‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 51 sur 182 · DENYS LE CHARTREUX · texte numérisé non relu

DENYS LE CHARTREUX

(le se corriger eux-mêmes et de s'occuper principalement des petits et des pauvres (^).

Il remontrait au pape, aux prélats, aux rois que la perte de Constantinople, récemment conquise par les Turcs, était la peine infligée à leurs péchés et à ceux de leurs peuples; qu'ils devaient s'appliquer sans délai à la réforme de leurs mœurs et venger l'Église du sanglant outrage qui venait de lui être fait par cette catastrophe f).

Brugman partiigeait entièrement les opinions de son ami : il ne voyait dans l'Église qu'un champ ravagé sans culture ^. Mais si, par rapport au dogme et à la morale, il était d'accord avec Thomas a-Kempis, il différait radicalement de ce mystiqiie en ce qui concernait la vie sociale. A-Kempis dédaignait cette vie extérieure, parce qu'il attendait tout de Dieu, rien des hommes; il fuyait la fréquentation des femmes, desamiset des étrangers, comme des pièges du démon. Brugman, au contraire, tandis que le pieux cénobite se renfermait dans sa cellule, travaillait, lui, sans relâche dans les tumultueuses agitations du monde et agissait à la fois sur les intérêts religieux et sur les intérêts sociaux de l'humanité. Et c'était chose nécessaire, car, même durant le x^^ siècle, les bons prédicateurs étaient rares (^).

En 1409, un autre franciscain, Henri Stuurman, insistait auprès du magistrat de Groningue sur la nécessité de la réforme morale des moines mendiants. Il faisait une censure amère de leur dépravation et demandait que l'on créât une commission de quatre membres pris dans la bourgeoisie et chargés de les surveiller f).

Les frères de la vie commune s'étaient principalement réunis pour faire des exei'cices de piété et des actes de bien-

(») MoLL, p. 79^0.

(*) Bérault-Bkrcastel, Histoire de V Église; Paris, 1778, t. XVI, p. 89 et 90. O MoLL, p. 97.

(«) lD.,p. 99, 100, 148 et 149.

(*) HoFSTEDE DE Groot. Geschiedenis dei* Bi*oederaxkerk in Groningen; Groningue, 1832, p. 9.

faisance, et non pour attaquer ouvertement TÉglise ; mais pendant la seconde moitié du xv* siècle, la théologie prit des tendances décidément hostiles à Tordre ecclésiastique. Elle fut surtout engagée dans cette voie par les doctrines de Wicleff et de Hus, et bientôt on commença à pénétrer philosophiquement l'essence même de la religion, en se guidant beaucoup plus sur les textes de l'Écriture que sur les traditions de l'Église. C'est alors qu'on entendit Jean Van Goch (^), prieur d'un couvent de chanoinesses à Malines, nommer Thomas d'Aquin le prince de l'erreur ; déclarer sans détour que la Bible est la seule autorité de la foi ; que les écrits des théologiens de son temps, notamment ceux des moines, n'avaient aucune valeur; que l'emploi de la force en matière de foi est condamnable; que, l'amour étant la seule loi du christianisme, la doctrine évangélique, loin de contraindre l'esprit humain, voulait, au contraire, le rétablir dans toute sa liberté d'action ; que les vœux monastiques n'étaient ni d'une nécessité absolue, ni aussi méritoires qu'on le prétendait; que l'Église peut errer ; que la différence entre les évêques et les simples prêtres n'est pas d'institution divine; que la chrétienté devrait revenir à la simplicité de ses temps primitifs (*)• Van Goch parlait aussi avec beaucoup de sévérité de la vie scandaleuse des moines, qui, disait-il, était telle que Satan rougirait d'imaginer ce que beaucoup de moines osaient prendre sur eux f).

