. Leurs prêtres étaient des missionnaires ou vivaient en commun, d'une sorte de vie claustrale. Il y avait aussi des femmes qui suivaient cette règle f).
Après leur proscription par le pape Lucius III et par le concile de Latran, mais surtout après leur dispersion dans divers pays de l'Europe, les Vaudois adoptèrent les mœurs et les idées de diverses sectes, et à leurs anciens dissentiments avec le catholicisme ils en ajoutèrent d'autres (*). Ainsi ils attendaient le Paràclet, annoncé par le Christ, et avec lui une société nouvelle, une nouvelle Église, où toute violence, toute distinction, toute inégalité seraient inconnues ; où les tribunaux et les lois seraient inutiles ; où les hommes ne connaîtraient d'autre mobile de leurs actions que l'amour de Dieu et du prochain f).
En Belgique, les Vaudois paraissent s'être unis aux Cathares et aux sectateurs de Tanchelin. En H82, ils furent cruellement persécutés par le comte Philippe d'Alsace, sur la dénonciation de l'archevêque de Rheims. On tua beaucoup de monde pour avoir rejeté les sacrements de l'Église, le culte des images et le Purgatoire. On renouvela ces persécutions sanglantes en 1459 (^), 1401 et 1491 dans Arras, où
(<) Hkrzog, /. c, p. 205-209.
(*) VoT. lo savant ouvrage allemand de M. Diccklioff snr les Vaudois. — Conf. GlESELBK, t. Il, 2, p. 570 et suiv. — Voy. aussi l'article Valdo dans la BiographiB universelle d^, Michaud.
(^*) Franck, Uéfonnalrur^ cl imbJi cistes deVEnrvpe^ p. 102.
(*) « En ceste année (1459;. on la ville d'An-as, advint un terrible cas et pitoyable que Ton nommoit vaudoisie, ne scay pourquoi ; mais Ton disoit que ce estoient aucunes gens, hommes et femmes, que de nuict i^e transportoienty par vertu du diable, des places où ils estoient, et soubdainement se trouvoient en aucuns lieux, arrière des gens ôs bois ou os désers \k où ils se trouvoient en très grand nombre,
LES vaï:dois. 5K
un grand nombre de nobles avaient embrassé les nouvelles idées hérétiques. Les persécuteurs, confondant la vauderie avec la sorcellerie, représentaient les sectaires comme vivant dans rintimité du diable, qui présidait leurs réunions tantôt sous la forme d'un singe, tantôt sous celle d'un chien, pratiquant la communauté des femmes, égorgeant de jeunes enfants pour faire de leur graisse des onguents destinés à détruire la santé des hommes et la fécondité de la terre. Ils les accusaient de ravir la lumière au soleil, de provoquer la foudre et les éclairs et de chevaucher dans les airs. Un de leurs adversaires les plus acharnés fut Alain de Lille. Leurs idées, propagées par des traductions flamandes de l'Écriture sainte, passèrent de la Flandre en Hollande, où elles enfantèrent plus tard l'anabaptisme f ).
Pendant ce temps, la persécution contre les Vaudois ne
hommes et femmes, et trouvoient illec un diable en forme d*homme duquel ils ne véoîent jamais le visage, et ce diable leur lisoit ou disoit ses commandemens et ordonnances, et comment, et par quelle manière ils le dévoient aorer et servir, puis fûsoit par chacun d*eux baiser par derrièi*e, et puis il baiUoit à chacun un paon d*argent, et finalement leur administroit vins et viande, en grand largesse, dont ils sa repaissoient ; et puis tout & coup chacun prenoit sa chacune, et, en ce point s*estaindoit la lumière, et cognoissoient Tun l'autre charnellement ; et ce £a.it, tout soubdainement se retrouvoit chacun en sa place, dont ils estoient partis premièrement.
