RLYSBUOECK ET LE MYSTICISME
autre école s'était élevée paisible à l'ombre des cloîtres : aux subtiles déductions de la scolastique les partisans de cette école substituèrent une science éclairée des douceurs de l'amour divin et dispensatrice des fruits de la charité. Ils cherchèrent à faire sortir les études sacrées du monde des abstractions pour les faire vivre de l'élément contemplatif. La scolastique s'adressait surtout à l'esprit; ils parlèrent tout à la fois à l'intelligence et au cœur pour faire agir la volonté, et plus les scolastiques s'abaissaient à la suite d'Arislote, plus les mystiques gi^andirent à la suite surtout de saint Augustin (^).
Le mysticisme, ou la prédominance accordée au sentiment sur la raison, dans cette aspiration à rinfini qui fait le fond de toutes les religions, le mysticisme a la prétention d'établir un commerce direct de l'àme avec Dieu et avec le monde invisible, sans l'intermédiaire des sens. Les époques calamiteuses sont, en général, favorables à cette disposition de l'âme ; on cherche alors un asile dans la religion, on se replie sur soi-même, et la solitude est déjà une préparation aux inspirations, aux extases, aux visions. Or, au \\\^ siècle, le catholicisme se trouvait précisément dans une de ces époques critiques (*) causée par le grand schisme d'Occident, les scandales de la cour d'Avignon, l'ignorance et la corruption du clergé en général et des moines en particulier f).
Rome, cette reine de l'unité, était devenue la reine de la discorde. Le plus souvent, il y avait à la fois trois papes; chacun avait son conclave, ses conciles, son saint-siège, sa chrétienté. Ces papes se poursuivent, s'interdisent, se foudroient mutuellement, et ce triste spectacle d'anarchie est donné à l'Europe pendant soixante-douze ans f*).
Ce fut pendant cette longue crise, qui commence en 1506,
(») Revue (h la Flandre, lïl, p. 424-426. (*j Artaud, Répertoire cité, t. XVÏII, p. 323 et 324. (^) Voir les preuves entassées par Gieselër, t. II, 3, p. 99 et suiv. (*) E. QuiNKT, Le christianisme et la révolution française, p. 158 (éd. de Bruxelles;, 1846.
PRÉGUnSEL'RS DU MYSTICISME AUX PAYS-BAS. 95
que surgirent les mystiques. Ils n'étaient pas étrangers aux Pays-Bas, ces hommes pieux qui, pendant le xn"* siècle, voulaient, sans se séparer de l'Église, spiritualiser la foi, détacher le monde des formes extérieures du culte et le ramener au sentiment religieux, et qui, en même temps, combattaient sans ménagement et sans relâche la dépravation du clergé (^).
Il s'agissait d'une réforme de l'Église catholique par l'Église catholique ; il s'agissait de ranimer le pur esprit du christianisme dans les membres de cette Église, d'inspirer à tout le inonde l'intérêt le plus vif pour les vérités pures de l'Évangile, de les répandre et de les fortifier dans les masses par la prédication et par les livres utiles en langue vulgaire. De là devait sortir une théologie toute pénétrée de l'esprit et de la vitalité du christianisme, nourrie du lait d'un mysticisme pratique, illuminée des splendeurs de la littérature classique et animée de l'amour du bien (^.
Ce qui distingue cette école, connue sous le nom d'école des frères de la vie commune, ce furent les services qu'elle a rendus au peuple sous le double rapport de l'éducation et de l'instruction, tandis que les hommes de la Renaissance proprement dite, tels qu'Érasme et tant d'autres, n'agirent que dans les hautes régions de la science et sur les classes supérieures de la société (^.
(*) K. Hagen, DeiUschlands literarische und reli[fi6se Yerhàltnisse im Reformatioiisjseitalter. Erlangen, 1841, t. I, p. 69
(*) Ullmann, t. Il, p. 4-6. — Baur, Kirchengeschichte dei* neuereu Zeit, p. 8, vient de reconnaître» lui aussi, que pour comprendre la rôformation du xvi® siècle» il feut remonter aux mystiques.
(') Ullmann, p. 2 et 12. — M. Delprat a parfaitement apprécié l'influence du mysticisme des Pays-Bas : • By velen, dit-il, hoerscht de meening dut de omwenteling der xvi® eeuw by uitsluiting de hoofdoonsaek is van de welvaert, de verlichting en de vryheid, die ons land boven andere Kuropeesche gewesten onderscheidde. Men pleegt toeinig acht te doen op de inrigtingen, die vôor dieu tyd bestotiden, en als toe)i in het niet verjsonken. Kerkelyke vooroordeelen deden gereedelyk vei*smadon al wat als een uitvloeisel van bet kloosterleven, by de invoering der hervorming in Nederland veroordeeld en vernietigd werd, zonder te bedenken dat de j\er der tyden menig goed zaed onverdiend deed vei*stikken. »» — Dklprat, Yerhandeling oter de h^œderscliap van G, Groote, p. 8 et 9, V^ édition.