Goch, lui aussi, ne mettait pas la loi dans l'observation des rites extérieurs ni dans la pratique des bonnes œuvres ; mais, à l'exemple des mystiques et des autres hommes de l'opposition, il la plaçait dans la piété et dans la foi. Quant à l'Église, il n'entendait par ce mot que la communauté de ceux qui tendaient à la piété, a la foi, à la sainteté et qui étaient reliés entre

(*) Il mourut en 1475.

(•) Walch, Mcnimcnta mœdii œvi. Goetting. 1757, t. I, fasc. 4. Praef., f. XXXV.XXXVII. — Hagen, p. 75. 76, 116 et 117. — Ullmann, t. I, p. 150. — Okken, p. 115.

. {») Walch, /. c, f. 122.

JEAN VAN GOCII. 473

eux par la charité sous leur chef Jésus-Christ. Ce lien n'était donc pas une autorité religieuse extérieure, mais l'amour des uns pour les autres. « C'est pourquoi on n'était pas tenu de croire au pape, qui avait erré plus d'une fois. L'unité de l'Église n'était que spirituelle, et son vrai chef était le Christ. Saint Pierre avec le pape ne constituaient donc pas cette unité. Aussi, combien n'y a-t-il pas dans ce monde d'excellents chrétiens qui ignorent Rome et le pape {^)? »

ce L'Église, disait-il, ne peut reposer que sur l'Évangile, et l'on ne doit lui obéir que pour autant qu'elle repose sur ce fondement.

€K II y a un double sacerdoce, l'un qui s'acquiert par l'état de prêtre et par le sacrement, l'autre que l'on obtient par la nature rationnelle de l'homme. Ce dernier sacerdoce est commun à tous. Le peuple a le droit de s'opposer au clergé qui corrompt l'Église. Les rapports du clergé avec le peuple ressemblent à un contrat qui peut être résilié dès que les prêtres ne font plus leur devoir. » Aussi Goch voulait-il que ceux-ci fussent soumis tous les ans à une réélection par le peuple.

a Le pape n'a d'autre mission que d'édifier les fidèles. S'il s'en acquitte dignement, on lui doit obéissance, sinon, on est tenu de lui résister. Le pape n'est pas le maître de l'Église ; mais il est, comme tous les fidèles, obligé envers Dieu, le Christ et l'Évangile. Son autorité n'existe que lorsqu'il représente véritablement l'Évangile, de telle sorte que tous ceux qui comprennent l'Évangile mieux que lui ont aussi plus d'autorité f). »

On le voit, Van Goch avait déjà les tendances des réformateurs du XVI* siècle; c'est, chez lui, la même lutte contre le philosophisme scolastique et contre le principe d'autorité absolue, la même valeur donnée à l'Écriture sainte et à la pratique de l'Évangile, la même polémique

(I) Hagen, t. II, p. 118 et 119.

(«) Id., p. 119 et 120.

contre le trop grand mérite attribué aux œuvres spirituelles et aux exercices de piété. Avec une éloquence qui bouillonnait comme un fleuve de feu, il voulait arracher à la décadence tous les ordres de la société, le peuple aussi bien que les gi*ands, TËtat aussi bien que l'Ëglise; et, chose surprenante, jamais il ne fut suspect à la hiérarchie ecclésiastique et jamais non plus il ne se vit exposé à la moindre persécution, sans doute parce qu'il ne répandait pas ses principes et ses critiques dans la vie publique, mais qu'il les renfermait dans le cercle de ceux qui pouvaient le comprendre et l'apprécier. Et cependant, par ces^principes, Goch était un réformateur dans la véritable acception du mot (^).

À la même époque brillait un homme plus considérable encore que lui, Jean Wessel f), surnommé Gansfort, Goesevort ou Gansevoet, fils d'un boulanger d€f Groningue, élève de Zwoll et ami de Thomas a-Kempis.

