‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 154 sur 182 · PIERRE A THYMO. JACQUES DU CLERCQ · texte numérisé non relu

PIERRE A THYMO. JACQUES DU CLERCQ

Ce qui justifie cet éloge, c*est que chez lui les événements publics sont développés dans le plus grand détail et avec le plus grand soin, tandis qu'il se contente, pour ainsi dire, d'effleurer les faits particuliers et moins importants.

Tantôt il copie les lois en entier en les incorporant dans son livre, tantôt il se borne à en rapporter les articles les plus remarquables. De celte manière, si la plupart- des lois anciennes des rois francs, si les constitutions tant ecclésiastiques que civiles des empereurs germaniques étaient perdues ailleurs, on en retrouverait dans ce recueil le texte ou (lu moins de quoi y répandre quelque lumière. Ainsi ce livre peut servir à développer non seulement notre histoire, mais encore celle de la France et de l'Allemagne.

Ce livre resta longtemps enfoui. L'auteur avait ordonné que son ouvrage, fruit de cinquante années de recherches, fût déposé, après sa mort, dans la bibliothèque de la ville de Bruxelles et que, pour en assurer la conservation, il y fût attaché avec des chaînes de fer, suivant l'usage de ce temps. Il est probable que ces précautions parurent insuffisantes, puisque l'ouvrage fut tiré de là pour être enfermé dans un lieu plus secret encore, de sorte que ce fut seulement vers 1774 qu'on le découvrit et le reconnut dans le grenier de l'hôtel de ville, sous un tas de papiers (*).

Une chronique très agréable à lire est, sans contredit, colle de Jacques Du Clercq, seigneur de Beauvais, qui fut contemporain des événements qu'il décrit. Issu d'une noble famille de l'Artois f), il vécut à la cour de Philippe le Bon, avec la qualité de gentilhomme et de conseiller du prince. Ses ancêtres, attachés aux comtes de Handre, les avaient constamment servis, soit dans leurs conseils, soit dans leurs armées (^.

(M De Nelis. p. 45-51. — Voy., pour plus de détails, de Reiffe5iberg, Bulletin de la Commission d'histoire, t. I, p. 184 et suiv. (*) Il naquit on 1424.

(*; Dk Rkikfenberg, Mémoires Aq^, Du Clercq. Brux., 1823, t. I, p. 9-14.

190 I.ES lllSTOniE.^S, LES GÉOGRAPHES ET LES ^CMISHATES.

Les mémoires de Du Clercq parconrent un espace d'environ dix-nenf années, de 1448 h 14C7. Leur mérite consiste dans la simplicité de la narration, dans un ton de bonne foi et dans un certain air de franchise qui captivent la confiance du lecteur; mais le style en est incorrect, diffus et barbare. En revanche, ils font connaître une foule de détails curieux que rejette l'histoire proprement dite ('). Les événements racontés par Du Clercq ont été retracés par Monstrelet f), Commines (^ et Olivier de la Marche (*) ; mais Du Clercq y ajoute des particularités qu'ils ont omises.

« Depuis la brillante, mais trompeuse domination des <lucs de Bourgogne, qui mutilèrent nos vieilles libertés et alîaibliront notre vieille énergie, sans avoir ni le génie ni le temps de nous donner en compensation l'unité nationale, tout ce que la Flandre avait accompli de gloire et de grandeur paraissait oublié pour jamais, et tout faisait présager que les Flamands en viendraient un jour à ce point d'égarement d'oublier les Artevelde pour ne plus se rappeler que Charles- Quint. Un homme se rencontra qui osa protester contre cet étrange abaissement de tout un peuple, et qui, au milieu de la plus glaciale indifférence, se prit à célébrer avec amour les grandes choses de la Flandre au moyen âge. C'était un pauvre curé de lîlankenberghe, et la postérité s'est montrée si ingrate à son égard que son nom a franchi à peine le cercle étroit des hommes de science (^). »

Jacques De Meyere (Meyer ou Meyere) naquit, le 27 janvier 1491, à Vleteren, pauvre village à deux heures de Bailleul f), qui ressortissait alors à l'antique châtellenie de Cassel. Né d'un père (jui avait quelques relations avec les humanistes du temps, le futur annaliste se prit, dès sa jeunesse,

(•) Dk Rkifkenbeug, Mihnoires de J. Du Clercq. p. 14-19.

(') Il commence en 1400 et finit en 1444 et il a étt^ continué par d'autres.

