LES FLAGELLANTS
mon que faisait leur chef. Après avoir imploré la clémence du ciel pour le peuple qui les entourait, ils se retiraient dans le même ordre qu'ils étaient venus, mais cette fois le corps déchiré et couvert de sang (^).
La procession ordinaire de Tournai se ressentit de l'influence des flagellants : elle fut remarquable par la grande dévotion qui y présida. Deux cent cinquante jeunes gens s'étaient réunis dans le dessein de faire pénitence publique, les jours de l'octave, à l'imitation des flagellants. Le frère Robert, lecteur des augustins, marcha à leur tête pendant neuf jours, et tel fut l'enthousiasme que ces pénitents en caleçon répandirent autour d'eux, qu'ils attirèrent quelquefois plus de 10,000 pèlerins accourus de la Flandre et du Hainaut f).
Non seulement les flagellants supposaient qu'on pouvait obtenir le pardon de ses péchés par les châtiments volontaires qu'on s'infligeait ; mais encore ils soutenaient que la flagellation avait autant d'efficacité que le baptême et les autres sacrements, qu'elle pouvait procurer le pardon des péchés, indépendamment du mérite de Jésus-Christ ; que la loi donnée par le sauveur devait être bientôt remplacée par une nouvelle qui prescrirait le baptême de sang opéré par la flagellation f).
En 1349, ces fanatiques parcoururent le Brabant et massacrèrent tous les juifs qui leur tombèrent sous la main. Encore en 1549, on vit à Bruxelles, le soir du jeudi ou du vendredi saint, environ cent cinquante gentilshommes espagnols et italiens sortir en procession de l'église des dominicains, qui était garnie de tentures funèbres, et parcourir une partie de la ville, en se flagellant jusqu'au sang (^).
(*) Li Muisis, p. 357-359. — Chotin, p. 317 et 318.
(«) Li Muisis, p. 359 et 360. — Chotin, p. 318 et 319.
(>] MosHBiM, Histoire ecdésicutique, t. III, p. 338. — De Reiffenberg, Nouvelles archives historiques des Pays-Bas, t. V, p. 309. — Henné et Wauters, Histoire de Bruoeelles, t. I, p. 1 1 1, 1 12 et 370. — Schates, /. c, p. 162 et 163.
(*) De Smbt, Corpxis chronicorum Flandriœ, t. II, p. 242 et 243.
Au fond, les flagellants n'étaient qu'une secte particulière de mystiques; à force de castigations de toute espèce, ils voulaient trouver Dieu, qu'ils cherchaient vainement dans FÈglise de leur temps; en se surexcitant corporellement et spirituellement l'imagination et Te système nerveux, ils parvenaient à un état d'exaltation qui leur faisait voir en chair et en os le Christ, la Vierge et les saints {^).
L'opposé de la secte des flagellants fut celle des danseurs, qui, en 1373, parut à Aix-la-Chapelle, d'où elle se répandit dans le pays de Liège, dans le Ilainaut et dans certaines localités de la Flandre. Les hommes et les femmes qui en faisaient partie avaient l'habitude de se mettre tout à coup à danser de toutes leurs forces en se tenant par la main jusqu'à ce que, prêts à suffoquer de lassitude, ils tombassent par terre. Ils disaient que les agitations de la danse leur donnaient les visions les plus raviswsantes. A l'exemple des flagellants, ils couraient de lieu en lieu, mendiant leur pain quotidien, traitant le clergé et le culte catholique avec le plus profond mépris et tenant des assemblées secrètes. Les ecclésiastiques les regardaient comme les émissaires de Satan; à Liège on s'efforça, en chantant des hymnes et en brûlant de l'encens, d'exorciser les mauvais esprits qui travaillaient ces frénétiques, et on se vanta d'avoir parfaitement réussi dans cette opération antidémoniaque (^.
En 14H, le cardinal Pierre d'Ailly, évêque de Cambrai, fut informé qu'à Bruxelles il y avait une secte dont les adhérents s'étaient donné le nom A' Hommes de l'intelligence. Les chefs de cette secte étaient un carme, Guillaume de Hildernisse, né dans les environs d'Anvers f), et un Picard, Gilles Cantoris, ou Sanghers, laïque établi à Bruxelles. Guillaume, professeur de théologie et prieur des couvents de carmes,
(*j G. ¥reyt\g, Bilder der deutschen Yergangenheit, Leipzig, 1866. t. II, 1, p. 313 et 314. — Conf. Mohnike, Zeiischrifl fUr die historischs Théologie, t. III, p. 245 et suiv.
(*) MOSHEIM, /. c.
(>; Selon d'autres À Malines, vers 1358.