Wessel, après avoir étudié et enseigné à Zwoll, était allé approfondir la philosophie et la théologie à l'université de Cologne. Cette université, cependant, était aloi*sbien déchue de sa splendeur. Il y régnait le sombre et intolérant dogmatisme scolastique, dont l'esprit de persécution se fit sentir dans toute son étendue immédiatement avant la réformation de Luther. Cologne était devenu le siège principal des inquisiteurs en Allemagne, et c'est de là que sortit, à la fin du xv'' siècle, le terrible Maliens Maleficarum. Aussi les écrivains les plus distingués de ce siècle et du xvi* ne parlent^ils qu'avec mépris de cette ville, devenue un centre de l'obscurantisme, après avoir rendu tant de services à la science. On disait que Virgile et Cicéron y étaient rejetés avec autant de dégoût que la viande de porc par les juifs f).

Le jeune étudiant, qui avait été élevé à Zwoll dans une douce et abondante piété chrétienne et formé à une école

(«) Ullmann, 1. 1, p. 146-150.

(«) Né en 1419, mort en 1489.

(3; Ullmann, t. H, p. 303-310. — J. Friedrich, /. Wessel, p. 94 et 95.

d'où sortirent plus tard les restaurateurs de l'antiquilé classique, ne devait se plaire que très médiocrement dans une université qui en était encore aux systèmes surannés d'Albert le Grand et de Thomas d'Âquin. Il n'en fut pas moins reçu docteur, mais il ajouta beaucoup plus d'importance à l'étude des livres conservés dans les bibliothèques des couvents, surtout dans celui des Bénédictins. Il avait une prédilection particulière pour la philosophie platonicienne, qui avait à ses yeux le mérite de se rapprocher du christianisme. Il fut assez heureux pour se fortifier dans la langue grecque chez quelques Hellènes réfugiés à Cologne. Afin de connaître ensuite l'Écriture sainte dans ses textes originaux, il apprit de juifs et de moines l'hébreu, le chaldéen et l'arabe (^).

Champion ardent du réalisme, Wessel partit, en 1452, pour Paris, après avoir séjourné quelque temps à Louvain. Il voulait déployer, dans la capitale de la science théologique, son activité réformatrice parmi les nominaux, au profit des réalistes (*)•

On sait que les théologiens de l'université de Paris furent en partie les auteurs et les défenseurs les plus remarquables de l'opposition antipapale des conciles de Constance et de Baie, ainsi que les promoteurs de ce principe si fécond en conséquences suivant lequel les conciles sont au-dessus des papes. Tout cela donnait au nominalisme une sorte de justification, outre qu'hostile aux développements dialectiques du réalisme et favorable à l'Écriture sainte et à la primitive Église, il s'alliait au mouvement réformateur du siècle. Aussi les représentants des nouvelles idées en France étaient-ils tous des nominalistes, tels que Pierre d'Ailly, Nicolas de Clémangis, Gei*son et tant d'autres. Mais quelle que fût leur haute influence, ils ne parvinrent pas h empêcher le retour des vieilles querelles du réalisme et du nominalisme, qui, en effet, reprirent force et vigueur vers le milieu du xv* siècle.

(*) Ullmânn, p. 310-315. — Friedrich, p. 95-97. (*) Friedrich, p. 97.

176 LES FRfcUES DE LA VIE COMMU>E,

Paris en fut le principal théâtre et il attira tous ceux qui brûlaient du désir de combattre. Cest parmi eux que prit place Wessel, qui avait refusé une position à l'université deHeidelberg, afin de pouvoir aller rompre une lance à Paris et, particulièrement, afin de ramener au réalisme deux de ses compatriotes, Henri Van Zomeren et Nicolas d'Utrecht, nominalistes célèbres.

Mais, au milieu de la lutte et des études qu'elle nécessitait, Wessel changea peu à peu d'opinion et passa lui-même au nominalisme. En même temps, il s'intéressa aux disputes de l'université sur l'étendue du pouvoir pontifical, l'infaillibilité du pape, les abus de l'Église et de la cour de Rome, et bientôt il figura parmi les plus illustres platoniciens de Paris (^).

