‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 169 sur 182 · THIERRY MARTENS · texte numérisé non relu

THIERRY MARTENS

moyens, les études de cette florissante université, c'est à vous, excellents jeunes gens, que j*ai résolu de dédier toutes les productions de mon art. »

Une autre fois,Martens recommande aux étudiants en droit un ouvrage de Nicolas de Heems, de Bruxelles, sur le code Justinien.

Au bas d'une apologie d*Érasme, il mît en tête d'un errata ce curieux avis :

a Thierry Martens, d'Alost, aux étudiants, salut et bénédiction typographique.

« Quoique nous ayons soigneusement surveillé la correction, de manière à nous servir des deux yeux et à négliger souvent, dans l'intervalle, notre ami Bacchus, cependant, il a été impossible de ne pas laisser échapper quelques fautes. Les voici (^). »

Pour seconder les leçons d'hébreu qui se donnaient au collège des Trois-Langues, Martens s'occupa de la formation d'un double alphabet hébraïque des points- voyelles et réunit les matériaux d'un dictionnaire qu'il tira des rudiments hébraïques de Reuchlin (^.

Martens n'aimait pas les disputes théologiques, si animées à cette époque et si étrangères à ses études classiques. Aussi refusa-t-il constamment d'imprimer des ouvrages de controverse sur les questions de dogme; il ne s'écarta de cette règle qu'en faveur d'Érasme, qui, dans cette circonstance, donna un illustre exemple de tolérance et de magnanimité. C'était en 1516, lors de l'impression du Nouveau-Testament, traduit du grec et annoté par le philosophe, Edouard Lee, docteur anglais résidant alors à Louvain, et qui fut plus tard aumônier de Henri VIII, puis archevêque d'York (1531), écrivit une violente diatribe, où il prétendait relever jusqu'à trois cents erreurs d'Érasme. Lee sollicitait vainement Martens d'imprimer sa critique; Erasme engagea son ami à accepter

(*) Van Iseghkm, p. 161.

(«) Nève, p. 313.

3G2 l/iMPRIMERlE AUX PAYS-BAS.

le inamiscrit du docteur anglais et se chargea moine de payei les frais d'impression (/).

Une autre fois (15:20^ Martens n'avait pas voulu imprimei une réfutation des doctrines de Luther par Jean Driedo oi Driedoens, de Turnhoul, curé de Saint-Jacques, professeui de ihéoloj^ie à Louvain, d'un zèle aussi éclairé qu'ardent poui les doctrines de l'Église et un des rares théologiens don Érasme n'eut pas à se plaindre. Aussi persuada-t-il Thîerr; de la faire paraître, précisément parce que Fauteur traitai ces matières non avec des injures, mais avec des arguments

a Comme je n'approuve point, dit-il, que l'on combatte Lu ther par des cris et des cabales, de même je souhaite de tou mon cœur (pi'on le réfute victorieusement avec des textes d< l'Écriture sainte et par de bonnes raisons (^). »

Malgré sa prudence, Martens encourut une peine acadé mique. L'université avait défendu aux imprimeurs et au: libraires d'acheter, sans l'autorisation du recteur, des livre aux élèves âgés de moins de 25 ans, sous peine d'une amend< de trois carolus. Martens, ayant contrevenu à cette ordon nance, fut condanmé à demander pardon au recteur, ; genoux, les mains jointes et tète nue, en lace du bâtiment d< l'université i^).

Du moment où les humanistes possédèrent une grand< abondance de textes originaux, la philologie grecque prit ; Louvain une importance presque égale à celle de la philo logie latine (*).

Ce fut en loiO que parut dans cette ville la fameuse Vtopie du célèbre Thomas Morus. Cette publication se fit ^"') pai les soins de Pierre Gillis [Pcirus .Eyidins), greflier d'Anvers romaniste et littérateur distingué, qui joignit au texte de;

(*) Van Iskghkm, p. 121, 122 et 120.

('j Mni.ANUS, t. n, p. S21 et 015.

(*) NkvK, p. 303.

("') Sons ce tilro : LibcUiis v*'rc aiirens^ ncc minna sa/ntan's^ quani festivtt.s tl optimo r^'ijmblicœ statu lUquc nova insiila Utopia, authoi'c chirissiino vtro Thom

JOSSE BADE. 262r

échantillons de la langue et de la poésie utopiennes, avec des vers et des lettres de différents auteurs à l'éloge de l'ouvrage.

