‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 48 sur 182 · I. • î.^ c ;:-.r^ ap4i:u Je toute · texte numérisé non relu

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SOUS de la médiocre, brun, l'œil clair, les traits doux, le pas réservé et un peu craintif, dont les talents paraissaient avoir peu fixé le regard de ceux qui avaient mission de les utiliser; à qui ses maîtres venaient d'enseigner à tenir la plume de ses doigts longs et flexibles ; qui inaugurait son noviciat et allait le poursuivre sept ans jusqu'à sa profession, avec une brouette et une faucille, ayant, pour récréation, à certaines heures, la copie d'interminables in-folios sur lesquels il lui fallait se courber f).

Malgré l'extrême douceur de son caractère et quoiqu'il fût constamment livré à une vie céleste de paix et de contemplation, Thomas ne méconnut pas l'état déplorable du clergé de son temps et ne laissa échapper aucune occasion de se prononcer contre le monachisme. A l'exemple de Ruysbroeck, il accabla de tout le poids de sa colère « ces hordes de mendiants encapuchonnés qui inondaient les Pays- Bas, qui prétendaient que le travail et la piété étaient deux choses inconciliables, qui se donnaient eux-mêmes le nom de colombes et traitaient les autres ecclésiastiques de corbeaux; qui, dans les rues et sur les places publiques, tenaient au peuple un langage trahissant la plus profonde ignorance et la plus scandaleuse immoralité f), »

Ceux qu'atteignait sa critique auraient dû en faire leur profit, ne pas oublier ces conseils de Ylmilation et s'abstenir :

De s'informer ainsi qui des saints est aux deux Le plus coasidérable, ou le moins précieux, Et ne contester point sur la prééminence Que de leur sainteté mérite Texcellence. Ces curiosités sont autant d'attentats ' Qui ne font qu'exciter d'inutiles débats, Enfler les cœurs d'orgueil, brouiller les fantaisies, Jusqu'aux dissensions pousser les jalousies, Lorsque de part et d'autre un cœur passionné A préférer son saint porte un zélé obstiné.

(*; Vert, Études historiques et antiques sur r Imitation de Jésus-Christ, p. 80 et 81.

(«) Delprat, p. 21, 254 et 255 (l'« é<l.) ot p. 88, 97, 220, 221, 283 (2« éd.).

Les contestations de ces recherches vaines

Ne laissent aucun fruit, après beaucoup de peines.

Ce n'est que se gêner d'un frivole souci,

Et Ton déplatt aux saints quand on les loue ainsi ('). »

Si sévèrement qu'il fût attaché à l'Église, Thomas a-Kempis n'en plaça pas moins la piété au-dessus de toutes choses et préféra aux plus doctes théologiens l'homme simple qui faisait le bien et adorait Dieu dans l'esprit et dans la vérité. « A quoi bon, dit-il, tant de cavillations sur des choses cachées ou obscures, dont l'ignorance n'entraînera pour nous aucune responsabilité devant Dieu?... Que nous importent les genres et les espèces {des nominaux et des réauxf.... Celui pour qui tout est un, que tout entraîne vers l'unité et qui voit tout en elle, peut demeurer tranquille et rester en paix. Dieu ! fais-moi un dans la charité perpétuelle, car en toi je trouve tout ce que je veux et désire; à ton aspect, que tous les docteurs se taisent, que toutes les créatures fassent silence. Oh! si nos docteurs mettaient autant de zèle à extirper leurs défauts et à s'inculquer des vertus qu'à soulever des questions épineuses, il n'y aurait plus tant de scandales parmi le peuple f). »

Loin d'être hostile aux idées littéraires, A-Kempis fut un des plus grands promoteurs des nouvelles tendances scientifiques de la théologie f). Sa vie était un modèle non seulement des vertus chrétiennes et claustrales, mais, par cela même, une critique vivante du moine de son temps.

« Moine, pourquoi as-tu abandonné le monde? Pourquoi as-tu mis ce capuchon? Pourquoi as-tu méprisé les pompes de la terre? N'était-ce pas pour servir Dieu et garder ton cœur? Pourquoi donc vagues-tu ainsi et médites-tu des choses vaines? Tâche d'imiter la vie de Jésus-Christ, apprends à converser chastement, justement, pieusement; gouverne tes

(*) De rimitation de JésuS'Christ, ti-aduit en vers par Corneille, liv. III, ch. 58. (*) Be Imitatione Christi, lib. I, cap. 3, 55, 1 et 2. (*) Hagen, p. 74 et 75.

mœurs, bouche tes oreilles, prie souvent, lis souvent. Chaque jour, chaque heure, résigne-toi (*). »

Quoique Thomas se montrât constamment le fils le plus humble et le plus dévoué de TÉglise, quoique jamais il n'attaquât aucun dogme de l'Église, il n'en défendit non plus aucun : ses tendances étaient morales et non pas dogmatiques. De là, chez lui, rien d'exclusif, rien du fanatisme des dogmatistes. Sous le rapport du culte, il met la foi au-dessus des pratiques, au-dessus des cérémonies et des fêtes religieuses. D'un autre côté, il tient beaucoup plus à l'esprit qu'à la hiérarchie de l'Église.

