LES FLAGELLANTS
recommencèrent leurs flagellations ; après le dîner, ils la réitérèrent sur la place du marché. La commune s'intéressait de plus en plus à eux. Toutefois, les opinions étaient loin d'être unanimes à leur égard; car il y avait beaucoup de bourgeois qui ne les approuvaient pas ; mais le plus grand nombre prenait parti pour eux (^). »
Le mardi suivant, une procession, où se trouvaient réunis le doyen, le chapitre, une grande affluence de religieux et tout le peuple, se rendit au couvent de Saint-Martin. Le frère Gérard de Muro, de l'ordre des mineurs, prêcha sur la grande mortalité qui menaçait le monde. Il reprit énergiquement les vices et les habits immodestes des hommes et des femmes. Mais, à la fin de son sermon, il omit de prier pour les flagellants. Le peuple en fut indigné et, pendant toute la semaine, il murmura violemment contre ce prédicateur f).
La même semaine, il arriva encore 450 flagellants de Gand, 300 de l'Écluse et 400 de Dordrecht, qui accomplirent leur pénitence, tantôt sur la place du marché, tantôt dans le clos de l'abbaye de Saint-Martin. Le samedi suivant, il arriva de Liège une troupe d'environ 180 de ces pèlerins, ayant avec eux un membre de l'ordre des frères prêcheurs, qui obtint aussi la permission de se faire entendre à Saint-Martin, Ce moine vanta beaucoup les pénitences publiques; appela les flagellants des soldats rouges, à cause qu'ils faisaient couler leur sang en abondance, compara le mérite de ce sang à celui de Jésus-Christ, et avança bien d'autres propositions qui parurent téméraires et causèrent un grand scandale parmi le clergé. Comme il avait traité de scorpions et d'antéchrists les ordres mendiants hostiles aux flagellants, le peuple l'applaudit vivement. Bientôt, on vit 565 habitants
(*) Li Muisis, édition De Smet, /. c, p. 340 et 348. — De Gbrlachb, Essais snr les grandes époques de notre histoire nationale ^ p. 190 et 191 . (*) Li Muisis, l. c, p. 349. — De Gerlache» p. 191.
imiter les pénitents étrangers et partir ensuite pour Lille, accompagnés d'un moine, du prieur de Saint-NicoIas-des-Prés et de deux prêtres séculiers, chargés d'entendre les confessions et d'administrer les sacrements. Ils ne rentrèrent en ville que trente-trois jours après leur départ et continuèrent de se livrer à leurs exercices habituels (^).
Le costume des flagellants tournaisiens^ était le même que celui des pénitents étrangers. Ils portaient sur leurs vêtements ordinaires une espèce de mantelet, sans manches, appelé vulgairement cloche, sur le devant duquel il y avait une croix rouge et une semblable derrière. Cette cloche était fendue d'un côté, auquel pendaient les fouets à trois nœuds appelés scorgies ; il y avait à chaque nœud quatre pointes de fer aiguës, en forme de croix. Ils avaient la tête couverte d'un capuchon et au-dessus un chaperon à larges bords, où étaient deux croix, l'une par devant, l'autre par derrière; ils portaient à la main le bourdon de pèlerin. Toutes ces troupes de flagellants faisaient leur entrée en ville précédées de croix et de gonfanons. Elles marchaient en rang, portant des cierges et chantant chacune dans leur langue, c'est à dire en flamand ou en français. Leurs chants ne cessaient qu'à la cathédrale devant l'image de la Vierge. Après s'être dépouillés de leurs vêtements, les flagellants se rendaient, deux à deux, au lieu de leurs exercices, précédés de croix, d'étendards, de cierges, la tête couverte d'un capuchon, nupieds, et le corps enveloppé d'un jupon jusqu'à la ceinture ; puis ils se formaient en cercle. Aussitôt les chantres entonnaient un cantique, auquel les autres répondaient, et tous se flagellaient en regardant le ciel d'un air farouche et hagard. Durant le cantique, ils s'étendaient trois fois par terre, de manière à former au moyen de leur bras une croix sur le sol. Puis, se relevant sur les genoux, ils chantaient et se flagellaient de nouveau. Les exercices se terminaient par un ser-
i (*) Li Muisrs, /. c, p. 249-352. — De Gbrlachk, p. 191 et 192. — Chotin, mMioire de Toxmxai, Tournai, 1840. 1. 1, p. 516 et 517.