ÉCOLE DE ZWOLL : JEAN BUSCH
formés en résidences princières; le haut et le bas clergé faisant ses délices des armes, des tournois, de la chasse, de la danse et du vin ; même l'ordre si respectable des bénédictins réduit à compter des légions de moines ignorants, paresseux et pleins de vices! Voilà beaucoup plus qu'il ne fallait pour obliger la chrétienté à rentrer dans des voies meilleures, à revenir aux mœurs et aux doctrines de la primitive Église, en un mot, à rentrer dans le sein du Christ, C'est à cette tâche que travailla A-Kempis, il y consacra tout ce qu'il possédait de science et de vertu, et cela explique l'immense valeur de ses écrits {^).
A-Kempis, en partant du principe que la règle du Christ n'est pas de ce mondé, devait nécessairement se prononcer contre l'ambition du clergé (*), l'opulence des couvents et des églises, la simonie f), le cumul des charges ecclésiastiques et les manifestations extérieures des moines. « Ce ne sont ni rhabit, ni la tonsure qui font les vrais religieux; ce sont le changement des mœurs et l'entière mortification des passions. Deux choses leur nuisent beaucoup : c'est qu'ils se livrent à trop d'exercices corporels et n'examinent pas assez leur intérieur. Des vêtements simples et une table frugale, voilà ce qui doit leur suffire. Le Christ aime un cœur pur et non un beau capuchon et une robe tissue avec une magnifique variété d'ornements. Un monastère ne doit pas abonder en richesses et en beaux édifices ; mais tous les frères doivent y fleurir par les bonnes mœurs et par les vertus saintes (^). »
De l'école de Zwoll sortit, en 1424, le célèbre réformateur des monastères d'Allemagne, Jean Busch, de la même ville de Zwoll. Après avoir pris, en 1419, l'habit de chanoine à Windesheim, Busch eut, comme Luther, des combats terribles à soutenir avec lui-même : il chancela dans la foi jus-
(•) Thomas a-Kempis, seine Zeit^ sein Ord^i und seine Person, p. 8 et 9.
(«) Epistola 1 V, p. 175.
P) Vallis liliorum, p. 95 et 98.
(*) Epistola VI, p. 178. Voyez aussi 179 et 180.
qu'à douter de la divinité de Jésus-Christ; il ne pouvait comprendre le motif qui avait porté Dieu le Père à a£Diger son fils des faiblesses et des misères de la nature humaine, à le laisser vivre et mourir dans ce monde, poursuivi par la haine et le mépris. Lorsqu'au réfectoire, on lisait TËvangile durant le repas, il se disait en silence : « Non, ce n'est pas un Dieu, c'est simplement un homme que les évangélistes veulent louer; les docteurs qui représentent Jésus-Christ comme un Dieu ont vécu longtemps après sa mort. » Mais à force de prières et de méditations, il parvint à dompter son scepticisme et à renlrer dans le catholicisme le plus pur Ç).
Dans plusieurs églises de l'évêché d'Utrecht, le peuple restait réuni après la messe pour se livrer à des chants d'ensemble en langue vulgaire, d'après les livres sur lesquels le prêtre faisait Toffice et qui servaient ensuite à des pratiques de divination ou à des augures. Les dominicains de Zutphen voyaient avec douleur et indignation ces déplorables usages se perpétuer; afin d'y porter remède, ils défendirent au peuple la lecture de toute espèce de livres flamands. Jean Busch était animé d'un zèle trop éclairé pour tolérer une aussi extravagante mesure; d'autant plus qu'à sa connaissance plus de cent congrégations de religieuses et de béguines, dans le seul diocèse d'Utrecht, se servaient avec le plus grand avantage de livres en langue vulgaire. Mais les Pères voulaient non seulement détourner le peuple des pratiques superstitieuses, ils désiraient encore l'empêcher de lire ou de méditer les livres de sentences tirées des docteurs de l'Église. Jean Busch sut trouver, dans tout cela, un milieu, en bornant la défense aux missels et à quelques autres ouvrages dont la lecture en langue flamande pouvait présenter quelque inconvénient f).
Ce fut en 1424 qu'Adolphe, duc de Berg, conçut le projet
(*) G0BTHAL8, Histoire des lettres, des scieyxces et des arts eti Belgique; Bmx., 1840, t. h p. 62 et 63.
Ip., i6ic/., p. 63et64.