Cependant, malgré cette adhésion au nominalisme, Wessel n'adopta pas toutes les doctrines de celte philosophie, qu'il accusait, entre autres critiques, de ne pas distinguer « le feu qui purifie du feu qui punit » et de se permettre une grande « dissidence et incohérence de mots » à l'égard des indulgences f).

Wessel demeura environ seize ans à Paris. Il y eut pour maîtres Henri van Zomeren et Nicolas d'Utrecht, qu'il avait d'abord voulu convertir; puis Guillaume de Phalis, Jean de Bruxelles et Jean le Picard, de son nom de famille Haveron, qui, en 1450, fut recteur de l'université. Parmi les hommes plus jeunes sur lesquels il exerça de l'influence, il importe de citer Jean Reuchlin et Rodolphe Agricola, dont il sera question ci-après f).

Après qu'il eut visité d'autres universités et la ville de Rome, où il se trouvait en 1470 et 1471, nous le rencontrons de nouveau à Paris en 1473. Cette année, Louis XI publia un édit qui tomba sur le nominalisme comme un coup de ton-

(') Bidœus, Historia ttnivcrsiiatis parisiensis, t. V, f. 666, 780 et 918. — Friedrich, p. 99-102.

(*) Wesselii, Opéra; Amst., 1617, p. 850 et 890. — Friedrich, p. 102. {») Friedrich, p. 102 et 103. — Ullmann, p. 340-341.

nerre. Cette doctrine y était proscrite comme moins utile et moins propre que le réalisme à Tédification de l'Église et de la foi chrétienne, ainsi qu'à l'éducation de la jeunesse (^). Le célèbre historien de l'université de Paris nous apprend que la dignité de cet établissement avait été fortement compromise par les philosophes et les théologiens combattant pour l'un ou l'autre système. Pour la rétablir, le Normand Jean Bochai'df), auparavant confesseur du roi Charles VII, depuis évêque d'Avranches f) et le principal conseiller de Louis XI dans l'affaire de l'édit, eut recours au talent et à l'habileté de Wessel {*). Il paraît que, dans cette circonstance, il fut nommé recteur de l'université, dont il devint le restaurateur. Bochard n'aurait pu faire un meilleur choix : pour une mission aussi élevée, il fallait un homme tel que Wessel, qui, tout en se ralliant au nominalisme, n'avait pas abdiqué son individualité, son indépendance, et pouvait facilement prendre une position conciliatrice entre les deux partis, auxquels il pouvait hardiment faire entendre le langage de la vérité, parce qu'il planait au-dessus d'eux f). Au surplus, quand la paix fut rétablie, l'édit fut révoqué (1481), et l'entière liberté philosophique rendue à la France (^).

Quels étaient maintenant les motifs qui avaient conduit Wessel en Italie? C'étaient probablement la renaissance de l'antiquité classique, et particulièrement l'étude de la littérature grecque, qui florissait alors dans ce pays. Wessel désirait lire « l'Aristote grec en Grèce ». Nous avons, du reste, peu de renseignements sur le séjour qu'il fit en Italie : nous savons seulement qu'à un dîner chez Henri Dalman, camérier du pape Paul II, auquel assistaient Guillaume de Phalis, Jean de Bruxelles et Jean le Picard, Wessel fut amené à

(«) BULAEUS, /. c, f. 708.

(*) Id., îbid., f. 886.

(') Mort en 1485.

(*) BULAELS, f. 918.

{^) Friedrich, p. 103 et 104.

(*) Ullmann, p. 336, d'après Bulaeus, t. V, f. 739-741 et 918.

exposer ses idées sur les indulgences, et que le chambellan répondit : Cela n'est pas nouveau, et plus d'un membre de la cour de Rome s'exprima de même (*).

