ÉRASME JUGE SOCRATE ET PLATON
Sous une forme légère et gracieuse, Érasme a su apprécier quelques hommes et quelques faits de l'antiquité avec la sagacité de la critique moderne. Avant le prodigieux Groote, il a signalé fort ingénieusement le côté faible de la philosophie de Socraté et de Platon (^).
On a entendu de nos jours un prêtre du Christ s'ériger tout à coup en foudre de guerre et faire retentii*, en pleine paix, les voûtes de Notre-Dame de Paris des accents les plus belliqueux. Au XVI® siècle, il aurait sans doute été du nombre de ceux qu'Érasme a châtiés en ces termes : ce L'Église chrétienne a été fondée dans le sang, cimentée par le sang et agrandie par le sang; ils s'en autorisent pour tirer le glaive pour elle, comme si le Christ n'était plus là pour protéger les siens. Et cependant ils devraient savoir que la guerre est une chose si cruelle, qu'elle était digne tout au plus des bêtes féroces; si insensée, que les poètes la donnent pour une inspiration des Furies; si mauvaise, qu'elle entraîne après elle la perturbation des mœurs; si injuste, que les plus grands brigands la pratiquent le mieux; si impie, qu'elle est entièrement contraire au Christ. Les papes savent tout cela, mais ils n'en font pas moins la guerre. Vous voyez des vieillards décrépits retrouver l'ardeur de la jeunesse, prodiguer leurs trésors, braver la fatigue et ne reculer devant rien, pour se donner le plaisir de renverser à leur aise les lois, la religion, la paix et toutes les choses humaines. Et il se trouve de savants panégyristes pour décorer cette frénésie patente des beaux noms de zèle, de piété, de courage, et pour prouver qu'on peut tirer l'épée et en percer les entrailles de son frère sans se départir de cette charité parfaite dont tout chrétien doit user envers son prochain f). »
V Éloge de la Folk ^ qui, du temps même de son auteur, eut vingt-sept éditions et qui a été traduit dans toutes les lan^ gués de l'Europe, a contribué plus que tout autre livre à
(*) Éloge de la Folie, traduction de M. Lejal, p. 42^47, «} Traduction citée, p. 122.
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1*01 lifier le xvr siècle dans ses leiidances anticléricales. Nalurelleineiit, il attira sur Ërasme les haines irréconciliables des moines et surtout des théologiens de Louvain ; mais les piques Adrien VI et Clément VII imposèrent silence aux récrimi nations des uns et des autres et le frère de Charles-Quint, Tarchiduc Ferdinand d'Autriche, donna son approbation aux idées émises dans V Éloge de lu FiUie et dans VlnsiUutum du prince ehrélien. Toutefois, comme Érasme le dit lui-même, le pape etlempereur ne pouvaient pas le préserver de cette vermine (^). Ferdinand lui écrivit entre autres, le 12 octobre io24, «qu'il n'y a personne avec qui il s'entretienne plus volontiers qu'avec lui, qu'on ne trouve point d'héixîsies dans ses ouvrages et qu'on n'y apprend point à favoriser le schisme et les antéchrists; qu'on n'y voit point non plus de ces flagorneries qoe ses calomniateurs ont l'impudence de lui reprocher; qu'il ne respire que cette douceur et cette modération si dignes de ceux qui ont été élevés a l'école de Jésus-Christ ; qu'il y reprend les princ(\s, les évécjues et les souverains pontifes; qu'il leur apprend à vivre d'une manière digne du christianisme dont ils font profession ; mais qu'il le fait d'une façon qui n'offense personne et dont on n'a pas lieu de se plaindre; qu'il n'y a que des hérétiques, des apostats et d'impies déserteurs de la foi qui puissent le calomnier; mais qu'il doit s'en consoler, puisque cela lui est comnmnavec les pères de l'Église les plus saints; qu'une grande récompense l'attend dans le ciel ; que quand il aura achevé sa carrière, il recevra, comme saint Paul, qu'il a tant aimé, la couronne de justice (^. »
Il y avait environ septante-deux ans que le pape Martin V avait consenti à l'établissement de l'université de Louvain, lorsque Érasme y vint pour la première fois (1502). H n'y
(») Erasnii opi^a, t. Iir,f.826 B; 827 D; 931 C; 1093 E; 1191 A; 1428 C. Conf. 463 B; 484 A; 721 C; 765 D. E; 814 A; 812 C; 821 E. — Recuml de quelques pièces, pour servir à la continuation des fastes académiques de Vuniv&rtité de Louvain. (Lillo, 1783, in-4®.) — Jortin, Life of LYasmus^ London, 1758-60, t. I. p. 417.