LES HOMMES DE l'iNTELLIGENCE ET LES FllÈUES DE l'eSPRIT LIBRE. 83
de Bruxelles et de Malines, avait soutenu, en chaire, des propositions dont les unes rappelaient Wîclef, mais dont les autres allaient beaucoup plus loin. D'Ailly obligea le moine à se rétracter (12 juin 1412) et s'opposa de toutes ses forces à l'accroissement de cette hérésie. Les hommes de rinteUigence soutenaient que le Christ seul a conquis, pour le genre humain, la vie et le bonheur éternels, et que, par conséquent, les hommes ne peuvent les mériter par leurs propres actions ; que les prêtres ne possèdent pas le pouvoir de faire la rémission des péchés; que le Christ seul a ce pouvoir; que les pénitences et les macérations du corps ne servent absolument à rien pour atteindre à la béatitude; que nul ne peul parvenir à la complète intelligence de l'Écriture sans le secours extraordinaire d'une lumière divine. Ils allaient tellement loin dans leur amour mystique pour tous les êtres, qu'ils n'excluaient pas même les démons de la béatitude finale (').
Les hommes de l'intelligence (*) n'étaient qu'une fraction des frères de l'esprit libre, qui se croyaient favorisés d'une grâce spéciale du Saint-Esprit, lequel devait les affranchir des traditions de l'Église et du joug de la loi ; car, pour eux, là où se trouvait l'esprit du Seigneur, là aussi se trouvait la liberté f). Le vingt et unième article rétracté par Guillaume disait : que « le temps de l'ancienne loi fut le temps du Père, le temps de la nouvelle celui du Fils, mais que c'était maintenant le temps du Saint-Esprit, le temps d'Élie,où il faut prêcher le contraire des doctrines du catholicisme ; car le Saint-Esprit éclairera plus qu'auparavant l'intelligence des hommes (^) ».
(') Uyttenhoven, t. I, p. 63 et 64, et pour plus de détails Foppens, /. c, f. 223 et 224, ainsi que Van Ey, Scriptorcs Antverpienses t. I, f. 12-19 (Manuscrit de la bibliothèque de Bourgogne, n® 11398).
(*) Woy.EyTores sectœ hominuminielligentiœ, apud Bklvz,, Misceli.f t, II, p.277- 297. — Conf. d'Arqentré. t. II, f. 201-209.
(') ^^^7' ^ ^^1® ^® Clément V (1311) apud Moshbim, De Beghardis et Beguinibus cotnmentariiis, append, porter, p, 617 etpassim.
(*) • Etiam in apostolis, quia non habuerunt nisi corticum, et quod instabit j
Gilles soutenait particulièrement qu'il était le sauveur des hommes, qui apprendraient de lui comment ils pourraient voir le Christ et par le Christ contempler le Père ; que le Saint-Esprit lui avait dit qu'il était aussi innocent qu'un enfant de trois ans, et lui avait défendu de s'abstenir pendant le carême. Il repoussait les commandements de l'Église, la confession, la prière et les austérités spirituelles, comme choses tout à fait inutiles, ajoutant que Dieu exigeait de nous toutes les passions charnelles, même les plus mauvaises. Il se livrait aux plus incroyables extravagances, à ce point de traverser un jour nu les rues de Bruxelles pour porter des aliments à un pauvre. Les femmes de cette secte se donnaient au premier venu. Aussi, Gilles et Guillaume firent-ils de l'une d'elles l'objet de la risée générale, parce qu'elle respectait les lois de la chasteté. Toutes les autres se vautraient dans la fange et dépassaient même les désordres de leurs maîtres. Une vieille, ayant nom Séraphine, se signala surtout, dit-on, par son dévergondage (^).
L'évêque de Cambrai, avant de forcer Guillaume de Hildernisse à la rétractation, avait chargé Henri Selle, prévôt du couvent de Corsendonck, en Campine, et Laurent Gerouts, prieur de Groenendael, d'aller combattre ces nouvelles doctrines. Ils se rendirent aussitôt à Bruxelles, mais ils y rencontrèrent des obstacles insurmontables; ils furent chansonnés dans les rues, et l'on attenta violemment à leurs jours. Même dix ans après la rétractation de Guillaume, de nouveaux missionnaires se montrèrent dans le Brabant pour prêcher encore sa doctrine. L'un d'eux fit son apparition à Louvain, en 1428, sous le nom de Petite Pelisse [Pelsken). Il prêcha secrètement dans différentes places, mais sans succès. Le peuple lui jetait le nom de Judas, et il fut obligé
tempus quo revelanda erit illa lex Spiritus Sancti et libertatis spiritualis, et tune proBsens les versabit. »Haluz, t, II, p. 286. — Hahn, Zeitschrifl fnr die histoi'ische Théologie, t. XVI, p. 407.