Cela se comprend, rien n'était plus incertain et plus obscur, au x>^ siècle, que les questions relatives aux indulgences, lesquelles ne furent fixées comme dogme que dans la 25" session du concile de Trente. Jamais, du reste, à part quelques excentricités de paroles, Wessel n'a différé fondamentalement, principiellement^ de l'Église, tandis que, de très bonne heure, il en fut différemment chez Luther f).

Wessel visita aussi Florence, où l'attirait sans doute l'étude de la philosophie platonicienne, mais où il apprit à connaître aussi le caractère italien sous un aspect moins avantageux. Il fait l'éloge des compatriotes de Zwoll, gens simples et bons, qui, heureusement pour leur caractère et leur moralité, ne savent pas calculer comme les rusés Florentins (^. A Venise, il fut témoin d'un acte du procès de canonisation au sujet de la vie et des miracles du patriarche d'Aquilée. Il pensait que, malgré les incertitudes qui y régnaient, une telle canonisation serait encore préférable à celle qu'on abandonnerait à l'opinion flottante du peuple (^.

On a parlé des voyages de Wessel en Grèce et en Egypte, mais sans aucune espèce de fondement. Il avait eu l'occasion d'étudier « le grec en Grèce», chez les savants Hellènes réfugiés en Italie. Après son second séjour à Paris, il arriva, vers i 474, à Baie, où il retrouva Reuchlin, et il y donna des leçons privées sur la théologie et les langues grecque et latine f).

Vers 1475 ou 1476, Wessel est de retour dans sa patrie. On parle, il est vrai, d'un nouvel appel qui lui avait été fait par l'université de Hcidelberg, où il aurait enseigné la phî-

(') Wesselii 0pp., p. 886 et 887. — Friedrich, p. 104 et 105.

C^) Voir les preuves apud Friedrich, p. 238 et siiiv.

(3) 0pp., f. 212.

(^) Ibid., f. 583. ~ UixMANN, p. 357.

(*) Friedrich, p. 105 et 106. — Uli^iann, p. 357 et 358.

losophie, mais non pas la théologie, parce qu'il n'y était pas gradué. Mais, à cet égard, les preuves manquent et, ne manqueraient-elles pas, toujours serait-il que jamais, comme on Ta dit, il n'a semé dans cette université le germe des doctrines dont l'auteur fut Luther (^).

Après une vie scientifique très agitée, Wessel rentra à ZwoU, où il fut reçu avec enthousiasme. Il passa les années qui lui restaient à vivre tantôt chez les chanoines réguliers du Mont-Sainte-Agnès, près de Zwoll, tantôt dans l'abbaye d'Adwaerd, en Frise, tantôt dans un couvent de religieuses à Groningue. Il va sans dire qu'il ne se détacha pas des bonnes et fortes études et qu'il s'efforça, au contraire, de les répandre et de les fortifier f).

Wessel avait un esprit réformateur, une organisation puissante que ne pouvait satisfaire la vie contemplative des mystiques et dont aucune autorité ne pouvait assouplir l'indépendance. Encore enfant, il se moquait des indulgences et il rejetait également les mérites que l'on faisait résulter du jeûne. « La pratique de toutes les vertus chrétiennes, s'écriait-il, voilà la seule, la plus complète, la plus incontestable de toutes les lettres d'indulgence, non de par saint Pierre, mais de par le Saint-Esprit, annoncé par saint Pierre et reçu par l'Ëglise f). » Il consacra une dissertation spéciale à prouver que les indulgences ne sont fondées ni sur l'Écriture, ni sur les Pères antérieurs à Albert et à Thomas, et qu'elles ne reposent que sur l'absurdité et la tromperie (^).

Wessel voulait, en toutes choses, des preuves, et lorsqu'elles manquaient, il refusait de croire. Ce fut lui qui répandit dans la conscience publique les éléments d'opposition jusque-là renfermés dans les sociétés des frères de la vie commune. Il ne reconnut pour tout fondement et pour

(*) Friedrich, p. 106 et 107.

(*) Id., p. 107. — Ullmann, p. 371.

