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LES ALBIGEOIS

de Dieu et du diable, de l'esprit et de la matière, du monde invisible et du monde visible. Le principe mauvais qu'elle admet n'est pas éternel, il est vrai; mais l'enseignement et la prédication le revêtent d'une existence réelle, corporelle même, qui s'impose sous mille formes monstrueuses aux imaginations. Il remplit de sa puissance la nature physique et la nature morale. Les vices et les crimes lui sont attribués comme les phénomènes naturels dont la science n'avait pas encore saisi la véritable cause : il souffle l'air empoisonné qui décime la population, on voit passer sa forme étrange sur la nue qui porte la tempête, on entend sa voix dans le rugissement des vents et dans le bruit des grandes eaux débordées, c'est lui qui détache l'avalanche roulant dans la vallée. Toutes Ces traditions et ces légendes populaires sur les exploits malfaisants de Satan reçoivent la consécration de l'autorité religieuse et passent dans la croyance orthodoxe. La terreur que le diable inspire courbe les populations et les précipite dans le sanctuaire. Après le bûcher et l'excommunication, la crainte du diable est le plus ferme rempart de l'orthodoxie contre les emportements de l'esprit sectaire; mais la terreur est mauvaise conseillère : à force de s'entendre menacer de cette puissance mystérieuse, les masses ignorantes finirent par se persuader qu'elles pourraient la désarmer et se la rendre propice. Sous l'empire de cette conviction, il se produisit des phénomènes que les écrivains orthodoxes attribuent aux sectes dualistes, mais qui en réalité se manifestent dans les cadres de l'Ëglise et sont le fait de populations demeurées catholiques. Une sorte d'épidémie démonologique s'empare du peuple déguenillé, des seigneurs et des moines. On se tourne vers le diable, on veut entrer en communion avec lui par des pactes, des initiations et des pratiques occultes; on lui demande une protection refusée par les puissances qu'on dit venir de Dieu. Le diable eut ses sabbats, ses synagogues et ses assemblées de culte, où l'on courait la nuit avec frénésie. On ne saurait faire un pas

à travers le moyen âge sans rencontrer de ces manifestations qui sont inspirées par la notion exagérée du diable. Uesprit sectaire n*eutqu'à presser cette notion pour en faire sortir le Satan éternel du manichéisme. Dans ce système, Satan est créateur, le monde visible est son œuvre, mauvaise comme lui; les empires de la terre lui appartiennent, les puissances le servent et la plus grande de toutes, TËglise romaine, est son ministre pour le mal. L'idée démoniaque, épouvantail destiné à tenir à distance les ennemis de TËglise, se tourne ainsi contre elle et devient, dans la théologie sectaire, le plus terrible agent de démolition (*).

Uignorance seule ou la mauvaise foi ont pu confondre les deux oppositions (la vaudoise et Talbigeoise) qui se sont dressées devant TÉglise du moyen âge. Les Vaudois sont des chrétiens primitifs égarés dans un nouveau monde, les Albigeois sont des revenants du gnosticisme alexandrin, des semi-païens. Par leur principe d*amour, qui est le fond de TÉvangile, les premiers ont plané au-dessus des terreurs du moyen âge. Leur foi confiante et simple au Dieu bon qui se manifeste par Tamour dans le monde visible et dans le monde invisible les a préservés de Tinvasion de l'idée dualiste. Ils ont cru sans doute au diable, au principe de la terreur; mais, en embrassant plus fortement que ne Font fait les autres sectes et même Torthodoxie le principe de la rédemption, ils ont secoué le cauchemar de la notion terroriste du diable qui régnait au moyen âge. Retranchés dans la doctrine de saint Paul, que l'homme est justifié par la foi et qu'il n'y a plus de condamnation éternelle pour ceux qui croient au Christ, ils ont envisagé sans crainte le grand adversaire, le Satan, créé ou incréé, du moyen âge.

Le système de la secte albigeoise est beaucoup plus compliqué : il consiste dans un étrange amalgame de matériaux divers, tirés des religions d'Asie et des plus purs éléments

(*) Hudry-Mbnos. t. c, p. 471 et 472.

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du christianisme. Aussi, la puisscince incomparable de dévouement et d'amour qu'il a développée dans le monde, la patience de ses disciples au milieu des persécutions, leur enthousiasme devant le bûcher, leurs mœurs pures, leur piété profonde font de cette secte comme une des plus hautes expressions de la morale chrétienne. Si le catharisme est dualiste par la théologie, il est vraiment évangélique par les œuvres (^).

Les hérésies qui, pendant le xi* et le xn* siècle, se répandirent en Belgique semblent se rattacher aux doctrines des Cathares. Tanchclin même paraît avoir reçu d'eux le baptême spirituel ; par là il s'était persuadé qu'il possédait la plénitude du Saint-Esprit, et, dans son exaltation, il s'était imaginé que Dieu s'était incarné pour lui. En Flandre surtout, l'état des choses et des esprits favorisait l'opposition au clergé. Un vif désir de liberté animait les Flamands, enrichis par le commerce et l'industrie, l^s innombrables ouvriers tisserands, qui passaient leur vie dans des ateliers souterrains, où l'air et la lumière pénétraient avec peine et où nul ministre de l'Église ne descendait pour les visiter, recevaient avidement les spéculations cathares; i)endant leur travail silencieux, leur imagination se nourrissait de rêveries sur l'origine du monde et sur la perfection de la vie ascétique. Jusqu'à la fin du XHi* siècle, le saint Oflice ne cessa de sévir contre les Cathares de Belgique; alors ils disparurent ou se fondirent dans la secte des Vaudoisf).