96 RUYSimOECK ET LE MYSTICISME.
Dès 1269, on avait vu paraître : Le bien univei^scl ou les abeilles mxjstiques du célèbre docteur Thomas de Cantimpré, de l'ordre des frères prêcheurs, évêque su/fragaut de Cambrai (^).
Giiillaunie-Henri, de Leeuw-Saint-Pierre, à deux lieues de Bruxelles, surnoiiuué Thomas de Cantinipré f), était né en 1201, d'une famille noble du Brabant. Son père avait fait partie de la célèbre croisade dont un des chefs était Bichard Cœur de Lion. Le jeune Henri fut élevé, à Liège, dans le culte de Dieu et des lettres. Entraîné par sa vocation religieuse, il embrassa la vie de chanoine régulier de Saint-Augustin dans Tabbaye de Cantinipré, située dans un des faubourgs de Cambrai, d'où il reçut le surnom de Thomas CA>'Tn>UATA?ius (1217). Il y séjourna un peu plus de quinze ans, et il y reçut la prêtrise. Vers 1232, il entra, à Louvain, dans l'ordre alors si célèbre des dominicains, et s'y distingua autant par sa piété que par son éloquence. A cette époque brillait avec éclat, dans les ténèbres du moyen âge, Albert, comte de Bollstoedt, surnommé Albert le Grand, savant docteur scolastique, qui, outre l'érudition théologique, possédait, en mécanique, en physique et en histoire, des connaissances fort étendues pour son temps, à ce point que ses contemporains le regardaient comme un sorcier. En 1237, Thomas quitta Cologne pour se rendre à Paris, où il acheva le cours de ses éludes. En 124G, il fut de retour a Louvain, où il remplit les fonctions de sous-prieur et de lecteur ou professeur. Sa plus haute dignité fut celle de prédicateur général dans une province monastique, composée de cantons de l'Allemagne, de la Belgique et de la France f). Après quoi,
(*) Traduit du latin par le R. P, frèi'e Vincent Wiliart, d'Arras et du mcsme ordre, Bruxelles, 1650, in-4**.
(') M. BoRMANS (BidlHins de V Académie de Bruxelles, t. XîX, 1, p. 132; nie qu'il se soit jamais appelé Guillaume ou Henri, et soutient qu'il faut écrire T?u>mas de Cantimpré, né à Leeuw-Saint-Pierre.
(') Daunou, Hist, litt, de la Fra^we, t. XIX, p. 1T7 et 178. — Conf. Escallier, r Abbaye d*A}u:hin, Lille, 1852, p. 145.
TIIOM.VS DE CANT1.MPUÉ. 97
il fut appelé aux fonctions de suffragant de Cambrai (12G5}.
Ce fut en 1269 que Thomas publia le curieux travail que je viens de mentionner et qui se dislingue par une latinité assez élégante et par une érudition rare.
Thomas avait vu de près les princes de l'État et les princes de l'Église; il avait acquis une grande connaissance des hommes et du monde. De là les nombreuses anecdotes que renferme son livre (^).
• « La ruche des abeilles, dit-il, est une monarchie constitutionnelle avec une loi fondamentale solide et invariable. La reine de cette monarchie se distingue par sa sagesse et sa pureté. Elle n'a pas d'aiguillon, l'aiguillon étant le signe la cruauté. Mais elle est responsable de tout ce qui concerne le gouvernement. Elle est sans faste et sans orgueil ; elle ne s'occupe que du bonheur de la maison. Elle n'aime ni les flatteurs ni les brouillons. En un mot, tout dans cette monarchie est si bien réglé et si bien coordonné que les rois feraient bien d'aller y prendre des leçons f). »
L'auteur connaît peu de monarchies de son temps et encore moins de prélats qui aient les vertus de cette reine. Au contraire, l'extrême simplicité de l'excellente souveraine présente le contraste le plus frappant avec le luxe des princes et surtout du clergé, depuis le pape jusqu'au dernier des prêtres, qui ne savent plus qu'inventer en fait d'habits, de couronnes, de mitres et de chapes f).
Dans la ruche, on ne voit que paix, concorde, modération et chasteté. Il n'en est pas ainsi des prêtres et des moines, que généralement Thomas dépeint sous de sombres couleurs; de plus, il cite des exemples qui tiennent trop de la
(*) Voyez la vie do Tauteur dans Thomœ CanUpi*atani, S, Theol. dodoris ordinis prœdicatontm et episcopi suffrar/anei Camerace^isis, Bonum xtnîtersale de Apibus. (Douai, 1G17, in-S**.) — Je me suis servi aussi de larticle de Daunou dans la Biographie universelle de Michaiid,
(*) ScHKLXISMA, Geschied' e^x lettei'kwidi// mengelvsei'k , Amsterdam, 1818, t.! (I), p. 161.