P) Wesseli Gatisforti op€f*a; Gromiigiie,1614, p. 811 et suiv,

(*) Ibid., p. 876-914.

toute source de religion que renseignement naturel et libre de l'Évangile, et ne plaça la piété que dans la croyance sincère en Dieu et en ses lois. L'Église était, pour lui, une communauté de tous ceux qui veulent le bien et qui sont unis par l'amour sous leur chef Jésus-Christ, et non pas sous le pape(^). D'après lui, la suprême, la dernière décision de l'Église est toujours fournie par l'Évangile, de manière que celui qui entend le mieux l'Écriture, qui l'explique le mieux et avec le plus de foi, celui-là est le véritable philosophe et le véritable théologien chrétien; celui-là est toujours au-dessus du prêtre f).

La place que Wessel assigne au pape est plutôt juridique que religieuse et théologique : il en fait le représentant suprême des lois de l'Église, mais dans les choses où l'homme peut être dominé par l'homme, et non dans les rapports de l'homme avec Dieu f).

Wessel représente les rapports des prêtres avec le peuple comme un contrat que l'on peut rompre lorsque les premiers ne s'acquittent pas convenablement de leurs devoirs. Aussi pensait-il que les prêtres, sans distinction de rang, devaient être annuellement élus par le peuple, et pouvaient, suivant les circonstances, être destitués par lui {*).

Wessel était un caractère viril et pur; hardi, intrépide, généreux, passionné pour la vérité, il soutint franchement son opinion partout. Telle fut sa réputation qu'il acquit le surnom de maître des contradictions et de lumière du monde f).

De tous les hommes dont nous nous sommes entretenus jusqu'à Wessel, aucun n'a enseigné des idées réformatrices

(*) Hagen, /. c.,p. 117.119.

(*) Ullmann, t. II, p. 556.

(3) De PurgcUoi'io, p. 826 et 827. — De Thesauro Ecclestœ, p. 4-20. — Ullmann, t. II, p. 531-557.

(^j Hagen, p. 120.

O HardeNBERG, Vîta Wesseli, p. 5. — Hagen, /. c, — Burigny, Yied'Éras^ne; Paris, 1757, t. I. p. 22.

ÀCCOni) ET DIFFÉUENCE ENTRE WESSEL ET LUTHER. I8l

qui se rapprochent autant que les siennes de celles du XVI* siècle. Mais, comme celles d'Erasme, elles empruntaient au caractère belge une grande mesure de forme. Erasme lui-même se plaisait à faire ressortir l'extrême modération de notre compatriote comparée aux violences excessives de Luther (^). Le savant Guillaume Lagarus, jurisconsulte zélandais, membre du Conseil de Brabant sous Charles-Quint, était tellement épris des doctrines du grand maître de Zwoll, qu'il visita Adwaerd pour obtenir quelques renseignements sur lui f). Cependant, malgré les différences profondes qui séparaient de Luther l'illustre théologien hollandais, le réformateur de Wittenberg ne l'en proclama pas moins son prédécesseur. c< Si j'avais lu antérieurement Wessel, dit-il, mes ennemis auraient pu croire que j'avais tout puisé chez lui, tellement nos deux esprits ne font qu'un f). » Ici, Luther est allé trop loin; sans doute, le docteur de Groningue a avancé des opinions très hardies et dont quelques-unes rappelaient les siennes; mais ses écrits, pris dans leur ensemble, étaient catholiques et, dans tous les cas, ils n'ont rien d'un système théologique semblable au protestantisme (^).

En général, aucun des réformateurs du xv® siècle n'a songé à faire comme Luther au xvi**; aucun n'a voulu détruire les fondements sur lesquels reposait l'Église romaine ; tous ne cherchaient qu'à la réformer par elle-même et en ellemême; car tous lui reconnaissaient assez de force pour opé-

(*) Epist. adfrcUres infer. et orient. Fris, Opp,, t. X, f. 1622.

