‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 23 sur 182 · LES PICARDS · texte numérisé non relu

LES PICARDS

pliez. » 11 prétendait que tout le genre humain était esclave, hormis lui, ses sectateurs et leurs enfants, et que les vêtements étaient une marque de servitude (^).

« Cette secte, poursuit iEneas-Sylvius, devint bientôt si nombreuse qu'elle s'empara d'une île que fait la rivière de Laurnitz, d'où quarante de ces fanatiques allèrent un jour faire main basse sur deux cents paysans. Ziska, informé de leurs cruautés et de leurs impudicités, marcha contre eux avec son armée, les força dans leur île et les passa tous au fil de l'épée, à l'exception de deux qu'il conserva pour s'instruire des mystères de cette nouvelle religion. » Piccolomini ajoute : « J'ai ouï dire h Rosenberg (1431), lorsque j'étais en Bohême, qu'il avait tenu en prison des hommes et des femmes de cette secte, que les femmes disaient ouvertement que ceux qui portaient des habits, mais surtout des hauts-de-chausses, n'étaient pas libres. Rosenberg garda ces femmes en prison jusqu'à ce qu'elles fussent accouchées, après quoi il les fit brûler avec leurs maris; elles souffrirent le supplice du feu en riant et en chantant f). »

Les Picards soutenaient, en outre, « qu'on ne doit point adorer le sacrement de l'autel, parce que le corps de Jésus- Christ n'y est point, le Seigneur ayant été élevé au ciel en corps et en âme; que le pain et le vin de l'eucharistie demeurent toujours du pain et du vin dans leur substance ; qu'un laïque peut les toucher, parce que les mains d'un simple fidèle sont aussi dignes que celles d'un prêtre. » Ils expliquaient leur habitude d'aller nus par l'exemple d'Adam et d'Eve, qui restèrent nus tant qu'ils persévérèrent dans l'innocence ; ils prétendaient être dans le même état et ne voulaient pas déroger à leur perfection en portant des habits f).

De Beausobre a plaidé chaleureusement la cause des Picards,

Cj De Beausobre, Dissertation sur les Adamites, apud Lenfant, Histoire de la ff lierre des Hiissites, t. II, p. 261 et 262. («) Id., ibid,, p. 262.

(») lD.,fdirf.,p. 269et272.

en s'efforçant de prouver qu'ils ont été calomniés par les écrivains catholiques et qu'ils n'étaient, en réalité, que des Vaudois (^). « Je puis vous assurer, dit^il f), que la nudité picarde n'était pas celle dont parle Horace :

Altéra nil obstat; cois iibi pœne videre est Ut ntidam f).

« Ce n'est pas celle que Menot (^) reprochait aux daines de son temps : ces manches larges, ces cheveux épars et flottants, ce sein découvert avec la dernière immodestie, ou caché sous un voile si transparent que rien n'échappait aux yeux. C'est encore moins celle que Clément d'Alexandrie décrit, et qui paraîtrait tout à fait incroyable si elle n'était attestée par un tel auteur. Qui croirait que, du temps de ce Père, il y eût des dames chrétiennes qui fussent assez destituées de pudeur pour paraître nues devant les hommes dans des bains publics? Il le dit, pourtant f). D'autres, moins immodestes, se donnaient cette liberté devant leurs esclaves qui les servaient au bain, et n'avaient même pas la précaution des premiers athlètes, qui mettaient des ceintures (^. »

<c La nudité des picards était d'une tout autre sorte, et il • n*est pas malaisé de la deviner. Exposés à de continuelles persécutions, elle était semblable à celle que saint Paul avait soufferte Ç) et que saint Jacques veut que l'on soulage f), ou à celle que saint Jean décrit dans l'Apocalypse (^. Leurs persécuteurs les dépouillaient de leurs habits et les obligeaient d'aller nus et de laisser voir leur honte f^.

(«) Lenfant, 1. 1, p. 38 et 39.

(*) A/)i«c/ Lenfant, t. II, p. 190.

(^) HoRAT., I. I, sat. Il, V. loi.

(*) Etik^se, Apoioff te jiour Hérodote, ch. IX, p. 19.

(^) PwEDAG, 1. III, cap. V, p. m. 232.

