‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 41 sur 182 · GÉRARD GROOT · texte numérisé non relu

GÉRARD GROOT

fortifié dans cette résolution par Ruysbroeck, qu'il visitait souvent.

Il se décida à recevoir les ordres, mais en se bornant au simple diaconat, par humilité et pour prêcher la parole de Dieu, d'abord en latin, puis en langue vulgaire, non seulement dans les églises, mais encore sous la voûte du ciel f).

Ce fut dans un couvent de chaitreux en Gueldre qu'il opéra sa retraite et qu'il se soumit h la discipline la plus sévère, à la pénitence, à la lecture, à la prière, aux exercices pieux; mais, né pour la vie active et doué d'une grande éloquence, il sortit du couvent pour instruire le peuple dans la doctrine des saintes Écritures, Ses sermons lui attirèrent un concours prodigieux d'auditeurs et firent un grand nombre de conversions. Pour mieux fixer les règles de morale et pour multiplier les textes de ses instructions, il fit venir des divers monastères et collèges de l'Europe les manuscrits les plus anciens et les meilleurs de la Bible et des Pères. La jeunesse de toutes les parties de l'Allemagne, de la Hollande et de la Belgique afiluait à Deventer. Gérard y rassembla un grand nombre d'élèves pour transcrire les manuscrits qu'il avait recueillis et pour en extraire ce qui pouvait leur servir d'enseignement. Il leur donna sa maison de Deventer et y établit une communauté de travail. La calligraphie, les ouvrages manuels les plus utiles, la prière, l'étude de la Bible, des Pères de l'Église et des moralistes de l'antiquité constituaient l'objet principal de l'institution. Plus tard, les frères s'emparèrent de l'imprimerie pour activer leur propagande, et on leur doit plus d'une édition précieuse et rare des classiques grecs et latins f).

(') Thomas a-Kempis, Vita Gerardi Magni, c. 8, 9 et 15; Vita Florentii, c. 0. BuscHi.N, Chronicofi Vindesemt.f lib. I, c. 1. — Dblprat, Yerhandeling over d*' hroederschap van G. Groote, etc. (2® édition), p. 4 et suiv. — Bôhrixgen, 614. — Biographie universelle, art. G. Groot.

(*) KiST en Rotaards, Archiefvoœ* kerkeîijke geschiedenis, t. Il, p. 190 et 191. — Dklpkat, p. 4 et suiv. et p. 252. — Mkinkrs, p. 315 et 316. — Mooren, Nachrichten iiber Thomas a-Kempis; Crefeld, 1855, p. 40 et 42. — Okken, p. 92. — Biographie universelle, art. cité.

128 LES FUfcUES DE LA VIE COMMUNE.

En philosophie, Groot professait le nominalisnie. Cette doctrine avait atteint sa troisième période avec l'Anglais Guillaume Ockam (mort en 1547), qui l'avait professée à Tuniversité de Paris. Ockam s'était fait le champion du pouvoir temporel, tout en soutenant que le pape n'est pas au-dessu^ des rois, et même qu'il peut errer comme un simple mortel. Il repoussait, en outre, plusieurs propositions réalistes, niait que l'homme pût connaître la substance des choses, et, par suite, rejetait toutes les démonstrations philosophiques des doctrines positives, qu'il ne basait que sur la révélation. La puissance du nominalisme dans cette nouvelle phase fut telle qu'à la fin du xiv* siècle, il triomphait à Paris, malgré l'opposition de Rome, tandis qu'un peu après, il succombait à Prague, avec Jean Huss. « Victorieux, dit Cousin, le nominalisme répandit l'esprit d'indépendance et produisit les conciles de Constance et de Baie, où siégeaient les grands nominalistes : Pierre d'Ailly, Jean Gerson, ces pères de l'Église gallicane, sages réformateurs, dont la voix n'est pas écoutée et que remplace bientôt cet autre nominaliste qui s'appelle Luther. »

Gérard Groot recommandait à ses disciples Socrate et Platon comme les deux plus grands maîtres de la philosophie. Un professeur nominaliste ne pouvait mieux faire. Tout pour lui était dans les convictions intimes, dans la conscience, dans la liberté de la pensée et de l'enseignement, et non dans les mots auxquels on attribuait une valeur d'universalité qui changeait avec les individus. La stérilité des systèmes réalistes répugnait à Groot et à ses disciples, à leur immense désir de connaître la vérité et de pratiquer la vertu; malheureusement, de peur de se commettre avec les hommes et les choses de ce monde, ils se perdirent dans les visions et les extases, et poussèrent à l'extrême l'abstinence et le renoncement, en s'assujettissant aux épreuves les plus dures de l'obéissance et de la piété.