M Pour ceste folie furent prins et emprisonnez plusieurs notables gens de ladite ville d*Arra8 et autres moindres gens, femmes folieuses et autres et furent tellement gehénez et, si terriblement toimentez, que les uns confessèrent le cas leur estre tout ainsi advenu, comme dit est. Et outres plus, confessèrent avoir veu et cogneu en leur assemblée plusieurs gens notables, prélats, seigneurs et autres gouverneurs des bailliages et de villes, voire tels selon commune renommée que les examinateurs et les juges leur nommoient et mettoient en bouche, si que, par force de peines et de tourmens, il les accusoient et disoient que voirement ils les y avoient veuz. Et les aucuns ainsi nommez estoient iantost après prins, et emprisonnez et mis à torture tant et si très longuement et par tant de fois que confesser le leur convenoit, et furent ceux-cy, qui estoient des moindres gens, exécutez et bruslez inhumainement. Aucuns autres, les riches et plus puissans, se racheptèrent par force d'argent pour éviter les peines et les hontes que Ton leur ûiisoit. n (^Chroniques de Monstrelet, cul ami, 14S9, i, 83 verso et 84 recto.)
(•) DiBRCXSBNS, p. 273. — Ypey et Dbrmout, Aanteehemngeti op de geschiedenis der Nederlandsche heroormde Kerh. Broda, 1819, 1. 1, p. 48, 360 et361 . — Blaupot TEN Catb. Gesehiedkundig ondersoek naar den Waldenschen oorsprong der Nederlandsc?ie doopsgesiiideti, Amsterdam, 1847, p. 48-52.
s'endormait pas : Robert le Bulgare, moine, ainsi appelé d'un des noms donnés aux Vaudois, dont il avait abjuré la croyance, se fit nommer inquisiteur par Grégoire IX et poursuivit avec rigueur ses anciens coreligionnaires. Il en fit brûler et enterrer vifs plus de cinquante, en trois mois; il raffina leurs supplices. On vit en Flandre des klompdraegers ou kloeffers (^) livrés aux piqûres des abeilles après avoir eu la moitié du corps écorché. Leur foi ne se démentait pas dans ces tourments (*).
En 1459, on brûla à Lille un schismatique portugais nommé Alphonse. Il marchait demi-nu, portait la barbe longue et les cheveux négligés. « Vivant dans la pauvreté et dans la mortification, il était presque toujours occupé à prier Dieu« Il prétendait que depuis saint Grégoire le Grand, il n*y avait plus, dans FÉglise, ni pape, ni évoques, ni prêtres légitimement ordonnés, et que le corps de Jésus-Christ n'était point véritablement dans l'eucharistie f). » Alphonse avait fait une propagande telle, que le magistrat de Lille appela, pour le combattre, un célèbre théologien de ce temps, nommé Jean le Fel, qui prêcha aussi contre les Turlupins, sur lesquels, toutefois, la vue du bûcher fut plus puissante que les sermons de ce docteur (^). Cette même année, au commencement de novembre, on brûla à Langres, comme Vaudois, un ermite nommé Robinet de Vaux, natif d'Hébuterne dans l'Artois. « Ce malheureux laissa échapper, au milieu des tortures, les noms de Déniselle et du vieux maître Jean Lavite, peintre et poète, connu sous le sobriquet d'Abbé de peu de sens. L'inquisiteur fait arrêter Déniselle, femme de folle vie, qui demeurait à Douai. Cette femme, après avoir supporté courageusement la question, qu'on lui avait appliquée plusieurs fois,
{^) C'était sous co nom que les Vaudois étaient connus en Belgique : il signifiait porteurs d^ sabots,
('/ Mbrtens et ToRPS, p. 408.
p) De Rosny, Histoire de V abbaye de Loos. Lille, 1838, p. 76 et 77.
(') Id., iOid.
