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HOSTILITÉ DES MOINES CONTRE CROOT

réprouvée. Mais Gérard disculpa pleinement son ordre de leurs imputations calomnieuses (% et un de ses amis et de ses admirateurs, Guillaume de Salvavarilla, archidiacre de Brabant en TÊglise de Liège, s'adressa (1583) à Urbain VI pour le supplier de rendre à Groot la liberté de la prédication qui lui avait été enlevée par l'évêque d'Utrecht ; mais Groot mourut avant que le pontife eût été à même de prendre une décision à ce sujet (*). Cette interdiction était la plus grande privation pour un homme que tous les dons de la nature avaient fait orateur, qui, à une étonnante facilité d'esprit, à une grande profondeur de sentiments, joignait une rare puissance de parole et une haute science de l'Écriture et des classiques, qui savait électriser les hommes et les femmes, les grands et les petits, les savants et les ignorants, les libres et les esclaves (^.

Chose étrange! Groot, accusé de solidarité avec les partisans des doctrines de l'esprit libre, lesquelles remontaient à Bloemardine, eut précisément à lutter contre eux, notamment contre un certain frère Bar thélemi, de Dordrecht et de l'ordre des Augustins, dont quelques-uns de cette ville étaient réputés hérétiques. A la façon d'un sectaire vulgaire, nommé Gerbrand, Barthélemi prêchait contre Groot, à Kampen, Zwoll et dans les campagnes environnantes. Sur les instances de son illustre antagoniste, il fut condamné par la cour spirituelle d'Utrecht et forcé de subir la dégradation sacerdotale. Mais le magistrat et les bourgeois de Kampen, qui étaient portés pour ce moine, se vengèrent en maltraitant les amis de Groot et en les expulsant de la ville; les échevins citèrent devant eux quelques femmes à qui ils reprochaient d'avoir publiquement et injustement accusé Barthélemi; ils voulurent les condamner à une amende de réparation du dommage que, d'après eux, elles lui avaient causé par leur

(*) Biographie universelle, art. cité. — Mooren, p. 43, 51 et 53. (•) AcQUOY, Gerardi Moffni Epistolœ XIV; Amst., 1857, p. 58-60. p) BôHKiNGBR, Die Kirche Christi, etc.; Zurich, 1844, p. 626 et 627.

132 LES FUÈUES DE L\ VIE COMMU.^E,

méchanceté. Ils bannirent ensuite pour dix ans Werner Keynkamp, de Lochem, recteur de Técole de Kampen, ami . de Groot et adversaire de Tauguslin (^),

Barthélemi avait prêché contre la pénitence et la macéra* tien des sens, en disant que Jésus-Christ a été un bon compagnon, aimant le bon vin et la bonne chère, et que jamais il n'a enseigné de fuir les plaisirs de la vie (*).

Quant aux autres partisans du libre esprit, Groot les dépeint comme de grossiers panthéistes, se moquant brutalement des dogmes de TËglise; blasphémant ses plus saints mystères f); niant l'efficacité des vertus théologales, la foi, l'espérance et la charité; affirmant qu'il n'y a ni vices ni vicieux, ni enfer ni purgatoire, ni surtout aucune espèce de perfection dans les couvents (^.

Contre ces hérétiques, Groot voulait et déployait les plus grandes rigueurs, tellement qu'il aurait été revêtu de la charge d'inquisiteur, s'il avait vécu longtemps f). Il est vrai qu'il y avait un abîme entre un inquisiteur de ce temps et un inquisiteur de Charles-Quint ou de Philippe IL Cependant Groot, s«ins occuper cette fonction, avait coopéré à faire exhumer et livrer aux flammes les restes d'un loUard d'Utrecht; mais il s'était contenté, sans contrainte matérielle, d'imposer silence à Barthélemi et à d'autres partisans de l'esprit libre f) ; et il est à croire qu'il n'aurait fait verser le sang qu'à la dernière extrémité.

Au concile de Constance, le cardinal Pierre d'Ailly, évêque de Cambrai, fut chargé avec Gerson d'examiner une dénonciation faite contre les frères de la vie commune, qui, par

0) AcQUOY, p. 24 et suiv.

(*) Manuscrits de la Bibliothèque de Bourgogne, n°" 8849-8859, et Moll, Studiai en Bijdragen op Hgebicd der historische théologie; Amst., 1870, t. I, p. 344.

{') • Non exhibent reverentiam coi'poris Christi, avertendo se ab hostia consecrata, et blasphemando dicunt qiiod sapiat eis siciit stercus in ovQ.ytApud Acquoy, /. c.,p.29.

{*) Acquoy, p. 29-33.

H Id., p. 46.

H Moll, p. 405.