(■) Il commence en 1464 et finit en 1498.

(*; Il commence en 1435 et finit en 1492.

(^) Flandre libérale, t. I, p. 58 et 59.

{^} Ce qui rengagea à se nommer quelquefois Baliolaniis,

JACQUES DE MEYERE. i91

(le respect et d'enthousiasme pour Tantiquité et puisa dans les écoles de la Flandre ce goût pour la belle latinité qui s'est reflété dans ses écrits (^).

Un riche ecclésiastique, devinant son mérite, offrit aux parents de Jacques de se charger de l'éducation de l'enfant, en leur promettant de le conduire à Paris, pour qu'il pût y achever ce qu'il avait si bien commencé en Flandre. De Meyere y conquit ses grades de docteur en philosophie et de docteur en théologie. Son bienfaiteur voulut ensuite le conduire en Italie et lui assurer dans ce pays une position honorable; De Meyere refusa : il aimait trop la Flandre. Il retourna dans sa patrie, pauvre de fortune, mais riche de connaissances; il avait résolu de consacrer ses veilles «^ l'histoire de Flandre. Mais avant de réaliser ce désir, il entra dans les ordres et s'établit à Ypres, qui brillait alors par son commerce, le nombre et l'activité de ses habitants et une propension particulière vers l'étude de l'antiquité. Il ouvrit une école, et de nombreux élèves y aflRluèrent pour entendre l'éloquence cicéronienne du jeune gradué de l'université de Paris f). Lié particulièrement d'amitié avec Despautère, dont il avait fait la connaissance à Ypres, il parvint à conquérir l'amitié d'Érasme, qui, comme plus tard Voltaire, dispensait la gloire. Dès lors, il se trouve partout des amis pour le philosophe et le grammairien qui allait restaurer les bonnes études en Flandre. Bruges devint jalouse d'Ypres et lui disputa l'honneur de posséder ce fameux latiniste, en le nommant titulaire d'une chapelle à l'église collégiale de Saint- Donat. A Bruges, le concours de ses auditeurs fut plus grand encore qu'à Ypres. Et cependant, les vœux de Meyere tendaient plus haut qu'à susciter dans l'esprit de ses compatriotes l'amour de l'antiquité classique; il se croyait appelé à mieux les servir en leur rappelant les glorieux souvenirs

(*) Flandre libérale^ p. 50 et 60.

(*) Flatuire libérale, p. 59-03. — Recueil de documents concernant Thistoire et les antiquités do la Flandre, 2*' série, p. viii et ix.

192 LES HISTORIENS, LES GÊOGIUPUES ET LES nUMISMATES.

(le leurs ancêtres. Ce besoin d^interroger les temps qui ne sont plus, si généralement répandu aujourd'hui, Meyere alors était seul à réprouver. Au fond des vieux monastères, quelques moines continuaient les chroniques, époussetaient les cartulaires, enluminaient des missels. Les chapelains de 4[uelques seigneui*s dressaient des ai-bres généalogiques; çà et là un secrétaire de commune mettait en ordre les comptes (le sa ville; mais c'était tout. Aucun de ces hommes ne se souciait de la véritable histoire. Il fallut du courage à Meyere pour entreprendre cette tâche, et ce dut être émouvant de le voir prendre le bâton de voyage pour aller de cloître «i cloître, de château en château, de ville en ville, réclamer connue une faveur le droit de compulser des manuscrits aux- «jucls peut-être personne ne songeait plus. Les épreuves ne lui furent pas épargnées. La plupart des villes se défiaient de cet homme comme d'un émissaire du pouvoir, qui venait surprendre leurs secrets et trouver contre elles quelque nouveau moyen d'exaction. Les chàteaifx ne s'ouvraient pas plus facilement, et les craintes puériles des moines lui rendaient très souvent inaccessibles les documents des monastères. A force (le patience et même de sacrifices pécuniaires (il avait vendu son modeste patrimoine), Meyere réussit mieux qu'il ne l'avait espéré d'abord, et, en 1531, parut à Anvers un in-i** de 00 pages, intitulé : Jacobi Meyern Baliolani, flandricarum rcnnn, tomi X. Ces dix tomes ne faisaient réellement qu'autant de chapitres ou sections, précédés d'une préface dans laquelle l'auteur donnait cette publication comme un prélude 0.

Contre toute espérance, ce mince opuscule fut accueilli

favorablement par ceux auxquels il était destiné, si bien que,

dans le courant de la même année, une seconde édition parut

à Bruges f).