L'histoire du xiv* siècle présente la décadence du moyen âge dans les institutions féodales et hiérarchiques. Les deux grandes formes politiques et sociales, l'Église et l'Empire, ces créations de l'idée latine de la société humaine comme monarchie universelle, paraissent dans des situations tout à fait nouvelles et sont déjà menacées de destruction. Le vieil

(«) Hudrt-Mehos, /. c. p. 471 et 567-568. (*) ScHMXDT, /. c, p. 47, etc.

empire romain-germanique s'était déjà écroulé en Italie au XIII* siècle ; au commencement du xiv% ce fut le tour de la vieille Église hiérarchique, à cause du départ des papes pour la France, où, tombant dans le vasselage des rois de ce pays, ils furent dépouillés de leur universalité, de leur puissance et du secret de leur force magique, la foi. A l'exil d'Avignon succédèrent le grand schisme d'Occident, l'autorité des conciles et la réformation du xvi* siècle (*).

La lutte colossale du moyen âge entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel une fois terminée, il ne resta plus aux papes aucun problème politique d'une importance universelle à résoudre pour la civilisation européenne. Le pouvoir absolu qu'ils avaient conquis durant le xni* siècle, ils le tournèrent contre eux-mêmes et contre l'Église, en se déchirant leurs propres entrailles. Ils défigurèrent cette Église et la pervertirent par des abus et des tyrannies sans nombre. Ils regrettaient toujours leurs anciens combats avec l'empire, le vrai thème de la papauté universelle; car, par ces combats seulement, ils étaient parvenus fi cette haute domination qu'ils avaient exercée sur l'univers. Même dans leur prison dorée d'Avignon, sous le protectorat de la politique française, ils provoquèrent de nouveau ces vieilles luttes. Mais, au lieu de la grande voix de l'Empire, ce fut l'esprit réformateur de l'Occident qui leur répondit. Des penseurs plus hardis, plus désintéressés et surtout plus francs que les Hohenstauffen, ne se contentèrent plus d'attaquer l'autorité temporelle des papes; ils ébranlèrent aussi leur autorité spirituelle. L'hérésie leur apparut sous les traits de Wiclef et de Huss et les glaça d'épouvante f).

En 1374, Wiclef, le plus célèbre des précurseurs de Luther, vint défendre, dans les conférences de Bruges, les intérêts d'Edouard III contre les prétentions de la France et de la cour de Rome. Il resta deux ans dans cette Flandre

(') Grbgorovius, Geschichtc der Stac! Rom. Stuttgart, 1859, t. VI, p. 3 et 4. («) Gkeqorovius, /. c, p. 4.

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alors pleine de vaudoisie, et il ne la quitta que plus irrité contre la papauté, qu'il attaqua dès lors sans aucune espèce de ménagements. Cinquante ans auparavant, un de ses compatriotes, Lollard Walter (% avait répandu les idées vaudoises à Londres, et ses doctrines s'étaient également introduites dans la Flandre. Les lollards, qui se montrèrent en assez grand nombre dans la patrie de leur maître, après Tannée 1377, étaient des hommes simples et moraux; ils méprisaient les richesses et se faisaient remarquer par leur modération, leur chasteté et leur frugalité; dans leurs discussions avec l'Église, ils ne s'appuyaient que sur les saintes lettres et rejetaient le baptême des enfants (*).

Les relations commerciales de la Belgique avec l'Angleterre contribuèrent non seulement à répandre, mais encore à entretenir les opinions wicléfistes dans nos provinces. Les œuvres du réformateur anglais y furent lues et méditées aussi bien par les moines que par les laïques; car aucun pays de l'Europe occidentale n'avait atteint un degré de civilisation égal à celui de nos grandes villes. Ce fut un disciple de Wiclef, natif de la Bohême, qui introduisit les œuvres de son maître dans ce royaume ; les professeurs de l'université de Prague les commentèrent, et bientôt du noyau des anciens dissidents se forma le parti des husites f).

Les doctrines de Hus, et non pas Huss, n'avaient donc rien d'original ; elles n'étaient que la reproduction de celles de Wiclef, avec le même fat<ilisme de la prédestination (^); mais avec des tendances démocratiques f). A ce titre, Hus est le

(•) D autres soutiennent qu'il était Allemand. Voir à ce sujet Lechler, Zeitschrift / fur die historische Théologie, t. XXIII, p. 191-193.

(*) Lbchler, Wiclif, der Vorlœufer der Reformation, Liepzig, 1873, p. 9 et 10. — Pavli, (JeschichU ton England, t. IV, p. 4T7 et 478. — Bi-aupot, p. 68-70.

(•j BoxHORN, p. 155. — Merlb d'Aubigné, Histoire de la Réfortnaiiou, Paris, 1 80 1 , 1. 1, p. 1 14. — Van der Elst, p. 29 et 30.

(*) BossuET, Histoire des variations, p. 201 et suiv., t. IV de ses œuvres, 6dit. de F. Didot (Paris 1841).

(^) J«, Friedrich, Johann Huss, Fninkfurt, 1804, K*' paHie, p. 13 et suiv.

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