Grâce aux progrès qu'il venait d'accomplir, l'art typographique devint populaire chez nous, de sorte que dans le dernier quart de ce grand siècle, on ne comptait pas moins de 21 villes belges qui jouissaient des avantages de la presse, tandis que toute l'Italie n'en comptait que 72; toute l'Allemagne, 53; la France, 50; l'Angleterre, 4; l'Espagne, 17, et le Portugal, 2 f).

M. Van der Meersch a fait connaître les imprimeurs belges établis à l'étranger. Parmi ceux que le vénérable patron de la typographie vénitienne avait accueillis dans sa maison, figure notre grand Érasme, qui fut, dans la suite, très choqué de passer pour avoir été correcteur aux gages d'un imprimeur. Il prit beaucoup de peine à assurer que, chez Aide, il n'avait jamais revu que ses propres ouvrages, ou des éditions dont il était entièrement chargé comme éditeur, et non pas comme simple correcteur f).

Martens eut un digne rival dans un élève des hiéronymites de Gand, qui mourut un an après «on illustre compatriote. Je veux parler de Josse Bade {Jodocus Badins)^ né en I4G2, à Assche, gros bourg entre Bruxelles et Alost. Après avoir approfondi l'étude de la langue grecque et de la langue latine à Ferrare, il se rendit à Lyon où il professa l'une et l'autre avec les plus brillants succès. Dans ses moments de loisir, il se délassait, à l'exemple de tant d'autres savants de son siècle, en corrigeant des épreuves d'imprimerie. Bientôt il s'adonna tout entier à l'art typographique, et devint, pour les éditions des auteurs latins, ce que fut Aide Manuce pour

Moro, inclytœ cwitatis londitiensis cioe et vice comité, cura Pétri JC;ndii^ A ntrerpiensisir et arte Theodori Martini, Alostensis, typographi almœ Loranicnsium Academiœ nunc priinum acuratissime eàitiis Cin-4®;.

(') Nève, p. 303. — Van dkr Meersch, Messager des sciences histoiuques de la Belgique. 1843, p. 441.

(*) Renouard, Annales de Vimprimerie des Aide. Paris, 1803-12,t. III, p. 24 et 25.

JrX*

SlU l'imprimerie aux PAYS-BAS.

ct'Ucs «les auteurs grecs, cest-à-dire un des imprimeurs 1(

plus rélèhres. En 1 i99, il s'établit à Paris, où il fut noum

professeur de littérature ancienne à Tuniversité. Mais lo

de renoncer au grand art dans lequel il avait si heureus

ment débuté, il s'appliqua «à le perfectionner et y réussit.

remplaça par ce qu'on nomme aujourd'hui les caractèr

romains le caractère got bique, presque exclusiveme

employé jusqu'alors. De là date cette fameuse imprimer

connue sous le nom de Praclum Asccnsiatiumy qui lança da

le public un si grand nombre d'ouvrages classiques, om

des notes et des commentaires de Bade, ainsi que les me

leurs livres modernes et les sienspropres. Il mouruten looSi

Bade avait eu pour collègue et pour rival, comme profi

seur et connue imprimeur, un de ses compatriotes. Géra

Morrbe ^Morrbeus) ou Descbamps, de Kampen, qui, de reto

dans sa patrie, s'établit à Louvain ; puis, dégoûté de 5

(luerelles avec les théologiens de cette ville, se retira da

son lien natal; il y vivait encore en 1550 (^.

Josse Bade eut un (ils, Conrad, qui embrassa la professii <le son père, auquel il succéda en 1555. Les persécutions re gienses qui marquèrent les débuts du règne de Henri l'ayant forcé, en 15i9, à chercher sa sûreté à l'étranger, se réfugia à (ienève, où il devint ministre de l'Évangile eti on lui donna la bourgeoisie, en 1555.

Conrad Bade s'associa d'abord h Jean Crespin, d'ArK éi^alement réfugié, et travailla avec lui jusqu'à l'arrivée son beau-frère, Bobert Estienne. Tous les deux inontère alors (1552) une innu'inierie qui donna le jour à un grai nombre d'ouvrages, aussi remanpiables par la beauté d types que par la parfaite correclion du texte.

On doit à Conrad Bade d'abord VAlcoi^an des Cordcliers, ta

(•/ Binf/raphic universelle, article Radius, et la iiotic*î do M. Hovois dans Mt'inoirrs de la S(K'i\':té des sciences, îles a;V.v et des leUres du HainaiU t. Il p. VX)'20r:>.