(«) Van Even, De Katholick, t. XXV, p. 292 et 293.
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de se soustraire par la fuite aux poursuites judiciaires du magistrat (^).
Faisons remarquer que les diverses hérésies du moyen âge étaient généralement d'accord sur un point, à savoir qu'elles considéraient l'Église catholique comme finie, tandis qu'elles se vantaient de constituer des communautés rajeunies par l'esprit (^. C'est là ce qui explique l'importance du Saint-Esprit, comme principe vital des Ëglises fondées par les différentes hérésies. D'après elles, l'Église catholique était veuve de cet esprit; leurs sectes, au contraire, en étaient pénétrées et saturées f).
Le 25 novembre 1420, des hérétiques, nommés turlupins, arrivèrent à Douai, où ils firent venir un prédicateur de Valenciennes. L'évêque d'Arras instruisit leur procès. Le prédicateur et sept de ces hérétiques furent condamnés à être brûlés vifs, le 19 mai. Les autres, au nombre de vingt, qui avaient abjuré leurs erreurs, furent bannis à perpétuité ou emprisonnés au pain et à l'eau, soit pour la vie, soit pour un temps limité. Avant l'exécution de la sentence, qui eut lieu sur la place d'armes, on leur attacha des croix jaunes sur la poitrine et sur Icxdos. S'étant agenouillés devant l'évêque, ils reçurent de ce prélat et de l'inquisiteur quelques coups de verges sur la tête, et leurs livres furent jetés dans les flammes. Puis on les affubla de mitres chargées de figures de diables. La femme d'un des condamnés — Catherine Mamarde — les exhorta à supporter avec courte deux heures de souffrances, afin de mériter avec elle là palme du martyre {*).
On avait dressé deux amphithéâtres pour les assistants ; celui qui portait les gens d'Église s'écroula pendant la cérémonie et plusieurs personnes furent blessées. Le prélat qui
(«) Van Even, p. 293-295.
(-) C'étaient là les Species diversœ, les Caudœ ad invicem coUigcUœ dont parlent les décrets des conciles et les brefs des papes.
(») Hah.n, /. c, p. 401 et 402.
{*) Hennebebt» Histoire géiià\ de laprov, d* Artois, t. III, p. 348 et 349. Paris, 1786. j
avait ordonné ce supplice était Martin Porée, qui, en 1415, avait fait un si déplorable abus de l'empire qu'il s'était acquis sur les Pères du concile de Constance, en prenant parti en faveur de l'apologiste d'un assassinat et en publiant un livre dans lequel il s'efforçait de prouver qu'il était permis au duc de Bourgogne, Jean sans Peur, de faire tuer le duc d'Orléans {').
Les turlupins niaient le dogme de la Trinité, la présence réelle dans l'eucharistie, la vertu des messes pour les morts et celle de l'eau bénite; ils raillaient le baptême et la confession auriculaire, regardaient l'Église comme une prostituée, se moquaient du signe de la Rédemption et de la pureté de la Vierge, enseignaient que l'homme, arrivé à un certain état de perfection, peut, sans crainte comme sans reproche, s'abandonner aux passions les plus charnelles. C'est ainsi que, faisant ouvertement profession d'impudicité et persuadés qu'on ne doit avoir honte de rien de ce qui est naturel, ils marchaient nus par les rues et avaient publiquement commerce avec les femmes. Ils appelaient leur secte la fraternité ou société des pauvres. On croit que le nom de turlupins vient de ce qu'ils habitaient ou fréquentaient des lieux exposés aux loups. Ils s'établirent en Angleterre; ils voulurent aussi s'établir à Paris, en 1372; mais on en brûla plusieurs avec leurs livres, et les autres disparurent f).
Les mauvaises mœurs des turlupins ont lieu de nous surprendre un peu moins, si nous réfléchissons aux impudicités qui se commettaient dans les lieux sacrés, à l'occasion de la fête des fous. Cette fête se célébrait dans les églises des nonnes et des moines, lesquelles auraient dû être des sanctuaires de chasteté. « Il s'y commet, dit Gerson, des désordres et des insolences abominables. Les personnes qui ont tant soit peu
(*) A. DiNAUX, Archives histcfinqnes et littéraires du nord de la France et du midi de la Belgique, t. IV, 3, p. 369 et 370. — M"" Clément-Hemkky, Mémoires de V Académie d'Arras, 1841, p. 23-25.
(•) Hbnnebert, Dinaux et Clément-Hkméry, /. c.