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de réformer un couvent situé à Bodingen, près de Cologne; et, à cet effet, il s'adressa au prieur de Windesheim, qui lui envoya Jean Busch et trois autres frères. Après un labeur incessant de quatre années, Busch réussit à le faire ployer sous la règle de Windesheim f).
En 1529, le monastère de Saint-Martin à Ludingkerke ou Achlum, comme on appelle maintenant ce village, aux environs de Harlingen, demandait une réforme profonde. Peu de prêtres demeuraient dans ce monastère ; en revanche, il était habité par un grand nombre de frères convers, qui avaient fait un pacte d'union avec les chartreux des environs; ils avaient juré entre eux de se défendre et se protéger mutuellement contre quiconque oserait troubler les délices de leur paradis. Cette coalition les avaient rendus si puissants qu'ils régnaient en despotes sur toute la Frise. L'évèque d'Utrecht, informé de ce scandale, et ayant appris, en outre, que les hommes et les femmes qui habitaient péle-mùle dans dans ce couvent n'étaient nullement des religieux, les en fit sortir sans délai et demanda quelques chanoines de Windesheim, avec lesquels il fût possible de fonder un monastère honorable. Le prieur en envoya deux, dont l'un était Jean Busch, et, grâce à ces deux frères, le monastère se trouva bientôt transformé f). Ils firent de même du couvent de Sion, aux environs de la ville de Bevervvyck, pour lequel ils avaient reçu la même mission.
Le concile de Bàle venait de décréter d'urgence la réforme des couvents de l'Allemagne. Busch fut envoyé à Witlenbourg, village de l'évêché d'Hildesheim, pour y être sousprieur de la maison de la B. Marie (1457). Ce fut, de tous les monastères de la province de Saxe, celui qui adopta le premier la réforme monastique f).
Désolé des abus dont il était environné, Busch conseilla au
(*) Van der Aa, Biographisch ^yool'dmbo€k ; km^t, 1852-1878, t. II, p. 1632.
(•) GOETHALS. p, 66^8.
C) Id., p.70.
prieur de cette maison de solliciter du concile une bulle pour le monastère des prétendus chanoines réguliers de Sultze, près de la ville dllildesheim, lesquels seraient invités à se soumettre au chapitre de Windeslieim dans un temps déterminé. Le concile s'empressa d'accorder cette demande. Au ternie fixé, Busch se rendit, en 1539, à Sultze; mais les chanoines qu'il devait réformer étaient tellement ivres, qu'ils menacèrent de le tuer s'il se présentait devant eux. Tout ce qu'avec l'appui d'Hildesheim, Busch put obtenir de ces débauchés, qui du vrai moine n'avaient que le froc, fut leur sortie du couvent ; après quoi on admit le monastère dans la congrégation de Windesheim (^).
Un an après, Frédéric, archevêque de Magdebourg, invita Busch à venir réformer le monastère de Marie et de Saint- Alexandre, près de Halle, riche et puissante communauté dont le prévôt avait les droits d'archidiacre sur200,000 âmes, sur une étendue de onze lieues. Cette maison était dans une situation bien plus déplorable encore que celle de Zudingkerke, qui ressemblait à une congrégation militaire. Pour donner une idée de celle de Halle, il suffira de dire que, d'après l'opinion du peuple, on ne devenait prévôt de la Bienheureuse-Marie qu'après avoir été emprisonné au moins trois fois pour difiërents crimes (*).
Afin de parvenir plus facilement à la réforme de ce lieu de scandale, ainsi que de tous les couvents qui se trouvaient dans l'archidiaconat, on pria le père visiteur, Jean Busch, de se charger de la prévôté. Ce fut vers 1449, après avoir gouverné le monastère de Sultze pendant neuf ans, qu'il se vit élever à cette dignité f).
En 1451, le cardinal Nicolas de Cusa convoqua les prélats allemands à Magdebourg et leur fit connaître, en assemblée générale, qu'il tenait de la cour pontificale l'ordre de pro-
(*) GOKTHALS, p. 70-73.
(«) Id., p. 73 et 74. — Van^der Aa, p. 1633 et 1634. (») Id., p. 74 et 75.
