‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 57 sur 182 · LES POÈTES ET LES CÏIKOMQUEUKS · texte numérisé non relu

LES POÈTES ET LES CÏIKOMQUEUKS

Tordre de se justifier devant le pape et de soumettre son livre à un examen ecclésiasliqu3 (^). Il fut heureux d'échapper aux horreurs de Tinquisition de son temps, qu'il a décrites à un d^ ses amis f).

Après la Bible rimée, la Flandre eut sa Bible en prose, l'année même de la mort de Maerlant. Cette version ne fut pas complète, mais il n'y en eut pas d'autre en flamand jusqu'à l'époque de l'invention de l'imprimerie. Le nom du traducteur est inconnu, il était né en Flandre et laïque. Il recommanda son œuvre comme livre de lecture pour les dimanches et les jours de fêtes, que le peuple, à l'exemple du clergé, passait dans les cabarets f).

L'histoire de la papesse Jeanne, établie dans des chroniques monacales et si longtemps reçue par les catholiques, ruinée par Bayle et Basnage, ridiculisée par Voltaire (% mais exploitée quelquefois encore de nos jours par les protestants, cette histoire ou plutôt celte singulière imposture a été reproduite avec tous ses scandaleux détails par Maerlant f), qui déclare s'abstenir sur la question de savoir si le fait est vrai ou faux, si c'est une fable ou une histoire.

Et cependant Van Maerlant était catholique orthodoxe : il vénérait les saints et les martyrs; il professait un culte chevaleresque pour la Vierge; il croyait à l'enfer, aux miracles et même aux superstitions de son temps. Ce qui ne l'empêche pas de diriger des attaques violentes contre le clergé et l'Église d'alors. « Le prêtre, dit-il, c'est l'ennemi

(') LuLOFS, Handboek van den vrocffsten hîoei der Ned^andsche letterhunde, Groningen, 1845, p. 32-58. — Willems, Verhandeling ocerde iiederduitsche taeU en ktiei'hunde, Antw., 1819-24, t. I, p. 150-152. — Snellaekt, Verhandeling ocer de nederduitsche dichtkunst, p. 23-25. — Jonckbloet, Gesckiedenis der nediiTland^che dichtkunst, Amst., 1851, t. II, p. 381 et suiv. ; t. III, p. 68, 75, 87 et 159.

(•) Dans son Wapene-Marlyn,

(') Le Long, 1. c, p. 219-297.

0) Voy. ViLLENAVE, Répertoire iinive7*sel des sciences, des lettres et des arts, t. XV, p. 321-323.

(^) Dans son Spiegél historiael.

194 on!(;iNEs ni: la renaissance.

naturel du laïque ; c'est le loup dans la bergerie, il vole le bien et la femme du prochain; c'est l'adorateur du veau d'or: cupide et avare, il accorde des indulgences et ouvre le ciel à prix d'argent. » Môme au déclin de sa vie, Maerlant ne modéra pas son langage, malgré la colère des prêtres, qui le menaçaient du feu et de la hart : « L'Antéchrist, s'écrie-t-il, est-il déjà né et précédé par ses disciples? Si j'osais, je dirais que oui. Un sot se fait-il raser une tonsure, large jusqu'aux oreilles, en devient-il d'un grain plus sage? Je voudrais dire combien la première tonsure fut humiliée, celle que portait saint Pierre à Antioche, lorsqu'on le jeta dans un cachot, quoique innocent, parce qu'il voulait ramener le peuple qu'il croyait innocent. Aujourd'hui, la tonsure est une source de trafic pour ces avares que rien ne peut rassasier. Je crois que jamais on ne vît race si âpre au gain. Combien de loups sont devenus pasteurs au milieu de ces brebis précieuses, pour lesquelles le Christ a versé son sang ! Ils ont adopté les vêtements courts, les larges épées, les longues barbes et les hauts destriers. Ils vendangent dans la vigne du Seigneur et recueillent sa grasse moisson. Ce sont eux et les leurs qui enseignent au peuple la bienfaisance, et ils ne s'inquiètent pas de ceux qui tremblent de froid et gémissent de faim parce qu'on manque pour eux de charité. De là ces plaintes des pauvres: Ah! Seigneur, n'aurez-vous paspitiéde moi, que j'aie de quoi me nourrir? Ainsi crient-ils, l'estomac vide, le corps malade et les bras nus. Et vous, vous êtes assis, dans les délices, près de vos brasiers; vous ne leur permettez pas de se réchauffer auprès de vous. Vous repoussez ceux que vous devriez protéger, et vous possédez les biens de la sainte Église, qui, de droit, ne vous appartinrent jamais. Écoutez votre sentence. On vous accuse. Vos membres sont couverts des vêtements du pauvre ; tous vos efforts tendent à amasser des richesses. Votre main est toujours fermée. Le pauvre se plaint que vous lui ayez refusé l'aumône lorsqu'il vint à vous. Vous voulez suivre les traces des grands; mais votre orgueil