La mort de Groot (21 août 1384) l'empêcha de réaliser tous

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les projets qu'il avait conçus; mais un de ses disciples les plus dévoués, Florent Radewyns, continua ce que le maître avait si bien commencé.

Les clercs de la vie commune pratiquaient dans toute sa rigueur la vie des apôtres et des premiers chrétiens de Jérusalem, qui n'avaient qu'un cœur, qu'une âme, et qui mettaient tous leurs biens en commun. Ils demeuraient ensemble dans l'obéissance de l'ordinaire et de leurs supérieurs locaux. Ils ne mendiaient point, ils vivaient des fruits de leurs travaux manuels {laboramus, opérantes manibus nostris) et il ne leur était pas permis de briguer des bénéfices. Les supérieurs les envoyaient à l'ordination lorsqu'ils s'étaient rendus dignes du sacerdoce, mais ils en envoyaient peu. Leurs vêtements, semblables à ceux qu'avait pris leur fondateur, étaient le cilice, une robe noire ou grise, une rochette de lin blanc, un capuchon noir et un manteau lorsqu'ils sortaient. Leurs cheveux étaient coupés en forme de couronne, comme ceux des moines en général (').

Tous les frères, sans distinction, s'appliquaient à un christianisme pratique, à une étude approfondie de l'Écriture ; ils excluaient la scolastique et tout ce qui ne tendait pas au développement de la pure essence des doctrines du Christ. Beaucoup moins adonnés au mysticisme que les moines de Groenendael, ils professaient une théologie plus évangélique que spéculative f).

La manière de vivre de ces clercs, qui ne possédaient rien en propre et qui déposaient dans une bourse commune le fruit de leurs travaux manuels, sans aucune réserve particulière, les fit appeler par la suite Frères de la vie commune f).

(*) Lambinet, Recherches sur Vorigine de Vimpi^imerie ; Paris, 1810, p. 333 et 334. — Delprat, p. 246. — Moorsn, p. 128.

(») ViTA Gerardi, c. 13. — Hagen, t. I, p. 71-74. — Okken, p. 97.

{') On trouve toute Torganisation de Tinstitut dans Privilégia Frairum vitœ cornmunis a Gerardo Magno^ Daventriensi, circa annum 1379 institutorum, manuscrit ayant appartenu aux Frères de la vie commune, de Bruxelles. (Bibl. de Bourg., no 16515.)

Leur nombre se multiplia : la renommée de leurs vertus se répandit <iu loin. Bientôt on en demanda des colonies en Frise, en Hollande, en Gueldre, en Brabant, en Flandre, à Liège, dans le Cambrésis, en Westphalie, en Saxe et ailleurs 0.

Cet enthousiasme universel pour les frères s'explique : leur mission était de visiter les pauvres, les malades et les orphelins ; d'éclairer par leurs sermons évangéliques prêtres et laïques, pauvres et riches, nobles et bourgeois ; de veiller sur l'éducation religieuse des enfants; d'ouvrir des écoles; d'enseigner dans celles qui existaient, de cultiver la langue du pays et de propager le goût des belles-lettres f).

L'institut de Gérard Groot, considérablement développe après sa mort, avait été approuvé par Grégoire IX (1576).

Il avait établi aussi une communauté de filles auxquelles il avait également prescrit la vie commune. On en comptait dans les Pays-Bas et dans le nord de l'Allemagne jusqu'à soixante-huit. Ces sœurs se livraient au travail manuel, aux exercices de piété et h l'instruction des enfants de leur sexe. C'était par elles que l'esprit religieux des frères pénétrait dans les familles f).

Le pape Eugène IV (1451 et 1459) accorda des privilèges aux maisons des frères, et plus tard (1444 et 14G0) Pie II les combla de ses faveurs (^).

Comme les frères n'étaient assujettis à aucun vœu et qu'ils vivaient en commun du produit de leur travail, ils excitèrent la jalousie des ordres mendiants, déjà irrités des attaques dirigées par Groot contre l'ignorance et les mœurs du clergé en général et contre les leurs en particulier. Pour se venger, les moines dénoncèrent les frères, en les assimilant aux béghards et aux frères de l'esprit libre, dont l'association avait été

(*) Dklprat, p. 29 et 39. — Lambinet, p. 334. — Buddingh, Gesckiedenis ww opvoedinff en onderwtjs m de Xederlandei% ; s Gravenbage, 1842, p. 52. («) Okken, p. 97 et 98.

(') Lambinet, Buddingh, /. c. — Delprat, p. 210-213. — Ullmann, p. 101. (^) Id., ibid.

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