Dans ses nombreux écrits, il ne nomme que deux fois le pape, et c'est pour dire que lui et ses bulles de plomb ne sont, comme toutes les choses de ce monde, que mort, cendre, néant :

Sapiens est Ule qui spernit millia mille.

Omnia stint mdla : Rcx, papa et plombea bnUa.

Cunctorum finis : mors, vermis, fovea, cinis f).

Pour Thomas a-Kempis, Jésus, le doux Jésus est tout : a c'est lui seul qu'il faut prendre pour modèle, c'est lui qu'il faut constamment rechercher, invoquer, pénétrer; c'est pour lui qu'il faut patiemment supporter le joug de cette vie f) ».

Au XV* siècle, les pensées d'A-Kempis furent développées

(«) Viia Leoni Monachi, p. 277, 249.

(*) HoHuhts i'osarum, p. 61. Il faut y joindre Yallis li/torum, p. 97 : « Moritur dominus frex), papa et Cardinalis et succedit aliiis, citù moritus. Nomo quippe unius diei cei-tltudinem vivendi habet, nec iinpctrare potest a papa bullam nunqiiam moriendi, etc. »

O Vitam Jhesu Christi stude imitari.

Caste, juste, pie, disco conversari, etc.

(Chant liturgique extrait d*un manuscrit de la Bibliothèque royale de Bruxelles.) Co manuscrit est compris dans le catalogue sous les n®* 4585, 4586 et 4587, Ce dernier numéro renferme un opuscule en langue flamande sur les bons et les mauvais discours. 11 est intitulé : Van goede tooorden te horen ende die te sprekcn. Au bas de la page finale, on lit : Finitus et scriptuspcr manus fratris Thome Kcmpis. Anno Domini MCCCCLXI<>.

par Antoine de Roovere Q, rhétoricien, boucher et bourgeois de Bruges, dans un poème intitulé : Van den Mollen-' feesic f), espèce de danse macabre, où Fauteur invite à la fête de la mort pape, cardinaux, légats, évéques, doyens, oflficiaux, curés, frères-prêcheurs, frères-mineurs, jacobins, augustins, chartreux, clercs, maîtres, moines, béghards, loilards, béguines, nonnes, sœurs mendiantes, etc.

Un peintre brabançon, Jérôme Van Àcken, a rendu cette idée dans un tableau, qui est la plus horrible, la plus impressionnante danse de mort que Ton connaisse. La toile porte quatre pieds de haut sur six de large; les figures peuvent avoir six pouces de haut, et il y en a des centaines, multitude confuse et compacte de squelettes, d'écorchés, de larves, de fantômes, de démoris, de bourreaux, de suppliciés, dont le milieu est occupé par la Mort, à cheval, armée de sa faulx, galo[)ant sur ce pavage humain et faisant de larges trouées autour d'elle f).

Il est aisé de comprendre qu'un homme doué de la charité évangélique de Thomas a-Kempis devait la transporter dans son enseignement et dans sessermous. Aussi, chez lui point de ces malédictions encore aujourd'hui si familières aux prédicateurs catholiques, point de ces affreuses et menaçantes peintures de l'enfer, si ordinaires au moyen âge. Pour Thomas, la terre, l'homme, l'univers, toute la création, en un mot, n'était plus chargée d'anathèmes; tout, au contraire, était relevé par la grâce divine (^).

A ses yeux, rien n'est réel, si ce n'est Dieu. Dieu seul est juste, Dieu seul est bon. Dieu seul doit attirer notre attention,

(•) Mort en 1482.

(') De Paus en de zyn cardinalcn ^'

Moeten aile t* deser feeste zyn, Legaten, bisschoppen, dekens, offîcialen, etc. (Apterf Alberdingk-Thym, Gedichten uit de verschillende tijdperken der Noordr en Zuid'Nederla}idsche literaiuur; Amsterdam, 1850, p. 179. — Willems, Belgisch Muséum, t. IX, p. 190.)

(^) Clément de Ris, Le Musée royal de Madrid, p. 91 et 92. (*) MooREN, p. 149 et 150.