Quelque bruit que ce livre eût fait tout d'abord, le pouvoir

(') Flandre libth'ole, p. 07-70. — Reciteil cité, p. x et xi. (-) Jbid., p. 70 et 71. — Recueil cité, p. xr.

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sembla ne pas s'en inquiéter. Cela s'explique. 11 ne remuait que (les cendres. S'il disait avec orgueil comment le comtç de Flandre n'avait jamais été soumis d'une manière absolue à la couronne de France; comment, au contraire, nos princes s'intitulaient, à la face de tous, comtes et marquis par la grâce de Dieu; si l'historien patriote parlait avec amour de ce plantureux pays flamand, riche de tant de productions diverses; s'il célébrait l'origine de ce peuple pieux, intrépide, sobre et prévoyant, il ne réveillait pas encore la redoutable mémoire de ses tribuns. Pourquoi craindre ces fouilles, qu'escortaient un innocent avant-propos et une hymne au saint nom de Jésus? Il n'y avait guère que la latinité d'Érasme qui, alors, eût été mise en suspicion Q.

Cet ouvrage forme une sorte d'introduction aux Annales. Évidemment, De Meyere avait l'intention de le compléter. Ce (jui est certain, c'est qu'un ouvrage de lui, qui doit avoir paru avant 1538, est complètement perdu. On attribue la cause de sa perte au gouvernement de Charles-Quint, qui ne permit pas de rappeler au peuple ses privilèges f).

Après cette publication, Meyere se remit à l'œuvre avec une nouvelle ardeur; mais les veilles et les voyages compromirent sa santé et épuisèrent ses ressources. Il rouvrit son école à Bruges et, après quatre années d'enseignement, il reprit ses voyages historiques en Flandre.

Pendant ces quatre années, il avait fait paraître à Anvers, en 1534, un long fragment d'un poème bien connu aujourd'hui, mais parfaitement oublié alors.

C'étaient quelques centaines de vers de la PliUippide de Guillaume le Breton. Meyere les avait découverts à Bruges et en avait corrigé le latin barbare. Dans ces fragments, un étranger, un écrivain à la solde de la France, en célébrant les guerres de Philippe-Auguste, exaltait la richesse et la [>rospérité de la Flandre. Quelle bonne fortune pour Meyere,

n) La Flandre libérale, p. 70 et 71. \

(*) Recueil cité, p. xi-xiv.

T. II

dont toutes les pensées tendaient à la réhabilitation de son pays C) !

Ce fut en 1558 que parut son Abrégé des chroniques de Flandre. Il avait été imprimé à Nuremberg; mais conrnie Nuremberg relevait de l'Empire et que la chronique ne pouvait être imprimée sans un privilège impérial, il n'y eut sorte de mutilations qu'on n*eût fait subir au manuscrit de Meyere. On ne recula pas même devant l'absurdité de le mettre en contradiction avec lui-même. Le texte significatif du privilège ne permettait l'impression du livre que si l'auteur 5e conformait aux corrections et aux changements qui y avaient été faits par le conseil de Flandre, et supprimait le texte des privilèges de certaines villes et communautés particulières dont le volume faisait mention f).

Ces mutilations s'expliquent si l'on réfléchit que Charles- Quint, jaloux d'étouffer les libertés flamandes, comme il avait étouffé celles de l'Espagne, voulait faire plier sous sa monarchie universelle nos vieilles mœurs et s'efforçait de comprimer l'esprit de nos coutumes et d'effacer jusqu'au souvenir de tout ce qui aurait pu les rappeler. Cette première édition, écourtée encore par' suite d'une maladie grave de l'auteur, s'arrêtait à l'an 1278. Si Meyere avait eu à retracer nos luttes intérieures contre Louis de Maie, contre Louis de Crécy, contre Philippe le Bon, contre Maximilien d'Autriche, il est probable que la censure de Charles-Quint aurait rendu la publication des Chroniques de Flandre impossible f).

Les deux cent soixante-six pages de l'édition de Nuremberg présentaient un aperçu net et substantiel de ce que les annales de la Flandre offrent de plus remarquable et de plus attrayant. Le récit prenait date des grandes migrations germaniques et se poursuivait sans se briser jusqu'à l'année 1278, alors que la comtesse Marguerite cédait le trône à son

: ;(«) La Flandre libérale, p. 71-73.

■ ;(•) Jd., p. 73 et 74.