("»j Id., tWrf., p. 163.
98 nUYSBROECK ET LE MYSTICISME.
chronique scandaleuse pour qu'il nous soit permis de les reproduire (*).
Le haut patronage du pape Honorius III ne suffit pas à mettre certains prélats, et notamment Simon, abbé du célèbre monastère d'Anchin (1208-1254) (*), à l'abri des morsures de la satire de Cantimpré.
a J'ai honte, dit-il, de rapporter ce que j'ai vu. Ânchin est le plus grand et le plus riche monastère du diocèse d'Arras. L'abbé de ce monastère, qui n'a jamais su les premiers éléments de la règle ecclésiastique, n'est arrivé à cette distinction qu'en se haussant sur des monceaux d'argent, à ce point qu'il a grevé son église d'une dette de plus dedix-mille livres; chose par trop honteuse et souverainement ridicule f). »
Ces hardiesses n'empêchaient pas Thomas de Cantimpré d'être profondément orthodoxe, crédule même et superstitieux, comme on peut s'en convaincre par plusieurs de ses compositions mystiques , entre autres par sa vie de sainte Lutgarde, dont il n'omet aucune des visions, aucun des ravissements. Il sait même qu'un jour, pour empêcher qu'elle ne reçût un baiser, Jésus-Christ vint intei'poser sa main. « Par ses jeûnes, par ses prières, elle délivrait les âmes du Purgatoire, guérissait les démoniaques, convertissait les pécheurs et affermissait les fidèles contre les plus périlleuses tentations. Douée de l'esprit de prophétie, elle avait un œil qui voyait les choses absentes ou cachées : les péchés secrets se manifestaient à ses regards; elle était en état de faire la confession générale de tous ceux qui se présentaient devant elle. » Après sa mort, en 1240, elle apparut à ses amis et
(*) ScHBLTEMA, Geschied- en leUerkwidig mengelwerk p. 164-1G7.
(*) A deux lieues de la ville de Douai.
(*) Boiium ii7iiv€7'sale de Apibus, p. 24 et 25. — Escallier, LWhbaye rTAnchirit p. 144. — Bormans, /. c, p. 138, a démontré que le Boiium umt>ersale n'est que l'application morale de Tarticle consacré aux abeilles dans le De naturis rerum, du même auteur, dont les Natureii bloeme de Van Maerlandt ne sont qu'une imitation en vers flamands.
?iICOLAS I)E LYRA. 99
connaissances, pour leur annoncer qu'elle était en paradis, sans avoir passé par le purgatoire (^).
La démonologie joue un grand rôle dans ce livre de Thomas de Cantimpré : le diable s'y attaque surtout aux religieuses et les obsède tellement que ni le signe de la croix, ni l'eau bénite, ni le sacrement du corps du Christ ne peuvent les en délivrer. Une autre fois, il se permit de dicter une improvisation à un prêtre chargé de faire un sermon dans un synode d'évêques, et par cela même très embarrassé : « De quoi vous inquiétez-vous, lui dit-il, prêchez-leur ceci : Les princes des enfers et des ténèbres saluent les princes et les prélats de l'Église romaine. Ils vous rendent grâce de ce que non seulement vous êtes prêts à descendre au Tartare, mais de ce qu'encore, par la négligence de vos devoirs, vous y amènerez avec vous vos sujets et la majeure partie du monde. C'est à regret que je vous parle ainsi, mais Dieu le veut. » Le prédicateur répondit au diable : « Hélas! quand même je leur dirais tout cela, ils ne me croiraient pas. » Mais le diable, ayant recours à des moyens sataniques, le força d'obéir f).
C'est à la même école qu'appartenait Nicolas Lyranus, né vers 1300. Dans des expositions courtes et faciles, qui plus tard servirent à Luther, il écrivit contre le service divin en langue latine. En traitant de l'apparition des âmes des morts, il soutint que ces dernières n'ont aucune part en tout ce qui se passe sous le soleil, c'est-à-dire dans les vœux que les vivants font pour eux, et qu'elles n'en retirent aucun avantage. Il expliqua les célèbres paroles de saint Mathieu : Les portes de Venfer ne prévaudront pas contre rÊglise, en ce sens que l'Église consiste en ceux qui ont la vraie science, c'està-dire qui confessent la foi et la vérité, et non pas dans ceux qui ont la puissance et les dignités, ecclésiastiques ou laïques.
(') Daunou, Histoire littéraire de la Finance, L XIX, p, 181 et 182. (*) Johannis Wolfii Lectioiium memorabiliitm, tomus primus, Living», 1600, f. 547. — Bonnm imiversale, etc., lib. II, cap. 56.