(*) Hardbnberg, p. 15 et 16.

(') Waixh, Luthers Werhe. Halle, 1740-1753, t. XIV, p. 220 et 221.

Plusieurs dissertations de Wessel avaient été envoyées à Luther. Elles furent publiées pour la première fois en 1521, peut-être à Wittenberg môme, sous ce litre : Farrago rerum theologicarwn itbeiTima, doctiss, viro Wesselo Groninge^isi auctore. Dans les éditions subséquentes, à commencer par celle de Bâlo (1522), il se trouve une préface de Luther, dans laquelle il dit : Hic, si mihi antea fuisse* lectus, potercU hostibus meis videri Lutheriim omnia ex Wesselo hausisse, adeo spiritus uirixisque conspirât in unum, — Ullmann, p. 643-645.

(*) Cest ce qui a été prouvé par M. le docteur Jean Friedricbi dans sa savante biographie do Wessel.

rer sa propre régénération. Wessel, d'ailleurs, mourul dans le sein de l'Église (^). Il conserva même toujours quelque chose de l'ascétisme des Frères de la vie commune f), qu'il ne cessait de représenter comme des modèles f).

Wessel avait eu pour protecteur spécial Tévêque d'Utrechl, David de Bourgogne, fils de Philippe le Bon et demi-frère de Charles le Téméraire. En dehors de ses travaux philosophiques et Ihéologiques, il se livrait aux contemplations solitaires et se préparait à la mort par la prière et la méditation. Soumis aux règles monastiques, il communiait avec les frères et leur récitait les paroles d'adieu du Christ, voulant montrer par là comment il désirait introduire dans la vie sa doctrine de l'Eucharistie.

Les lettres de Wessel nous font voir clairement que tout, de son temps, poussait à la question de savoir jusqu'où s'étendait l'autorité du pape, et qu'on était parvenu à la conviction que les abus de la cour de Rome, notamment le honteux système des indulgences, avaient une part considérable dans la décadence du christianisme. Cependant, on fut plus d'une fois froissé de ce que Wessel enseignait sous ces rapports et on crut qu'il mettait les doctrines de l'Église en péril (^). Aussi fut-il dénoncé aux inquisiteurs de Cologne par le doyen Hoeckf). Il ne les redoutait pas, tellement il se sentait fort de son orthodoxie et de son éloignement de toute rupture avec l'Église (). 11 pouvait d'ailleurs compter sur l'appui de David de Bourgogne, et, en effet, la dénonciation n'eut point de suites, 1470 Ç). David de Bourgogne avait été

(«) Friedrich, /o^awn. Wme/, p. 110, 112, 125, 171, 280-283.

(«) Ullmann, p. 423, 633 et 641. — Giesklkr, t. II, 4. p. 491 et 493.

(3) Eux aussi entendaient la Réforme de la même manière que Wessel. C'est pourquoi, lorsqu'ils virent Luther rompre définitivement avec l'Eglise catholique, ils se séparèrent de lui comme firent Staupitz, Cratus Ruhianus et tant d autres. On ne lira pas sans intérêt un document inédit que nous publions À la fin de ce chapitre.

(*) Friedrich, p. 109.

(5) 0pp. Wess., p. 864.

(6) Ibid., p. 920.

. : f ) Friedrich, p. 110 et 111.