JACQUES VAN MAERLANT. 198

sera humilié. » Et ailleurs : « Quand la tête s'emplit de vin sans mesure, tous les membres subissent une révolution. Alors le moine crie et frappe, saisit et déplace ce qui était bien; ses jambes et ses pieds chancellent sous lui. Ainsi TÉglise de Rome, la tête de la chrétienté, est dans l'ivresse et sans ressource. Pas un de ses membres ne lui prête secours. Empereurs, rois, prélats, se sont perdus par leur avarice. Lorsque les prélatures deviennent vacantes, chacun s'empresse, l'un va supplier, l'autre fait l'amour, et la simonie marche tête levée. Quels sont ceux qui recueillent le bénéfice? Ceux qui ont le cœur rempli de renards. Les biens qui devraient nourrir les enfants de Dieu et les soulager dans leurs misères, ils s'en sont emparés, les avares ! Je ne veux pas faire honte aux bons, mais puisse le cœur saigner à ceux qui entretiennent d'orgueilleuses maîtresses! La ruse obtient les grosses prébendes et la piété mendie son pain. Voilà le spectacle que nous avons sous les yeux Q. »

Il y avait, chez Maerlant, une foi vive dans la bonté de la Providence et, par cela même, une grande colère contre les moines qui ouvraient ou fermaient le ciel suivant les dons qu'on leur faisait et qui rendaient le chemin du paradis fort étroit pour les pauvres. Aussi faut-il lire dans l'original les mordantes invectives du poète contre ces portiers du ciel et de l'enfer, dont l'ignorance est cause que l'on interprète si mal le vrai sens de l'Écriture f).

Pour Maerlant, la racine de tous les maux, c'était l'avarice. Tous, il est vrai, vantaient l'éminente dignité des pauvres dans l'Église; mais tous, clercs, moines, jeunes gens, vieillards, pourchassaient les richesses et se livraient aux doux loisirs ou aux grasses voluptés de l'opulence. C'est pourquoi Maerlant nous représente l'Église corrompue, gorgée de vin.

(*) Maerlant, Der Kerken cUighe, — A. Willems, Reçue trimestrielie, 1859, t. II, p. 29, 35 et 38. — Jonckblobt, l, c, — Montyn, 1. 1, p. 109. («) O&Ksy, p. 68-70.

titubante comme un homme ivre, et il lui oppose la pauvreté de son divin fondateur {^).

Aux iniquités sociales dues à ta féodalité, Maerlant oppose un remède désespéré, la communauté des biens :

<c II n*y a que deux mots sur la terre, dit-il, le tien et le mien; si on pouvait les bannir, tout le monde serait libre, hommes et femmes; nul ne serait dépendant d'un autre; le blé et le vin seraient communs à tous, on n'assassinerait plus personne ni sur la mer ni sur le Rhin. Qu'on enlève le poison de l'avarice, qu'on annulle toutes les lois et qu'on en fasse de nouvelles.

« Dieu, qui fit tout avec raison, donna les biens de la terre en commun à l'humanité, afin qu'elle se nourrît, se vêtît et vécût décemment ; mais l'avarice sévit tellement aujourd'hui que chacun s'évertue à tout posséder à lui seul. C'est pour cela que l'on répand le sang humain; c'est pour cela que l'on construit force châteaux et maisons de pierre, pour le malheur du plus grand nombre. Et cependant les richesses ne manquent pas; si on les mettait en commun, si on les donnait aux pauvres, on verrait cesser immédiatement toute guerre et l'on pourrait expurger son âme de tout péché f). »

Les idées patriotiques et libérales de Maerlant «agirent puissamment sur la Flandre, ainsi que sur la bravoure et le civisme de ses milices à Courtrai f).

Le poète flamand, tout en citant quelques-unes des compositions de Chrestien de Troyes, qui avait été attaché à la personne de Philippe d'Alsace, n'en voyait pas moins avec dépit la préférence que l'on accordait à la langue et aux fictions françaises. Mais les comtes de Flandre, pairs de France, et

(*) LuLOFS, p. 89-90. — LkLong, Bockzaal der ned^rduitsche Bijbels, p. 157 etsuiv.; Reformatie x>an Amstei'dam, p. 169-170. — Okkkn, p. 70-72.