G£IiSOIH ET b'aILLY LE DÉFENDENT. 133

leurs mœurs exemplaires et leurs travaux utiles, avaient encouru la haine d'un dominicain nommé Grabow, envieux de leurs succès. La vertu et la science eurent toujours des droits sacrés sur le cœur de ces deux grands hommes d'Ëglise; aussi prirent-ils avec ardeur la défense des pieux et savants cénobites et réduisirent-ils le dénonciateur au silence (3 avril 1418) (^). N'oublions pas, d'ailleurs, que tous les deux étaient nominalistes comme les frères. Mais le cardinal était loin de prévoir alors que cet ordre, auquel il accordait une si juste protection, devait un jour éclairer son évéché f).

Grabow avait soutenu que les frères de la vie commune étaient condamnables, parce que leur règle tenait le milieu entre la vie claustrale et la vie du monde; que les vœux d'obédience, de pauvreté et de chasteté ne pouvaient s'observer que dans les ordres religieux proprement dits, qualifiés par lui de vraies religions [verœ religiones) et que ceux qui vivaient dans le monde ne pouvaient renoncer aux biens de la terre. D'Ailly répondit que les premiers chrétiens avaient eu à Jérusalem la communauté des biens, quoiqu'il y eût parmi eux plus d'un marié. Il blâma Grabow de donner aux ordres le nom de vraies religions, attendu qu'il y avait de l'hérésie à soutenir que la vraie religion n'existait que dans ces ordres. Il traita les trente-cinq articles, que ce moine avait rédigés à ce sujet et présentés au concile, d'erronés, de téméraires et de scandaleux. Gerson, qui partageait la manière de voir de son ami, ajouta que la religion chrétienne seule pouvait être qualifiée de vraie religion, qu'on pouvait l'observer parfaitement sans vœux et que les ordres monastiques n'étaient appelés états d'une perfection supé-

(') Vox DER Hardt, CcwiciV. Const., t. III, 8, 107-121. — Mooren, p. 43, 51, 52, 65 et 66. — Dblprat, p. 50-57, et surtout /. Gei'sonit et Pétri de Alliaco testiiTwnia pro domo Fratrum de œmmuni vilœ (publié par Schoepff ^.

(*) Jacques de Croj, évêque de Cambrai, ayant fait venir de Gand cinq de ses frôres, leur prépara, en 1503, un collège qu'ils ouvrirent six ans après.

rieure « qu'improprement, par abus et peut-être par usurpation ». Grabow se rétracta, honteux d*avoir attaqué une institution où se retrouvaient l'esprit des anciens Pères et le zèle des premiers moines du christianisme (^). Toute cette conspiration contre les frères avait été ourdie non seulement par les couvents, dont l'ombre y était si favorable, mais encore par les riches négociants dont Groot avait flétri l'esprit d'usure, un des fléaux de ce siècle ; par le clergé séculier, qui tenait ouvertement des cabarets et dont les ménagères partageaient le lit et la table, et par les curés des paroisses, qui prétendaient au monopole de la prédication f).

Une des plus graves questions de ce siècle et des suivants était celle de la conversion des pécheurs. « Cette conversion, disait Groot f), est une œuvre plus grande que la création du monde. A quoi sert-il aux prêtres de les absoudre sur la terre, si Dieu ne les absout pas dans les cieux? Car Dieu seul sait s'ils ont un cœur contrit et sincèrement repentant, sans quoi il n'y a pas de conversion véritable {*). »

Remarquons que les principaux chefs de l'établissement de Groot avaient étudié à Prague, où le nominalisme se maintint jusqu'en 1409, époque où les adhérents de cette philosophie furent exposés aux plus violentes persécutions. Chassés de cette ville au nombre de 24,000, ils se réfugièrent en partie dans les Pays-Bas et envahirent les écoles de Deventer, Zwoll, Groningue et Alkmaar f).

Les réalistes voyaient la source de la vérité dans la Bible, les pères et la tradition, parce que, chez eux, la foi pré-

(*) Vox DER Hardt, /. c. — Hefele, Conciliengeschichte, Freiburg i. B. 1855. t. VII, p. 366. — Meinkrs. p. 317.

(*) Gerardi Magni Sermo de Socaristis, édité par Clarisse, Archief voor herhelyhe geschiedeniSy t. I, III, VIII. — Conf. Moll, /. c, p. 404-411. — Yita Gerardi, c. 18. — Hartsheim, Concilia Germaniœ, t. III, f. 350 ; t. IV, f. 457. — Mooren, p. 36, 37, 52 et 53.

(•) • Conversio peccatorum major est quam creatio mnndi. »» Apitd Aoquot, p. 83.

W Id., p. 83 et 84.

(») Delprat, p. 276-281.

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