‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 58 sur 182 · JEAN DE WEERT · texte numérisé non relu

JEAN DE WEERT

ses conseillers. Il relevait les fautes communes à eux tous et celles qui étaient particulièpes à chacun d'eux, les assurait de son estime et les exhortait à la mériter de plus en plus, surtout en continuant à mépriser la vie pauvre et modeste des apôtres. Il se plaignait cependant que leurs enseignements ne fussent pas conformes à leurs œuvres, et les pressait de se montrer plus conséquents, afin de mériter un rang plus élevé dans son empire. A la fin de la lettre, on lisait les mots : « Votre mère superbe vous salue, avec vos sœurs l'avarice, l'impudicité et les autres vices, vos parents et amis, qui se vantent de prospérer en tous lieux par votre concours. Donné au centre des enfers, en présence de nos grands officiers. » Comme la satire était piquante par sa singularité mêm e et parce que les vices des prélats y étaient parfaitement caractérisés, il s'en répandit des copies sans nombre (^).

Un des plus hardis poètes flamands fut un chanoine d'Ypres, nommé Jean Weert (*), qui ne garda aucun ménagement pour aucun des abus de l'Église ; car il attaque tout à la fois la simonie, les bénéfices ecclésiastiques vendus à prix d'argent, les biens du clergé entre les mains des enfants du siècle les plus riches et non pas les plus dignes et les plus capables. Les captations des testaments surtout sont livrées à sa mordante hyperbole. « C'est ainsi que les pasteurs accaparent les rentes, qu'ils fabriquent Dieu pour le vendre ; vrais Judas qui trahiraient Jésus lui-même, s'il était encore sur la terre. Les prédicateurs mêmes font de la parole de Dieu métier et marchandise, car ils ne prêchent pas gratuitement. — Vos prélats sont des Pilâtes. — La sainteté ne consiste pas dans des apparences, dans des signes extérieurs, mais à être réellement saint. La douceur du cœur, l'onction de la parole, la ferveur de la prière, voilà ce qui constitue la sainteté devant Dieu. Que nos prêtres, clercs, nonnes et

(*) De Berault-Beecastel, Histoire de TÉglise, t. XIV, p. 129-130. («) Mort on 1362.

âOO ORIGINES DE LA RENAISSANCE.

béguines commencent donc par là s'ils veulent prétendre au titre de saints! Qu'ils sachent que couvents et églises ne peuvent pas donner la sainteté, car Dieu est partout; et comme c'est par la pureté du cœur qu'on sert Dieu le mieux, on peut le servir partout, dans les rues, sur les montagnes et dans les vallées (^). »

Sous le rapport de la licence des mœurs du clergé et de la dépravation des femmes de cette époque, les poètes sont d'accord avec les prédicateurs, qui ne tarissent pas sur la vente que ces femmes faisaient de leur pudeur dans toutes les classes de la société. Les mères elles-mêmes engageaient souvent leurs filles h gagner leur dot aux dépens de leur honneur. La prostitution était la plaie vive de la seconde partie du moyen âge f). Elle envahissait les rues malgré les édits qui cherchaient à la limiter; elle s'installait dans les hôtelleries, les tavernes, les étuves, et elle finit pas décrier tellement ces bains orientaux que les prédicateurs les poursuivirent de leurs anathèmes jusqu'à leur entière disparition f).

Les historiens eux-mêmes ne tardèrent pas à faire entendre leur voix dans ce concert d'opposition. Un Belge, Jean Marins, historiographe de Louis XII, roi de France, écrivit, en 1496, qu'il n'y avait de sauvés que trente-deux papes; que presque tous les autres, avec un grand nombre de prêtres, étaient tombés dans la nasse du diable, qui les avait pris avec son hameçon d'hérésies, de richesses et d'orgueil (^).

On attribue à notre historien-poète Georges Chastellain

(*) Manusant de la BihliolJièque de Bourgogne ^ n°* 11231-11236. — Willems, Belgisch Muséum, t. VIII, p. 237-238. — Voir, pour plus de détails, surtout ce qui précède, Serrurk (C.-A.) Geschiedenis der vlaeinsche en frausche lettcrkwide in het graefschap van Ylaenderen, Gent, 1855.

(*j Un chroniqueur flamand dit de Tan 1367 : •• Het putieren was soo ghemeene, soo by leecko als papen in do stede van Gbendt, dat den officiael van Dornicke hier* over letteren van kennis door scepenen ghcsonden wierden. n Apud Cankaert, Bydragen toi het oude strafregt in Belgie, Gcnt, 1835.