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lie pudeur ne pourraient, je ne dirai pas les réciter, mais les entendre sans frémir d*horreur... De telles insolences ne se diraient pas à la cuisine par des marmitons. Cependant elles se font par des personnes établies pour honorer le service divin. Elles se font, dis-je, en public et en secret. Chacun sait assez ce qui s'y passe. » Ailleurs Gerson se plaint amèrement de ce « qu'il s'était consent presque partout des rites païens et idolâtres; qu'on voyait encore ces rites dans le culte des cathédrales ; que ni la présence de Jésus-Chiûst, ni le respect des autels n'empêchaient les ecclésiastiques d'y commettre, par la plus impudente de toutes les dissolutions, ce qu'on aurait horreur d'écrire ou même de penser {impudcntissbna dissolutione ab ecdesiasticis talia fiunt qualia vel scrWcre liorror est, vel etiam cogitare)». — « Si quelque prélat, ajoute-t-il, entreprend de s'y opposer, on le siffle, on lui déclare la guerre. Voici, dit-on, un troisième Caton qui est tombé du ciel. Vos prédécesseur, plus sages que vous, n'ont pas seulement toléré ces choses, mais ils ont applaudi ceux qui les faisaient. Il ne s'agissait pourtant pas de légères irrégularités; il s'agissait des crimes les plus noirs et les plus atroces (^). »
Après cela, faut-il s'étonner des immunités des turlupins et des picards 0?
Au milieu du xv* siècle, vivait à Harlem un tailleur, nommé Eppen, qui, sachant à peine lire et écrire, s'était adonné cependant à l'interprétation de la Bible et avait répandu ses opinions en public et en secret. Son éloquence était douce et persuasive, ses manières affectueuses, sa vie exemplaire. Parmi ceux qui se groupaient autour de lui figurait un prêtre, Nicolas de Naarden. En 1438, les prédications d'Eppen furent dénoncées à David de Bourgogne, évêque d'Utrecht, et suspendues par ses ordres. Eppen fut ensuite jeté en prison avec Nicolas et traduit devant une commission d'inquisiteurs, qui les forcèrent de se rétracter et de faire amende honorable,
(») Opp,, t m, f. 309 et 310, et 1. 1, f. 121 et 122. (^) Db Bbausobre, p. 352 et 353.
Les hérésies dont tous les deux étaient accusés étaient les suivantes :
« On doit adorer Dieu seul, et non le crucifix, la Vierge et les saints. — Pendant la passion du Christ, sa divinité était entièrement sépai'ée de son humanité. — Le sang du Christ n*a aucune espèce d'effet. — Les messes des morts ne servent absolument de rien. — On peut prier aussi bien chez soi qu'à réglise, de telle sorte qu'on n'a pas besoin de celle-ci. — Tous ceux qui ne sont pas en état de péché mortel ne sont pas obligés de se confesser avant d'aller à la communion. — Les mois de saint Luc, II, 7, fils unique, sont seuls exacts et non pas fils premier né, parce que de cette dernière leçon il résulterait que Marie a eu encore d'autres enfants (*). »
Les turlupins furent les prédécesseurs des picards, dont on se débarrassa en Belgique soit par le fer, soit par l'exil.
iEneas-Sylvius Piccolomini raconte (^ que, du temps des guerres de Jean Ziska, un Picard passa de la Gaule belgique en Bohême f), que cet homme en imposait au peuple par des prestiges; qu'il se disait le fils de Dieu, se faisant appeler Adam et ses sectateurs adamites, et qu'il leur commandait d'aller nus. S'il faut en croire le même historien, il n'y avait point de mariage dans cette secte, les femmes y étant communes et les hommes ayant la liberté de se saisir de la première qui leur plaisait. Ils devaient seulement, avant d'en prendre possession, la présenter à leur patriarche et lui dire qu'ils avaient de l'amour pour elle, ou, suivant le style de la secte, que leur esprit se sentait échauffé pour cette femme. Le Picard se hâtait alors de répondre : « Allez, croissez et multi-
(') MoLL, Kci'kgeschtedciiis loan Nedci*îand voor de he^xormin//, Arnhem, 1864. t. II, 3, p. 97-103.
(«; IIist,Doh„ c. 41.
(*; Le savant historien de la Bobôme, M. Palacky, a combattu cette opinion et prouvé que le nom de picard (pikkart) a été jeté, au xv® siècle, en Bohême, comme une flétrissure & ceux qui niaient la transsubstantiation dans leucharistie et que, dans la langue de ce pays, il signifie la même chose que hf^ghard. Il s'agit ici des béghards hérétiques. Voy. Veber die Besiehiingen iind das VerhàUniss dei' Waldenser ^ti deii ehetnaligen Secten in Bôhmai, p. 20 et 21.