(*) Mabsollier, Apologie ou justificatio^i d* Erasme, Paris, 1713, p. 22-86.
ÉRASME A l'université DE LOt'VAIN. 279
apportait pas encore le titre de doctor huUalus, qu'il reçut plus tard à Turin. Il fut créé docteur en 1505 et immatriculé à Louvain le 31 août 1516. Il fit différents séjours dans cette ville et y étudia la théologie sous Adrien Floriszoon, depuis le pape Adrien VI; il y donna même des leçons de littérature, mais sans être membre du corps académique, quoique le magistrat de Louvain lui eût ouvert une chaire (^). Ces leçons valurent à l'Université 3,000 étudiants de plus (^. Charles- Quint encourageait fortement l'étude du droit et favorisait ainsi l'essor des grands jurisconsultes du temps, qui introduisaient dans l'enseignement la méthode historique. L'Université de Louvain eut plus de 2,000 étudiants en droit. En honorant le professorat, en récompensant les talents de ceux qui en étaient chai'gés, en donnant accès dans ses conseils aux hommes qui avaient marqué par leurs travaux intellectuels, il rendit le savoir indispensable à quiconque prétendait aux grandes dignités de l'État. La noblesse ne craignit plus de déroger en s'instruisant ; ce fut alors qu'on vit les familles patriciennes de nos anciennes communes s'empresser d'envoyer dans la lice de l'école ceux de leurs enfants qu'elles destinaient à perpétuer utilement l'éclat de leur nom jusque dans les fonctions de nos magistratures municipales, d'où ils se disposaient à aspirer ensuite aux plus hautes fonctions (^.
Ami d'Érasme, versé dans les langues grecque et latine, orateur et poète, Busleyden (^) nous représente cette partie considérable de la noblesse belge qui, au milieu des hautes positions civiles et religieuses ou des loisirs de l'opulence, se
(*) De Reiffenberg, Mémoires de r Académie de Belgique, t. VII, p. I, 2, 7 et 8.
(*) J. VoioT, dans ffistorisches Taschenbuch voit Rawner, Leipzig, t. II, p. 265.
(3) Spinnakl, Trésor natiotial, t. Il, p. 281. — Henné, Histoire du règne de Charles-Quint, t. V, p. 64 et 145.
(*) Le manuscrit 15676 de la Bibliothèque de Bourgogne renferme Hieronymi Buslidii Carmina, Epistolœ et Orationes,
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complaisail dans rétudedes sciences et des arts. Il était originaire du Liixend)ourg et apj^artenait à une famille comblée des faveurs des princes (jui avaient gouverné les Pays-Bas. Il naquit à Arlon, vers ii70, de Gilles Busleyden, conseiller d'Etat et trésorier sous Philippe le Bon et Charles le Téméraire (^).
La famille de Busleyden, ou de Bauschleyden, portait, depuis trois siècles environ, ce nom emprunté à une localité (^ du Luxembourg, à proximité de Bastogne et à environ huit milles de la ville de Luxembourg. Elle y avait, d'ancienne date, exercé des droits seigneuriaux.
Gilles avait eu quatre fils : Gilles, François, Jérôme et Valérien. Gilles, vicomte de Grimberghe et conseiller de la chand)re des comptes du Brabant, séi*ieusement mêlé aux aiîaires du temps, se montra fidèle aux généreuses traditions de sa famille. François fut précepteur de Philippe le Beau et archevêque de Besançon. Valérien est peu connu et mourut avant Jérôme, le plus célèbre de tous. Encore à la fleur de Tàge, celui-ci occupa (8 février 1505) un siège tiu conseil souverain de Mali nés et cunmia les fonctions de conseiller et de maître des requêtes. L'empereur Maximilien l^' le chargea d'importcintes missions diplomatiques auprès de Jules II, François P' et Henri VIIL A Malines, sa maison était un nmsée qui excita l'admiration du chancelier d'Angleterre, Thomas Morus, habitué cependant aux splendides collections des grands de son pays (^.
L'université de Louvain, dit Badoaro f*), ambassadeur vénitien à la cour de Bruxelles, de looo à 1357, était plus célèbre par les 5,000 étudiants qui y étaient réunis que par son organisation ou par l'éclat qu'elle jetait sur les lettres.
('; Nèvk, Le colUge des Tiins-langues, dans les Mémoires couronnés de V Académie de Belf/ique, t. XXVIII, p. 38.
{*) Appelée Bonlaide en finançais; Bauschleidon ou Bauschleyden en allemand.
(') Reiffenberg, Archives philologiques, t. V, p. 100 et 101.
(*) Relations des ambassadeurs vénitiens, publiées par Gachard (Mém. de IWcad., t. XXVIIJ, p. 84.