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céder à la réforme de tous les monastères de cet archevêché. Il chargea de cette difficile mission Busch et le prévôt de Saint-Maurice, à Halle. L'activité de ces deux hommes, également distingués, également remarquables, s'étendit sur les couvents de Weîmar,Leîpsick,Naumbourg,Hallerstadt,Erfurt. Les nobles efforts de Busch furent couronnés par une disgrâce qu'il encourut auprès du nouvel archevêque de Magdebourg, qui était entièrement à la dévotion des ennemis du chanoine de Windesheim. Mais, en 1462, le monastère de Sultze lui conféra de nouveau la dignité de prieur; et, neuf ans après, l'archevêque de Magdebourg lui rendit son amitié et son estime. Dès lors, Lunebourg, Brème, le Holstein, la Frise, rOveryssel, la Westphalie, le Brandebourg, Magdebourg, la Meisnie, la Thuringe, la Saxe, toutes les contrées, toutes les villes de la Germanie où il croyait pouvoir faire du bien furent tour à tour visitées par l'éminent réformateur, dont plus d'une fois la vie courut les plus grands dangers au milieu de sa laborieuse carrière. Puis en 1474, sentant sa fin approcher, il termina la rédaction de ses mémoires, qui sont de la plus haute importance pour l'histoire du peuple et pour celle de l'Église, et il mourut, en 1479, à Sultze même, après avoir résigné sa charge de prévôt. Malheureusement, les réformes qu'il avait introduites ne lui survécurent que pendant quelques années (^).
Ruysbroeck était l'auteur d'une mystique religieuse appuyée sur la contemplation spéculative dont le vol sublime convenait surtout aux esprits supérieurs. Avec Gérard Groot, Radewyns et Thomas a-Kempis commence une autre mystique, toute pratique et éminemment populaire, mais ascétique rejetant tout ce qui ne semblait pas en connexité directe avec la vie morale et religieuse, et fondée sur le principe d'association monastique et sur l'éducation de la jeunesse. Le sol natal de cette mystique, c'est le nord des Pays-Bas, les villes de l'Overyssel, et notamment Deventer,
{•j GoETHALS, p. 75-81. — Van der Aa, p. 1634-1636.
la plus considérable de toutes. On se croyait revenu aux premiers temps du chiûstianisme. Nos trois mystiques s'étaient constamment efforcés de se détacher de la science dogmatique et de n'agir que sur Tindividu, de le porter sans cesse à Texamen de sa conscience, de son moi intime et de faire tout ce qui peut rendre Thomme de plus en plus pieux. Mais par là même ils travaillaient davantage à la pi*atique de la vie religieuse et, par suite, ils aboutissaient à Tindifférence en matière de dogme. Ce fut ainsi que, bien malgré eux, les frères de la vie commune concouioirent au progrès du rationalisme du XVI' siècle, secondé par la Renaissance, et dont le plus illustre de leurs élèves, Érasme, devint l'immortel représentanl (^).
Ce mélange d'aspirations idéales, de rêveries contempla^ tives et d'oppositions anticléricales de nos mystiques constitue l'atmosphère intellectuelle et morale dans laquelle ont grandi les écoles primitives de peinture des Pays-Bas.
A l'école de Ruysbroeck appartenait encore Henri Harphius ou Yan Herp, né au bourg de Herp ou Erp, dans la Campiue, qui fut provincial des franciscains en Flandre et supérieur de la maison de cet ordre à Malines, où il mourut en 1478. Plus élevé que le célèbre mystique allemand, le docteur sublime et illuminé Jean Tauler, il se rapprocha de Ruyshi-oeck. Faire naître, graduellement, par une sorte d'épuration et d'épreuves, les divers états de la vie divine dans l'âme humaine, d'abord dans chacune des facultés, puis dans la substance entière de l'àme, possédée alors par toute la Divinité elle-même, tel est le but spiritualiste qu'Harphius s'est proposé dans ses ouvrages, dont les pixîmières éditions parurent, l'an 1502, en flamand. Elles furent bientôt prohibées pour l'opinion de l'auteur que les hommes parfaits, mus par l'impulsion seule de l'esprit divin, n'ont pas besoin de directeur, ceux-ci étant, d'ordinaire, plus occupés des
IN6ER, p. 612 et 613. — VoRREiTER, Luthei**s Ringen mit den antichrisi» ncipicn des Révolution ; Halle, 1860, p. 82, 83 et 109.
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pratiques extérieures que de la vie spirituelle. Dans la version française, on supprima la dénomination de créature étemelle donnée à Thomme, qui a pris, selon Harphius, son origine dans le temps et dans l'éternité.