PERSÉCUTION DES VAt'DOIS EN BELGIQUE. 57
finit par succomber et confesse tout ce qu'on veut : elle s^accuse de vauderie et reconnaît l'Abbé de peu de sens pour son complice. Celui-ci, cependant, avait dérouté les limiers de saint Dominique et commençait à respirer dans la retraite qu'il avait choisie à Abbeville; mais l'inquisiteur fait tant qu'il le découvre. Il se rendit aussitôt dans cette ville, arrêta Lavite et le ramena dans la cité d'Arras le 25 février 1560. Là, les bourreaux l'attendaient avec la question du chapelet ; le poète le savait : craignant d'être trahi par ses forces et de compromettre ses amis par des aveux arrachés à la douleur, il voulut se couper la langue avec un canif et se fit une blessure qui l'empêcha de parler pendant longtemps. Mais l'inquisition ne se laisse point arrêter : ce sera par écrit qu'il fera ses aveux et qu'il nommera ses complices; en effet, ce pauvre vieillard Ç) confessa qu'il avait été en vauderie et qu'il y avait vu beaucoup de gens. Cette confession eut lieu devant les vicaires de l'évêque d'Arras, absent, c'est-à-dire devant Pierre Duhamel, archidiacre d'Ostrevant; Jean Thiébault, officiai; Jean Pochon et M<ithieu Duhamel, secrétaire de l'évêché, Jacques Dubois, docteur en théologie, doyen en l'église de Notre-Dame; tous les cinq chanoines d'Arras. Plusieurs personnes furent aussitôt arrêtées; mais les vicaires généraux se décident à les renvoyer tous sans nulle punition. Dubois s'oppose à cette résolution ; range à son parti le frère mineur, Jean Faulconnier, évêque de Baruth, suffragant de l'évêque d'Arras, et va trouver à Péronne le comte d'Étampes, capitaine général des marches de Picardie pour le duc de Bourgogne. Le comte vint à Arras, rappela aux vicaires les ordres que Philippe le Bon leur avait donnés, leur commanda de faire leur devoir ou qu'autrement il s'en prendrait à euxmêmes. Les vicaires généraux cherchèrent à se soustraire à cet ordre rigoureux. Toutes les confessions des prisonniers accusés de vauderie furent envoyées par eux à deux ecclésias-
(*) Il pouvait avoir de 60 à 70 ans.
tiques renommés par leur piété et leur savoir. La réponse de ces ecclésiastiques fut que les Vaudois repentants ne méritaient pas la mort. L'évéque d*Amiens les jugeait plus sainement encore : il pensait que les malheureux, à qui des bourreaux dictaient les aveux, n'avaient pas fait et ne pouvaient pas même faire ce dont ils s'accusaient.
« Jean Taincture , docteur en théologie, qui demeurait à Tournai, écrivit, de concert avec d'autres notables clercs, un beau traité sur la vaudcrie, dont la publication eut pour effet de faire relâcher les prisonniers qu'on détenait à Tournai sous ce prétexte. Mais le fanatisme du doyen d'Arras s'en ébranla peu. Le procès des prisonniers vaudois s'instruisit de nouveau devant un tribunal où vinrent siéger tous les clercs de la ville et cité d'Arras et quelques laïques, tels que Gilles Flameng et Mathieu Paille, avocats de Beauquesne. Le lendemain (9 mai), l'Abbé de peu de sens, Déniselle, quatre autres femmes du peuple et le cadavre de Jean Lefebvre, sergent des échevins, qui s'était étranglé la nuit dans sa prison, tous les cinq coiffés d'une niître où était la figure du diable adoré par un Vaudois, furent amenés sur un échafaud dressé dans la cour de la maison épiscopale; l'inquisiteur les prêcha devant une foule immense, accourue de douze lieues à la ronde. Jean Lavite, ainsi que ces femmes infortunées, répondit affirmativement à chacune des charges sur lesquelles on l'interrogeait, et, après cette confession, la sentence fut prononcée par laquelle on les rendait à la justice laïque comme pourris, indignes de se trouver avec les membres de la sainte Église, et déclarait tous leurs biens confisqués. Déniselle fut remise au magistrat de Douai, celui d'Arras eut les quatre autres femmes et le cadavre ; l'iVbbé de peu de sens fut rendu au prévôt et aux échevins de la cité. Tous moururent avec courage, protestant de leur innocence jusque sur le bûcher et vouant à l'exécration publique Gilles Flameng, dont les fallacieuses promesses leur avaient extorqué l'aveu d'un crime imaginaire.