(^) Clem. Alex., /. c. — De Beausobre, p. 290.

(') II Cor., XI, 27.

(^) Jacques, II, 15.

5 n XVI, 15.

\;J[*^) De Beausobre, p. 291.

PANÉGYRISTES DES PICLVUDS. 91

« Un autre prétexte peut avoir servi à les accuser de nudité. Ils étaient laborieux. Pasteurs de troupeaux, tous travaillaient de leurs mains et cultivaient ou les arts ou la terre. Dans le travail, ils étaient nus, selon cet ancien précepte :

Nudus ara, sere nudus (•).

ce C'était la nudité où le messager du sénat romain trouva Q. Cincinnatus, lorsqu'il alla lui annoncer la dictature (^. Si Rome eût eu alors des moines et des inquisiteurs de la foi, et que Cincinnatus les eût eus pour ennemis, le plus illustre des Romains aurait risqué d'être diffamé comme un homme sans pudeur, comme un franc adamite, parce qu'il était nu en labourant son champ, quoique sa nudité eût les bornes qu'il n'est pas nécessaire que je marque f). »

Il est possible que les picards n'aient pas été, dans l'origine, ces cyniques dont parle Piccolomini; qu'ils n'aient connu, comme les Vaudois, que la nudité apostolique; car on nous représente ceux-ci marchant nu-pieds, vêtus de laine, ne possédant rien en propre, ayant tout en commun, comme les apôtres ; et nus, comme ils étaient, en suivant Jésus-Christ nu (^); mais l'imposant témoignage de Piccolomini et les honteux excès des turlupins, leurs successeurs, ne permettent aucun doute sur leur dégénérescence, contestée par de Reausobre au moyen d'arguments plus ingénieux que solides.

Les picards ne se servaient point, dans le culte, de vêtements sacerdotaux, alléguant pour raison que Jésus et les apôtres avaient célébré l'eucharistie dans leurs habits ordinaires. Ils blâmaient aussi le luxe et en particulier celui des ecclésiastiques. A ce sujet, ils faisaient valoir la belle maxime de la raison et de la philosophie, qu'il faut imiter la nature

(«) ViV^iV. Gem-ff., I, v. 299.

(«) P/i>i.,liv. XVIII, c. 3.

(>; De Beavsobre, p. 2^2.

(*) Id. p. 293, et ibid,, les sources.

qui bannit les superfluilés stériles, qui est riche et magnifique dans sa noble simplicité.

Ces aspirations semblent se résumer dans un livre qui devait être sorti de l'imagination entreprenante des franciscains: à chaque page, sous des comparaisons variées, Y Évangile c/erwc/ répétait que « l'Ancien Testament n'était encore que la clarté des soleils, le vestibule du temple, la brou de la noix; le Nouveau, la clarté de la lune, le sanctuaire du temple, la coquille de la noix », tandis que la doctrine nouvelle était « le soleil, le saint des saints, le fruit », et devait amener « la félicité universelle ». L'avènement, fixé d'abord à l'an 1260, dut être successivement remis à 13^, «i 1353, puis à 1360 et 1370. Le tiers ordre de Saint-François, les fratricelles, les mendiants, les flagellants s'agitaient sous l'aiguillon de ces promesses. Les papes sévissaient en vain et, plus d'une fois, il fut question de supprimer les franciscains, tourmentés par ce besoin de réforme et d'idéal. Les dominicains leur furent opposés. A eux était confiée la répression, et elle fut terrible. Plus le gouvernement des âmes devenait difficile, plus on se persuadait que les supplices étaient le seul remède. Ils défendirent le dogme par le fer et le feu.

Mais, en présence de l'anarchie spirituelle des franciscains et de la cruauté des dominicains, il est clair qu'on est arrive à l'épuisement-du régime. Si on abandonnait les idées à ellesmêmes, elles se précipitaient dans des aberrations ou des révoltes; si on les contenait, on tombait dans des rigueurs qui révoltent la conscience humaine. Le dilemme est posé, dit un historien, et par elle-même la doctrine qui a fait la force et la grandeur du régime catholico-féodal n'a pas d'issue Ç).

(*) V. Le Clkrc, Histoire littéraire de la France, t. XXIV.

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