\^') \'\N i^v-K \n., BiVxfr. Woordcnboch,

COr^RAD BADE. 2Go

en latin qu'en françois^ etc. Cette traduction d'une compilation latine, due à Erasme Albère, fut imprimée pour la première fois en 1556; l'original latin y est attribué à Luther, qui avait nn's une préface à celle de Wittenberg; mais dans les éditions suivantes, un avis de l'imprimeur prémunit le lecteur contre celte erreur.

Quelques années après (1560), Bade jugea à propos d'extraire du livre des Conformités la matière d'un second volume, dont il donna la traduction en réimprimant le premier. Ce livre des Conformités [Conformitatum sancti Francisci ad vitam Cliristi), composé par le cordelier Barthélémy Albizzi, de Pise, servit de texte à la verve licencieuse de Bade. « Ce maudit et exécrable livre, dit-il, est tel que, quand tous les diables de l'enfer et tous les hommes aussi auroient amassé en un tas les blasphèmes et mensonges qu'ils sauroient jamais dégorger à l'encontre de Dieu, de Jésus-Christ, des saints et de la sacrée parole de Dieu, ils n'en sauroient plus dire qu'il en est là contenu f ). »

Il ne ménageait pas, comme on le voit, les gros mots. De nos jours, un livre tel que celui de Barthélémy de Pise n'attirerait que le ridicule.

Conrad Bade est plus connu par cette traduction que par ses poésies, publiées sous le titre de Les vertus de notre maistre ISoslradamus, où il tance rudement ses ineptes prophéties (^. On lui a aussi attribué les Satyres chrétiennes de la cuisine papale, sorties de son imprimerie en 1560. D'une violence extrême et remplies d'obscénités, elles ne sont pas seulement dirigées contre les abus de l'Église, mais encore contre ses dogmes et ses cérémonies.

Je cognoy, cagols, que mes livres Vous sont fascheusement nouveaux.

Brûlez, vous en serez délivres

Robert Estienne, l'immortel auteur du Thésaurus linguœ

(') Haag, La France protestante, t. IV, p. 210.

(*) Voir : De Villenfagne, dans YEsprit d€s Journaux, t. XI, nov. 1783, p. 243.

SC6 l'imprimerie aux PAYS-BAS.

latinœ^ rhonimc à qui, suivant Tcxprcssion de de Thon, le monde chrétien doit plus de reconnaissance qu'aux plus grands capitaines, entra dans la famille de Josse Bade en épousant une de ses filles, femme d'un rare mérite, qui enseignait elle-mc^me le latin à ses enfants et à ses domestiques, de telle sorte ([ue tout le monde, dans cette maison, où se réunissait l'élite des savants, parlait avec élégance et facilité la langue de Térence et de Cicéron.

Leur fils Henri Estienne devait égaler, sinon surpasser les mérites et le savoir de son père (^). Cette alliance du sang belge avec le sang français permet à la Belgique de revendiquer une place dans l'illustration de cette dynastie des Estiennes (*).

Un ami de Conrad Bade, Jean Crespin ou Crépin {Crisphms^ fils de Charles Crespin, avocat d'Arras, vint à Paris après avoir étudié le droit à Louvain pendant cinq ans, et entra en qualité de secrétaire chez le célèbre jurisconsulte Cli. Du Moulin. Reçu avocat au parlement de Paris, il se lia d'amitié avec Théodore de Bèze, le plus illustre disciple de Calvin, dont il partageait les opinions religieuses et qu'il accompagna à (ienève, en 1548. Leur intention commune était de monter une imprimerie dans cette ville; mais Bèze renonça bientôt à ce projet et laissa Crespin suivre seul sa vocation {).

Rival des Estiennes par la beauté et la correction de ses éditions, Crespin ne négligeait rien pour rendre les produits de sa presse dignes de l'approbation des savants. Versé dans le grec et le latin, il les enrichit de notes précieuses et de préfaces. Il mourut de la peste en 1572, laissant un nom avantageusement connu à la fois dans la librairieetdans les lettres (').

(*) Btof/rajthie iniiccrsrlir, article RoHKRT Kstiknnk et la notice <lo M. lI«tvois, p. 20G-215.

(*j Voy. Rknouari), Awialcs de r imprimerie Jt^s Estienne ou hisfoii^c d*: /« famille des Estienne. Paris, 1837, et Passow. dans le Historisclics Tasvhti^hmh ton Raumer, t. IV, p. 47 etsuiv.

P) Haag, La France protestante, t. IV, p. 118.

(*) Id., ilnd.