Bossuet applique au même auteur le reproche fait par Gerson à Ruysbroeck, de pousser trop loin Tallégorie du langage figuré du Cantique des Cantiques, en parlant des noces spirituelles de Tépouse avec Tépoux, jusqu'à prétendre que rame s'unit tout entière et inséparablement avec Jésus-Christ, dans la contemplation d'idées qui ont produit, surtout chez les femmes d'une sensibilité vive, ce mysticisme exalté d'autant plus propre à égarer l'esprit qu'il flatte davantage l'imagination (^).
Harphius avait attaqué avec beaucoup d'énergie un des grands défauts des croyants de son siècle, en leur reprochant de ne faire le bien que dans l'espoir de la béatitude céleste et de n'éviter le mal que par la crainte de l'enfer; il leur avait remontré qu'il ne fallait faire l'un et l'autre que par le pur amour de Dieu, que par un effort constant à se conformer à toutes ses volontés et à les accomplir sur la terre au risque de perdre les honneurs et les biens de cette terre. «Et qu'on ne se figure pas, dit-il, que ce soient les œuvres, c'est-à-dire les pénitences, les retraites dans un couvent qui sauvent. Non, c'est la foi en Dieu seul, c'est le pur amour de Dieu pratiqué dans toute la liberté des enfants du Christ, c'est-à-dire sans espoir du ciel et sans crainte de l'enfer, qui fera notre salut (^. »
A Harphius, il faut ajouter Jean Brugman, fameux prédicateur du XV* siècle, qui vit le jour dans la ville natale de Thomas a-Kempis et fut élevé à Saint-Omer dans le culte de la vertu et des lettres sacrées et profanes. Son éloquence naturelle, mais bizarre, a été comparée à celle du père Bridaine, et son désintéressement évangélique était devenu prover-
(*) Biographie wiiverseUe, art. Harphius,
(*) MoLL, JoTuinfies Brugman; Amsterd., 1854, t. ï, p. 27 et 28.
bial. Aussi exerçait-il un empire immense sur la multitude, dont il connaissait les idées, le langage et les besoins. Voulait-il faire à la fois son éloge et la satire de ses confrères, il tirait, en chaire, un billet de sa manche et s'adressait ces questions : « Brugman, vas-tu armé de longs couteaux pour défendre les lieux de prostitution? Non, certes. Plutôt que d'être simoniaque, tu préfères aller simplement avec un pauvre froc rapiécé. Donnes-tu l'absolution pour de l'argent? Non, certes. Tu confesses tout le monde gratuitement pour plaire à Dieu, et tu ne dépouilles pas les brebis de leur laine. Quand il y aura des pestiférés, les abandonneras-tu, comme font quelques-uns? Non, certes. Pauvres ou riches, tu colleras ta bouche sur la leur, tu les assisteras jusqu'à leur dernier soupir (*). »
Puis prenant un crucifix et le montrant à toute l'assistance, il accompagnait ce mouvement d'autres paroles également caractéristiques, dont voici la fin : « Chers amis en Jésus- Christ, connue j'ai choisi un pauvre petit couvent pour vous montrer a tous le chemin de la vie éternelle, et comme j'ai besoin de votre aide et assistance, je prie, au nom du cinicifié, tous ceux d'entre vous qui sont disposés à me rester fidèles, de lever le doigt en signe d'adhésion. »
L'assentiment était universel, et Brugman se disait, pour leur bonheur, prêt à verser jusqu'à la dernière goutte de son sang f).
Dans ces temps, la parole parlée était tout autrement puissante qu'elle ne l'est de nos jours. On raconte que l'effet de celle d'un de nos mystiques fut tel que beaucoup de ses auditeurs, frappés, transportés, « ravis dans les cieux », tombèrent évanouis f).
(*) Biographie iiniToersélle, art. Brugman,
(^) MoLL, Johannes Brugman, t. I, p. 137 et 138. — Conf. Cerisier, Tableau de V histoire gchiérale des Provinces- Unies ; Utrecht, 1770, t. II, p. 194. — Voir un autre sermon de Brugman, apiidJ, Le Long, Historische Beschiymng van de Reformate derstadt Amsterdam; Amst., 1729, f. 360-369. (*) Freytag, Bilder der deutsclien Vergangenheit, t. II, 1, p. 322 et 323.