TUOMAS A-KEMPIS. 159

et, avec lui, ce sont les pauvres : « Allons vite dans un coin avec un petit livre. Se taire et souffrir, voilà ce qui donne la paix et prouve la joie. Ne mettez votre espoir et votre consolation qu'en Dieu. Soyez humbles et miséricordieux envers les pauvres en général (^). »

Viâéal de Thomas a-Kempis, c'était la primitive Église, avec ses vertus austères, sa science élevée et simple, son dévouement inaltérable. De là, chez lui, tant de paroles tristes et amères sur la décadence du catholicisme, tant de nobles et sages conseils, tant d'exhortations encourageantes : « Puisque nous sommes frères en Christ, prions les uns pour les autres, servons-nous mutuellement, exhortons-nous, consolons-nous , réjouissons-nous , attristons-nous ensemble, comme le Christ nous a chéris. Ce sera de cette manière que nous accomplirons sa loi, que nous serons ses vrais disciples et ses amis les plus chers, aimés par le Père, adoptés par le Fils, enflammés par TEsprit-Saint, prédestinés par toute la sainte Trinité f). » La vie intérieure, Fàme, le sentiment, voilà ce que veut Thomas : point d'œuvres sans Tamour qui sanctifie tout; et dans cette vie intérieure, le bien suprême, c'est la liberté spirituelle (^. « Être détaché de toutes les créatures, ne dépendre que de Dieu ; mais, dans cette dépendance, être entièrement maître de soi et de toutes choses, voilà le but

(I) In angello. In cen boecxken

CuiT) libcllo. Met een boecxken

Swighen ende lyden.

Maket vrede endc doet vcrbliden.

Set uwen troest ende bopen in Gode alleen. Weest oetnioedich ende baimhcrtig tôt den armen in 't ghemeen. [Apiid Alberdingk-Thym, /. c, p. 181 .) Vlmitation dit de même, 1. 1, cb. 20 :

Un payen nous le dit, tout chrétiens que nous sommes : « Je n ai jamais, dit-il, été parmi les bommes Que je n'en sois sorti moins bomme, etc. »

(Traduction de P. Cornrille.) (•) Concio XXXVI, DeSancta Conve^'satiotie primitivœ Ecclesiœ, p. 251 et 252. (•) « Libertas spiritiis principale bonum in vita spirituali. » Vita Ga^ardi Magni^ p. 23. — «* Sis intimus liber et tui ipsius potens. » ImilcUion, 1. III, c. 28,

vers lequel l'homine doit tendre sans relâche. » Dans Tétude des saintes Lettres, Thomas ne cherchait que le Christ (*) et rÉvangile, la grâce, la pénitence, la foi, Famour, Fesprit de Dieu 0, et, dans la pratique, Finstruction du peuple par la prédication f).

Pour bien comprendre toute la portée du génie de Thomas a-Kempis, on ne doit pas oublier qu'il vécut à une époque où tous les rapports sociaux avaient atteint Fapogée de leur dissolution dans FÊtat et dans FËglise et où le besoin d'une transformation de la vie intérieure et extérieure de Fhumanité européenne se faisait sentir tous les jours davantage : c'est, en effet, le siècle qui précéda celui de la réformation. Quoique Thomas se tint dans Fisolement le plus complet, il n'avait pu empêcher les échos sonores de son siècle de pénétrer dans la cellule, et l'incroyable corruption de ce temps contribua, sans doute, à lui inspirer ce dégoût du monde et ce refuge en Dieu qui caractérisent son livre de Ylmilation. La situation particulière de l'Église n'y fut pas étrangère : pendant la profonde dégradation qu'elle venait de subir, la papauté avait poussé ses prétentions à l'extrême : le pape voulait que les rois ne tinssent leur couronne que du Saint-Siège, que lui seul eût le droit de nommer à toutes les dignités de l'Église, lui seul pût exploiter les sources de richesses qu'il s'ouvrait de ce chef; qu'il pût recevoir les annates condamnées comme simoniaques par Ghrysostome et par le concile de Chalcédoine; qu'il pût se permettre les abus les plus criants au sujet des commendes et des incorporations, des exemptions, des dispenses, et enfin des trop fameuses indulgences, introduites depuis 1500, Et quelle multitude d'autres griefs encore : la cour pontificale devenue le siège de toutes les voluptés ; les palais des évêques trans-

(') • Si Christum bene scis, satis est si caetera nescis noxia tibi. » (Doctritiaie Jiweimm, cl. — Conf. c. 7.)

(*) De Imitaiione, lib. 1, c. 5, § 1, p. 5; lib. III, c. 2, p. 48 et 49. (3) Ullmann, p. 175 et 177.

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