(')Méray, Les célèbres préclieurs devanciers d^ Lut he7%Qtc. , Paris 1860, p. 191-192.

{*) Johann. Wolfii, Lectionum memorabilium^ t. I, f. 943.

GEORGES CUASTELLAIN. 201

un mystère qu'il composa en 1452 ou 1433 sur le concile de Baie et dans lequel il fait tenir à TËglise ce langage adressé au concile :

... Tout mal me sourt,

Je vous dis, pour le temps qui court,

Par ceux qui me dussent accroistre...

Mais tout s*en va comme il vient;

J*ay grand deuil quant il m*en souvient

Comment j'ai esté gouvernée ;

J aimasse mieux n*estre oncques née,

Si brief remède n*y est mis.

a Concil, si par votre science, Moyennant réformation.

Ne m*est faite provision Telle que Paix soit sus remise.

Il n*est plus riens de moy Église.

La douleur que j'ay, trop m'altère.

Quand je regarde et considère J'ay de mal tant en tous estats...

Chastellain, qui mourut le 13 février 1475, a laissé des pages saisissantes sur ce remarquable xv* siècle, qui forme Fépoque de transition où le moyen âge s'efface pour faire place à la société moderne. Il pleure, raconte-t-il, avec une éloquente émotion (% « sur des choses de tribulation et de ruine, sur ce présent temps auquel les rois et les princes de la terre estoient divisés ensemble, frois en amour, nonchaillans en devoir, paresseux au fait de la chose publique, pleins de vanité, pleins de murmures, pleins de couvertes envies, pleins de desrèglements, pleins de vices, chaulds et bouillans en leurs propres querelles, par lesquelles menacent le monde et le font trembler, laissant la querelle de leur Créateur, l'expédition de la vraie foi sainte, en quoy Dieu se pourroit con-

(*) PiNCHART, Notes inédites sur George Chastellain et sur Julien Forrestier, p. 20. Gand, 1862. — Kbrvyn db Lettenhovb» Œuvres de Georges Chasteliain, Brux.. 1863-65 t. VI, p. 4, 20 et 22.

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tenter d'eux et chrétienté resourdre, qui maintenant va chancelant et desconfortée, criant hautement devant les portes des royaux palais, mais ne trouve que cœurs endormis, affections refroidies, amour petite, dévotion sobre, compassion nulle, rien que la convoitise et la vaine gloire (^) ».

On sait les lamentations des Pères du xv* siècle sur le déplorable état de l'Église de ce temps; on sait les tristesses des Clémangis et des Gerson ; on connaît leurs foudres contre les iniquités des cardinaux et des papes, contre les débauches, l'ignorance et le zèle farouche du clergé en général (*). Aussi l'Église avait-elle compris qu'il était temps pour elle de mettre un terme aux désordres qui l'affligeaient, et elle le tenta en s'attribuant un pouvoir supérieur à celui de Rome : ce fut l'œuvre des conciles de Constance et de Baie

Quoique, sous le rapport des mœurs, le clergé fût beaucoup

moins répréhensible dans nos provinces que partout ailleurs, cependant, il n'avait pas échappé à la corruption, à l'ignorance et a la vénalité qui lui étaient généralement reprochées et qui devinrent autant de griefs articulés contre lui par notre révolution du xvi" siècle 0, mais qui remontaient beaucoup plus haut. En effet, dans l'abbaye de Villers f), aujourd'hui la ruine la plus importante que possède la Belgique, la décadence avait commencé, à partir du milieu du xui* siècle, et les choses ne firent qu'empirer pendant presque tout le xv*.

L'abbaye de Saint-Martin, à Tournai, après avoir brillé d'un vif éclat, était aussi déchue, livrée aux discordes et au schisme,

(*) Kkrvyn de Lbttenhove, Œuvres de G, Chastellain, Brux., 1863-65, fol. xxvii.

(*) Voy. Gerson apud Dux, Der dexUsche Cardinal Nicolaus tx)n Cusa, t. I, p. 85. — Gerson, Bedaralio compendiosa defectorum viroridn ecclesiasticorum, apxtd GoLDAST, Monarchia S, Rom, Imperii, Francof., 1611, t. II, foL 1445. — Id., ibtd., fol. 1467.

(*) QUINET, /. c, p. 164.

(♦) Correspondcuice de Philippe II, par Gachard, t. II, p. 87-88.

(^) A une lieue À la gauche de Genappe.

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