VÉSALE A BRUXELLES ET EN ESPAGNE
acte (le désespoir, que Vésale devait déplorer amèrement dans la suite f).
Ce fut en qualité d'archiâtre de Charles-Quint qu'il séjourna à Binixelles pendant les dernières années de la vie de ce prince. Puis il passa en cette qualité au service de Philippe IL
Devenu homme de cour, à peu près étranger à l'anatomie, il sortit momentanément d'un long repos pour répondre sur des points de détail à Fallopia, un de ses élèves les plus distingués, dont l'anatomie, publiée en 1551, renfermait beaucoup de découvertes et indiquait avec respect quelques corrections à faire à celle du maître.
« Cependant, riche, puissant et considéré à cette cour de Madrid, où affluaient les trésors du Nouveau-Monde, Vésale jouissait de sa gloireet favorisait de tout son crédit l'étude de l'anatomie, lorsqu'une accusation étrange vint, dit-on, le précipiter dans l'abîme du malheur. On prétendit qu'ouvrant le cadavre d'un gentilhomme en vue d'y découvrir la cause de sa mort, le cœur avait palpité sous le scalpel, crime invraisemblable, mais que la mort devait expier. L'Inquisition demanda la tête du coupable, et les prières de Philippe II n'obtinrent que difficilement, ajoute-t-on, que la peine fût commuée en un pèlerinage à la Terre-Sainte f ). »
Qu'y a-t-il de ATai dans cette histoire ? Il semble plus vraisemblable qu'à une époque où il y avait une vive animosité entre les Belges et les Espagnols, Vésale, qui appréciait les hommes et les choses dont il était entouré et se lassait de vivre dans une cour où les moines surtout ne lui pardonnaient point ses plaisanteries sur leur ignorance, leur costume et leurs mœurs, voulut quitter ce pays, et que, ne pouvant donner ses vrais motifs, il prit le prétexte d'un pèlerinage à Jérusalem, le moyen le plus pi'opre à favoriser sa retraite sans déplaire au roi f).
(') J. De Meksseman, Album bio^aphigite des Bt^ffes célêhres, t. H, p. 52-54. (') RicuKRAND, dans la Biographie universeile citée, p. 535.
(') RiCHERAND. — GOKTHALS, p. 124-128.
236 l'aNATOMIE et la BOTxVXIQUE.
Vésîile s'achemina donc vers Jérusalem avec Jacques Malatesla, général des Vénitiens. Ballotté par des fortunes diverses durant ce périlleux voyage, il fut, à son retour, jeté par la tempête sur les côtes de l'île de Zanthe, dans la mer Ionienne, vis-à-vis du golfe de Lépante,où il mourut de faim le 15 octobre 1504, à l'Age de cinquante ans. Peut-être ses restes mortels seraient-ils devenus la pâture des oiseaux de proie, si un orfèvre, qui l'avait connu par hasard et qui aborda dans l'île à cette époque, ne lui avait donné la sépulture.
En ce moment, la république de Venise l'appelait a l'université de Padoue, qui venait de perdre Gabriel Fallopia, de sorte que, s'il était revenu de son pèlerinage, Vésale aurait succédé à son élève dans la chaire d'une université que ces deux grands hommes avaient illustrée (^).
« Que les astronomes, dit Portai f), me vantent Copernic; les physiciens, Galilée, Torricelli, etc.; les mathématiciens Pascal ; les géographes, Christophe Colomb, je mettrai toujours Vésale au-dessus de leurs héros. La première étude pour l'homme, c'est l'homme : Vésale a eu ce noble objet et l'a rempli dignement. En acquérant de nouvelles connaissances sur sa structure, l'homme agrandit, pour ainsi dire, son existence, au lieu que les découvertes de géographie et d'astronomie ne le touchent que d'une manière indirecte. »
Après les travaux d'anatomie de Vésale, il restait encore à faire la plus grande découverte de toutes, celle qui devait influer le plus sur l'état de la science, celle de la circulation du sang. Ceux qui prétendent qu'Harvey n'en est pas seul l'inventeur assurent que Vésale en avait parlé avant lui d une manière précise, et, d'après les plus grands historiens de la médecine, ils n'ont pas tort f).
(«) RiCHERAND, p. 535. — GOETUALS, p. 128 et 129.
(•) Histoire de Vanatomie et de la chirurgie. Paris, 1770-73, t. I, p. 394 et suiv. Cj KuRT Sprengel, Histoire de la méd^<:ine. Paris, 1815, t. IV, p. 1 et suiv. (trad. Vie Jourdan). — Gokthals, p. 130-132.
VAN BAERSDORP. 237
L'illustre chirurgien français Ambroise Paré se plaît à reconnaître la gloire de notre compatriote, qu'il appelle <c grand et célèbre », et il ajoute : « Je dis grand et célèbre, duquel les livres préparent aujourd'hui les études des hommes doctes ».
Comme premier médecin de Chailes-Quint, Vésale avait pour collègue Corneille Van Bacrsdorp, né à Bruges vers 1488 et descendant de l'illustre famille de Borsselen, investie de la seigneurie de Baersdorp, dans l'île de Zuid-BevelandC).
Après avoir étudié la médecine en France et en Italie, Van "^ Baersdorp revint dans sa ville natale, où il publia, en 1538, un grand ouvrage sur cette science (^. Soit que cette production • eût fait parvenir sa renommée jusqu'au trône impérial, soit que sa haute naissance lui eût valu le privilège d'être distingué par l'empereur, Van Baersdorp fut appelé en 1550 à la dignité de chambellan et de médecin de Çharles-Quint^ et il lui resta attaché jusqu'à sa mort.