WESSEL PnOTÉGÉ PAR l'ÉVÊQUE d'uTRECHT. 183

nommé évêque par le pape, grâce à la puissante Intervention de Philippe le Bon et contrairement à l'élection parfaitement canonique du prévôt de la cathédrale, Gisbert Bréderode (^). Il fut le cinquante-cinquième évêque d'Utrecht et y gouverna de 1456 à 1 496, donc, pendant environ quarante ans. Au commencement, il paraît, avoir eu une attitude pleine de dignité; ensuite, il baissa peu à peu dans Testime publique, de sorte qu'il mourut sans laisser de regrets. Il n'était cependant pas sans de grandes qualités : on louait sa libéralité, sa magnanimité, son dévouement aux sciences et aux arts ; mais, d'un autre côté, on blâmait ses habitudes voluptueuses, son tempérament colérique et sa légèreté française. Plus porté à se faire craindre qu'aimer du peuple, il se vit exposé à plus d'un soulèvement.' Inexorable envers ses adversaires, il fut accusé d!avoir empoisonné Bréderode. Tout-puissant pendant le règne du Téméraire, il perdit son crédit après la mort de ce prince (1476). Parvenu à une vieillesse caduque, il se laissa dominer comme un enfant. Abîmé d'ailleurs par la goutte, la mort fut pour lui une délivrance (16 avril 1496) (^. Malgré les énormes différences qui existaient entre lui et Wessel, deux choses les rapprochaient : l'amour des lettres et le sens des améliorations ecclésiastiques. David, comme Léon X, aimait une cour brillante et recherchait les hommes distingués par leurs talents f). Il voulait un clergé instruit et le soumit régulièrement à des examens publics. Dans une de ces épreuves, il avait fait la triste expérience que sur trois cents, trois seulement avaient subi l'examen d'une manière satisfaisante. Les ajournés lui donnèrent pour excuse que le temps n'était plus où l'on faisait des théologiens comme saint Augustin et saint Jérôme, ce Non, répondit le prélat, mais

(') Léo, Z\JDôlf Bûcher niederîàndischer Geschichten, Halle, 1832, t. T, p. 950 et 951.

(*) Heda, Historia episcorum uUrajectensiwn iUustrala ab Arn. Buchelio. Utrecht, 1642, p. 292-297, 305 et 306. — Ullmann, 376 et 377.

('0 Heda., p. 292, 294, 306 et 307.

faut-il créer des ânes et des abîmes d'ignorance f)? » Pour remédier à un tel abaissement, David n'aurait pu choisir un meilleur conseiller que Wessel ; malheureusement, l'évêque ne possédait pas assez de force morale pour mener à bonne fin les réformes exigées à ce sujet f).

Le séjourde prédilection de Wessel fut Tabbaye d'Adwaerd. Elle était célèbre par sa science, la richesse de ses biens, la beauté de ses édifices et l'importance de sa bibliothèque. La partie la plus considérable de cette bibliothèque devint, au XVI* siècle, la proie des flammes et ce qui en resta fut incorporé à celle de l'université deGroningue. Au temps deWessçl, rien n'était plus recherché que les écoles d'Adwaerd. Elles formaient une sorte d'académie fréquentée par la jeunesse studieuse de la Frise. Elles étaient divisées en deux sections, l'une inférieure, où l'on enseignait les principes des sciences ; l'autre supérieure, où des professeurs de premier ordre enseignaient la philosophie et la théologie. Elles avaient été jadis dans une situation brillante et avaient possédé autant de maîtres illustres que de brillants élèves; mais, au xv* siècle, elles avaient subi une sorte de décadence, dont elles furent heureusement relevées par Wessel, avec le concours de son ami Henri Rees. Wessel s'appliquait notamment à instruire les élèves et les moines dans la littérature hébraïquef).

Les nombreux et savants amis de Wessel prouvent qu'il y avait alors dans les Pays-Bas beaucoup d'ecclésiastiques pensant en vrais chrétiens, et plus librement que partout ailleurs; ce qui était inévitable dans une contrée qui donna l'impulsion, je ne veux pas dire au luthéranisme et au calvinisme, mais aux idées réformatrices du xvi** siècle. Parmi ces amis figuraient : Jacques Hoeck (Angularis), docteur en théologie et doyen de Naaldwyck, oncle de Martin Dorp, professeur à Louvain et ami d'Érasme ; maître Rodolphe Van Yeen, doo

{*) ScHOOcKius, De bonis ecclesiasticis, Groning., 1651, p. 435. ') Ullmann, p. 378.

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