LES IMPRIMEURS BELGES A l'ÉTRANGER. 267

1^ Gomme on vient de le voir, Grespin n'était pas un simple

^ marchand de livres, c'était un savant qui surveillait une impri-

^ merie et qui , en même temps, se livrait à d'importants travaux

littéraires, parmi lesquels figurent en première ligne ses Actes

des Martyrs protestants. Crespin et son continuateur Goulart

. ne se bornent pas à raconter les souffrances et la mort des

héros de l'Église dissidente; ils publient un grand nombre de

pièces authentiques pleines d'intérêt, comme confessions de

^ foi, lettres, discours, arrêts de tribunaux, etc. On prétend

que c'est moins une histoire qu'un panégyrique. G'est un

jugement hasardé : il serait très facile de prouver que Crespin

, a travaillé sur des relations beaucoup plus sûres et beaucoup

plus authentiques que les hagiographes catholiques. Ses récits

sont pleinement confirmés, non seulement par des historiens

^ protestants, comme Bèze, La Popelinière, les Mémoires de

Charles d'Aubigné, mais par de Thou, et, ce qui est une

preuve plus convaincante encore de sa sincérité, par les

pièces qu'on a retrouvées dans les bibliothèques et dans les

archives (^).

D'autres faits honorent encore notre pays dans les annales <le la typographie en France. En 1473, le Gantois Pierre De Keysere imprimait à Paris. En Hollande, vers 1341, un petit-fils du célèbre Pierre Schoiffer, Jean Schoiffer, s'éta- Wit comme imprimeur a Bois-le-Duc, où sa postérité continua d'exercer cet art jusqu'à la fin du siècle dernier f). En Angleterre, cet art vint aussi de Belgique f). Député à la cour de Bourgogne par le roi Edouard IV, William Caxton fut accueilli avec distinction par Philippe le Bon et par sa belle- ^ fille Marguerite ; il avait entrepris, sur les ordres de cette prin- * cesse, la traduction anglaise d'un livre alors à la mode et . composé par Raoul Lefebvre, chapelain du duc de Bour-

«^r (•) Haag, p. 119 et 120.

» (*) Van der Mkersch, Messager des sciences historiques de Belgique, 1846, 3p. 378. — Hklbig, ibid., p. 433 et 434.

(') PhilarètbChasles, Aiic/w^ur /«XV/«Wècfe. Paris, 1848, p. 415.

iOS L IMPRIMERie AUX PAYS-BAS.

gogne, sous le titre de Recueil des kisloircs troijomes, dont commença à Bruges l'impression, qu'il acheva à Cologne ( li'l. C'est, assurc-t>on, le premier livre qui ait été imprin en langue anglaise. Non content de ces importants rési tais, Caxton se munit d'un matériel complet d'imprimeri retourna en 1471 ou 1172 dans son pays natal et établît s presses dans l'abbaye de Westminster. Ce fut là, en 147-4, qi parut le premier ouvrage anglais imprimé dans ce paj du moins par Caxton. A compter de celte époque jusqu'à mort (1 101), Caxton fit paraître près de cinquante à soixan ouvrages {'},

Il avait été initié à l'art typographique à Bruges, p un imprimeur nommé Colard Mansion. Cet homme l'em: <]uable y naquit dans une famille de calligraphes et d'eulun iieui's; jeune encore, il se distingua par ses études, fut adn dans ta confrérie de cette profession, dont il devint doyen 1171. Mais l'art nouveau venait de surgir, et la calligrapl était menacée d'une dangereuse concurrence. Mansion, da toute la vigueur de l'âge et dans toute la ferveur de l'entht siasme, quitta Bruges de li.')5 à 1458 pour s'instruire da la typographie et se procurer les objets nécessaires à ce nouvelle profession.

De retour dans sa ville natale, il fit la connaissance Caxton, à qui il communiqua les procédés nouveaux, attendant qu'il pût trouver un bailleur de fonds qui le t à même de s'occuper d'une publication importante; il i réussit qu'en 1472, lorsqu'il eut trouvé un collaborateur da Ghislain De Croocketun Mécène dans un riche bibliophilt qui il était réservé d'avoir pour historien un des meillei bibliographes de l'Europe (*), né, comme lui, dans ce Flandre qui a tant fait pour les lettres. Ce Mécène était Loi

(') Bulletin du BibliophiU Mijt. t. Il, 2, p. 410. — De Rbiffknbrrg, Le Bit phikbcfs/c, t. I. 9, p. Sa'J-332. — C. CàRTO>-, Aimato de la SnciM crEmt<lai l)onr fitiule a l'histoire de la Flandre, t. V, 2, p. 342-351 . — DÉoDDâ, Ràpert' nnitersel, t. V, p. 187-188.

[') M. ViNpRAET, Recherches tur Louis de Briiyes. Paris, 1831.

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