Le service médical de la maison, de Charles-Quint était singulièrement composé : à côté de Vésale et de Van Baersdorp, se trouvaient une foule de médicastres et de charlatans. Pour peu que, parmi les fonctionnaires de la cour, une maladie offrît quelque résistance au traitement d'un des praticiens, tout le monde était consulté; il en résultait un conflit d'opinions qui ne pouvait guère tourner à l'avantage du malade et qui n'était pas fait non plus pour rassurer le praticien sérieux f).
A quoi un médecin ne devait-il pas s'attendre de la part des courtisans, alors que Qram elle écrivait, le 20 octobre 1558, à Viglius : « M. de Lalaing se porte mieux, et je ne crains pas beaucoup les jugements de Vésale sur ses malades, parce qu'il les déclare toujours d'emblée en péril de mort, afin que,
(*) De Meyer, Analectes médicaux, t. II, p. 17-19.
(*) Methodiis iiniverscv artis medici formults expressa ex Galetii iraditionihus^eic,
(') De Mersseman, cité par De Meyer, l. c, p. 22, 23 et 24.
238 l'anatomie et la botanique.
s'ils meurent, ce dire Texcuse et que, s'ils vivent, il passe pour avoir fait un miracle (^). »
Quant à Baersdorp, les plus grandes conti'ariétés lui venaient de l'empereur lui-même, qui s'obstinait, malgré ses conseils, dans le régime le plus funeste à sa santé, tout en reconnaissant, dans ses moments de crise, les mauvais effets de ce régime (^.
La position de Van Baersdorp était d'autant plus pénible qu'il ne. rencontrait que de la malveillance et de la basse jalousie chez les courtisans, qui s'indignaient, se récriaient et tempêtaient contre la prétendue obséquiosité du médecin.
Que l'on se figure combien ces hommes de mérite devaient souffrir d'un tel état de choses, et l'on ne s'étonnera pas que Vésale ait eu deux maladies de langueur dans cette cour si monotone, si triste à la fin de la carrière politique du maître, qui, d'ailleurs, ne récompensait ses serviteurs qu'avec une parcimonie voisine de l'avarice.
D'après Vésale, il était impossible de s'y livrer à des études sérieuses; il n'est donc pas étonnant que Van Baersdorp n*ait plus écrit d'œuvre importante depuis qu'il était au service de Charles-Quint. Le seul livre qu'il composa fut un travail sur la goutte f ), maladie princière dont ce monarque était particulièrement affligé {*).
Van Baersilorp fut sollicité par Sylvius de se coaliser avec ce fougueux adversaire de Vésale pour perdre le grand anatomiste dans l'esprit de Charles-Quint. L'astucieux et passionné Sylvius avait épuisé tous les moyens pour renverser son glorieux antagoniste. Les épigrammes, les calomnies, les injures qu'il lançait contre lui, loin de ternir sa réputation, n'avaient servi qu'à faire ressortir l'implacable animosité du
(*) Wkiss, Papiers d*Étai du cardinal de Granvefle, t. V, p. 281.
(*) Voir, pour les détails, Lettres de Molinœus sur la vie intérieure de Charles- Quint, publiées par de Rkiffbnbrrg.
(•) Sous le titre de Consilium de AiHhritide, publié dans le Recueil de HsXRi Garet : De Arthritidis prœservatione, etc. Francfort^ 1592.
(*) Merssbman, p. 27.
CUARLES-QCINT ET SES MÉDECINS. 239
vieillard jaloux des succès de son ancien élève; Vësale avait grandi dans l'opinion publique à mesure que Sylvius avait perdu de son crédit par ses ridicules persécutions. Celui-ci, ne sachant plus à qui se vouer, imposa silence à sa sordide avarice et se décida à envoyer à Van Baersdorp un squelette d'enfant, cadeau précieux et rare dans ce temps, à condition que le médecin de l'empereur employât toute son influence pour faire tomber Vésale, en le signalant comme un homme dangereux. Pour l'honneur de Van Baersdorp, l'histoire ne dit pas qu'il se soit rendu complice de la haine aveugle de Sylvius (^).
Il paraît qu'à la fin de sa vie, Charles-Quint rendit justice au mérite de son médecin. M. Ferd. Vanderhaeghen, le savant bibliophile gantois, possède une des plus belles chartes qu'il soit possible de voir f). Dans ce document, l'empereur se plaît à reconnaître que c'est aux soins de Corneille Van Baersdorp qu'il est redevable de la vie ; en reconnaissance de ses services, après avoir confirmé ses titres de noblesse et reconnu ses armoiries, il le nomme conseiller de l'empii^e et comte palatin avec le pouvoir de créer et d'établir, dans ce même empire et dans quelque lieu que ce soit, des notaires publics, des tabellions et des juges ordinaires; de légitimer et d'émanciper des bâtards naturels ou autres; de relever ceux qui étaient tombés dans l'infamie; d'aff'ranchir les serfs et d'autoriser leur affranchissement ; d'élever chaque année trois personnes au grade de docteur ou de licencié, tant en médecine qu'en l'un ou l'autre droit, et autant de poètes lauréats, de bacheliers et d'officiers qu'il plairait à Van Baersdorp, pourvu cependant que, dans cette nomination au grade de docteur ou de licencié, il consultât au moins trois docteurs de la même faculté, d'après le jugement desquels les
(*) De Mersseman, p. 27 et 28.
{*) M. Vanderhaeghen Ta mise à ma disposition avec toiis les autres documents et liyi*e6 de sa bibliothèque. QvTû veuille recevoir ici Texpression de mes publics remerciements.