' ' (') Voisin, dans le Recueil cité, p. xvi et xvii.

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fils Gui de Dampierre. On n'y faisait encore que pressentir vaguement les révolutions démocratiques du xiv^ siècle ; et, dans tout ce long espace de 445 à 1248, le peuple flamand n'avait usé qu'une seule fois de sa terrible souveraineté : c'était sous Guillaume Cliton.

Que n'eût pas fait la censure si, dès lors, Meyere, comme il le fit plus tard, avait poussé son histoire jusqu'aux temps de la puissance des communes ?

De 1537 à 1540, où il devint chapelain de l'église de Saint- Donatien à Bruges, De Meyere dut interrompre la rédaction de ses chroniques parce qu'il avait été chargé de l'éducation des enfants de Louis de Flandre, seigneur de Praet. En 1543, il devint curé de Blankenberghe, où il ne mit jamais le pied, s'étant fait remplacer par un vice-curé, de scandaleuse mémoire. Enfin, le 5 février 1551, une fièvre maligne emporta le célèbre historien. Il avait continué ses chroniques jusqu'au temps de Charles le Téméraire, mais le bonheur de les voir entièrement imprimées lui fut refusé f).

Son neveu, Antoine Meyere (^, avait reçu ses dernières confidences et il avait accepté la mission de publier son manuscrit. Mais les circonstances étaient devenues de plus en plus difficiles : la grande émeute de Gand avait éclaté et Charles- Quint construisait aux portes de cette ville une citadelle formidable pour mater la commune. On comprend que le neveu dut d'abord n'essuyer que des refus quand il demanda un privilège d'impression pour les écrits de son oncle. Cependant, en 1561, les Commentaires ou Annales des événements de Flandre paraissaient, à Anvers, avec le privilège de rigueur. Mais à quelle condition? A condition que l'éditeur fit disparaître « toutes les digressions qui paraissaient avoir peu

(*) Recueil cité, p. xxi*xxiv. — La Flandre libérale, p. 78.

(*) Nô en 1527, il se distingua comme professeur de grec à Louvain, puis ouvrit une écolo lutine à Tirlemont (1550) et devint successivement recteur de l'école latine de Cambrai et de celle d'Anvers. 11 mourut en 1597. Van der Aà, lettre M, p. 744-745.

de rapport avec celte histoire ». Ces digressions étaient, sans doute, des aperçus généraux, des réflexions lumineuses sur le caractère des hommes ou des événements, que Jacques De Mcverc avait le taleitt de jeter dans ses narrations, et qui uujourd'liui pourraient nous donner l'intetligcnce de hien dos choses. ^Vntoine De Meyere fut aidé dans cette charge pénible de censeur des œuvres de son oncle par deux .savants : Jean lloutsaneus et Pierre Libbus, dont il vante la grande dextérité dans ce genre de travail.

Ce n'est pas tout : Antoine, pour se soustraire aux persécutions que lui suscita celte publication, fut forcé de s'abriter sous la protection de Maximilien de Berghes, archevêque de Cambrai. Son oncle n'avail-il pas osé parler d'Artevelde et des Chaperons blancs, qui, en 1559, avaient reparu sous le nom de Crcesers (')?

Non contente d'avoir fait subir des mutilations à l'œuvre de Jacques De Meyere, la censure s'y permit encore des falsifications. De Meyere, en effet, n'était pas un annotateur de faits et d'anecdotes, mais un historien, un historien tellement considérable qu'il a justement mérité le titre glorieux de père de l'histoire de Flandre.

Malgré tous ses soins, il craint de n'avoir pu donner à SCS Annales un caractère de vérité. « Il a existé, di^il, parmi nos ancêtres, et même à des époques reculées, beaucoup d'hommes courageux et d'un grand caractère, mais nous n'avons pour eux ni larmes ni souvenirs, leur mémoire est ensevelie dans une nuit profonde, et leurs noms même ne .sont pas arrivés à la postérité. Pourquoi? Parce qu'il leur a manqué, comme dit le prince des poètes lyriques, un historien. Et nous, Flamands, pourquoi ne pas nous réveiller enfin de noire léthargie? Pourquoi préférer les ténèbres à la lumière? Pourquoi ne pas dissiper la nuit profonde qui enveloppe encore les fastes de nos glorieux ancêtres (*)? »

(') La Flanili-e libi'ncle, p. 78 et 79. — Vû[S[S, p. xviii. ('/ Voisin, p. 245 et 246.

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