(') Maerlant. Wapem-Martyn, — Cf. Serrure, /. c, et Labetb, Revue belge, t. VII, p. 300-393.

(3) JoNCKBLOET, Gesch, d. Ned, Letterkimde, Gron., 1873, p. 298-299.

JEAN BOENDALE. 197

dont la domination s'étendait sur des pays où Ton ne parlait que la langue française, se considéraient eux-mêmes comme princes français. Grand nombre de leurs chartes, même pour les provinces flamandes, furent rédigées en français ; c'était la langue de l'aristocratie. De là vint que plusieurs écrivains, Flamands de naissance, l'ont préférée, et cela avec d'autant plus de raison qu'elle les mettait en communication avec un plus grand nombre de lecteurs Q. La satire animait de même cette poésie.

La langue française pénétra aussi en Hollande, à la cour des comtes de la maison d'Avesnes. Mais elle ne devint jamais populaire dans cette province; elle ne le devint pas non plus dans celle de Flandre, quoi que celle-ci fût bien plus accessible aux influences gauloises. Les vrais Flamands étaient jaloux de leur langue et soutenaient volontiers sa supériorité sur les autres f).

A l'école de Maerlant appartenait Jean Boendale. Il naquit au hameau de Boendale, sous Tervueren, vers 1280 ou 1285. Il vint habiter Anvers au commencement du xiv* siècle et y obtint la place de secrétaire du banc des échevins, fonction qu'il remplit jusqu'à sa mort, pendant plus de quarante ans.

Comme son maître Maerlant, Boendale ne cessa de tonner contre les iniquités des seigneurs et des prélats. Mais on ne trouve pas dans ses écrits les principes comnmnistes de Maerlant. En revanche, la guerre qu'il fait au clergé a un caractère de violence inconnue au greffier de Damme. Il prélude à une réforme radicale de l'Église et porte l'audace jusqu'à méconnaître le pouvoir des saints. Et, toutefois, il était loin de songer à se séparer de l'Église; comme tous les hommes remarquables de son temps, il se bor-

(*) De Reiffknbrrg, Chronique rimée de Philippe Moitshes, t. I, p. cxxi,

LXU et LXIV.

(•j lo,, ibid,, p. cxxv.

naît à vouloir la réforme du catholicisme dans et par le catholicisme f).

Boendale recommande la lecture de la Bible de préférence à l'étude de la théologie. « Si, dit-il, il n'y avait que des jacobins, des frères mineurs, des augustins et d'autres moines, qui donc cultiverait la terre, qui ferait marcher le commerce et l'industrie? Pourquoi les reclus ne travaillent-ils pas comme les gens mariés? Sachez que le couvent ne peut donner la sainteté, qui ne consiste que dans la bonté du cœur, et, comme Dieu est partout, soyez convaincus qu'on peut l'adorer partout (*). »

De Clerk ne fut pas seulement l'auteur des Brabandsche Yeestcn ou de l'histoire des ducs de Brabant depuis les temps les plus anciens jusqu'en 1350, il composa (1545) un doctrinal qu'il dédia au duc Jean III de Brabant. Dans cette dédicace, il disait que tout prince qui fait tort à ses sujets encourt la perte de sa couronne, et que les couvents ne peuvent donner la sainteté à l'homme, par la raison que Dieu est partout chez ceux qui sont purs de cœur. Il y faisait ressortir aussi la difficulté et même le danger qu'il y avait à rendre un bon jugement en justice, ajoutant qu'il n'y avait rien de plus insensé que de prononcer uniquement selon sa conscience et en dehors des prescriptions légales f).

L'année même de la mort de Boendale, l'audace de l'opposition se manifesta jusque sous les yeux du pape : en plein consistoire public, un des cardinaux laissa tomber adroitement une lettre qui ne manqua pas d'être ramassée et qu'on porta sur-le-champ au pontife. Elle était d'un style emphatique, écrite au nom du prince des ténèbres à Clément VI, qu'il nommait son vicaire, et aux cardinaux, qu'il qualifiait

(') Van Even, dansALBEKDiNGK-THYM, Dedietsche Wa7^ande, t. V,p. 303-321 — JoNCKBLOET, Bichtkunst, p. 238-239.

(*) Ypet, Beknopte geschiedenis dernederlandsche taie, Utrecht, 1812, p. 358. (') Vax Kampen, Beknopte geschiedenis der lettereu eii wetenschappen, t. I» p, 23 L — JoscKBLOET, Letterhundc^ p. 311.

Page 1