PERSÉCUTION DES VAIDOIS. 89
Le fanatisme trouva bientôt un puissant auxiliaire dans la cupidité des courtisans qui étaient parvenus h faire appliquer à ceux d'Arras la confiscation de leurs biens pour le cas particulier de vauderie, malgré les privilèges dont ils jouissaient. On immola des victimes d'un rang plus élevé et surtout celles qui se recommandaient par leur grande fortune. Dès lors, la résistance ne se formula plus seulement en vaines protestations d'innocence. On avait beau ajouter aux prétendus crimes des Yaudois en leur attribuant toutes les calamités publiques, comme on venait de le faire; ces horribles supplices avaient fini par éveiller dans la population une vive sympathie pour les victimes. La persécution apportait , d!ailleurs , une gène immense au commerce d'Arras, parce que les aubergistes refusaient le logement aux marchands de cette ville, et que leur crédit était anéanti par les craintes que chacun avait de les voir arrêter comme Vaudois et prononcer contre eux la confiscation de tous leurs biens. Le parlement de Paris, le roi de France, le pape même s'interposèrent entre les bourreaux et les victimes. Au mois de juin 1461, le parlement déchargea de toute condamnation Colard de Beaufort, riche et vieux (*) chevalier, convaincu de vauderie par l'inquisition d'Arras 0; il est mis en liberté avec quelques-uns de ses
(«) Il avait 72 ans.
(*) • Et dit ledit inquisiteur que ledit seigneur de Beauflfort avoit consenti au vouUoir de méchantes femmes et que, par leur enhort, il avoit pris un bastonchier et oingt ledit bastonchier et ses mains d'ung oignement qu*on lui avoit baillié, et puis mis ledit baston entre ses jambes, fust ix)rté par Tennemy d'enfer à une lioue près d*Arras en la vaulderie, et illecq présens tous ceux qui y estoient, feit hommaige au diable d'enfer, lequel y estoit et présidoit en forme de singe et baisa au diable la patte; et combien que le diable lui requist son âme, il ne lui donna que quatre de ses cheveux de son chief ; ce fait, en icelle place cognut une femme carneUement, et ne fust point ladite femme nommée; et dit encoires ledit inquisiteur que ledit soigneur de Beauffoi*t avoit esté par deux autres fois encoires en ladite vaulderie ety estoit allé à pied, en plein jour, après dîner, et y estoit le diable en forme de quien, et là le preschoit le diable et disoit qu'il n y avoit monde que cestuy où nous sommes, et n'avoient point d'âme aultre que les bestes, et quant ils mouroient, tout mouroit. »• (J. Du Clbrcq, Mémoires, etc. Bruxelles, 1823, t. III, p. 63 et 64.)
compagnons d'infortune, et le trop confiant vieillard continue d'habiter les lieux qui obéissent à ses juges implacables; bientôt traduit de nouveau, sous le prétexte le plus frivole, devant le tribunal sanguinaire, ses cendres dispersées au vent attestent la puissance et l'orgueil de ces hommes barbares. Cependant, l'évéque d'Arras, Jean Geoffroy, en faisant son entrée dans la ville épiscopale vers la Toussaint de 1461, comme légat du pape , désavoue la conduite de ses vicaires et dépose son secrétaire. Faulconnier est arrêté et conduit en prison dans la ville de Bourgogne, où il avait reçu le jour; Paille va s'établir à Paris, et Flameng, qui n'était pas aimé dans Arras, se retira à Douai. Dubois, attaqué d'aliénation mentale, comme il se rendait à Corbie, fut ramené à Paris, où il mourut après une longue et douloureuse maladie. Et, toutefois, ce ne fut qu'en 1491 que les héritiers de Beaufort et de Jean Touquet, riche bourgeois et échevin f), obtinrent un arrêt du parlement qui réhabilitait tous les Vaudois condamnés par la cour spirituelle, ordonnait la restitution des biens confisqués et imposait de fortes amendes aux juges des victimes. En outre, on porta à la connaissance du public que, le 18 juillet, il serait prononcé, dans la cour du palais épiscopal, par un docteur en théologie de l'université de Paris, qui exposerait en partie l'arrêt du parlement...
Le prédicateur Geoffroy Broussart prit, pour texte du sermon qu'il prononça devant un concours immense de peuple, ces paroles de David : Eriidimhn, quijndicatis tcrram. Chacun festoya de grand cœur ce jour tant souhaité; il y eut bannières, étendards, jeux et ébattcments sur le petit marché d'Arras. Mais les bourgeois n'avaient pas attendu l'arrêt du parlement pour flétrir les persécuteurs : au milieu de leur toute-puissance, lorsque les bûchers fumaient, des rôles de papier furent répandus dans la ville. Un poète y exha-
(') Il avait été brûlé avec do Beaufort.