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CHAPITRE VII

ÉRASME ET LES HOMMES DE SON TEMPS. (SuitC.)

Après VÉhge de la Folie, peu d'ouvrages eurent plus d'influence et une influence plus féconde que les Colloques. Marot en traduisit un, la Sorbonne les censura tous et l'inquisition d'Espagne les condamna au feu ; ce qui les fit rechercher avec plus d'ardeur {^).

Je donnerai d'abord un extrait de celui où Érasme se moque ouvertement de l'inquisition. Les interlocuteurs sont Aulus et Barbatius.

« Aulus. — Saluta libenter : faites-vous un plaisir de saluer. C'est une vieille chanson qu'on apprend aux enfants dans le royaume du pédantisme; mais quand j'y pense, je ne sais si je dois vous dire bonjour... Car vous sentez le soufre, la foudre de Jupiter.

c< Barbatius. — Tous les tonnerres ne sont pas de Jupiter : il est certaines foudres brutes, dont l'origine est difiërente de celle que les devins lui attribuent. Car je crois que vous voulez parler de l'anathcme et de l'excommunication.

« Aulus. — Votre conjecture est fort juste.

« Barbatius. — Il est vrai qu'un horrible tonnerre est tombé sur moi; mais il ne m'a point fait de mal; je n'ai même pas senti le coup de foudre... je mange bien, je digère, je dors bien; enfin, je fais toutes mes fonctions machinalement

(*) Rankb, p. 263. — Nis.vRD, p. 174. — De R?AF¥U^viig.^Q.

29 1 l^:r»vs>iK kt lks iiommks de son temps.

aiiiiiiales. Kii faut-il davaiilago [)our que, loin d'èlrc écrasé, je me porle à merveille?

« AhIus. — Ordinairement un malade insensible a son mal est plus en péril ({ue s'il le sentait. D'ailleurs, ces foudres hrules, eonnm* vous les appelez, frappent les niouts et les mers, ilit Pline le Naturaliste.

« Ihrhaiius. — 11 est vrai ; ces foudres frappent; mais leurs coups sont sans eiVet. 11 y a aussi un éclair qui part du verre ou d^m vase d'airain.

« Aulus, — Olle sorte d'éclair ne laisse poui*taut pas de causer de la fraveur.

« liarhntius. — D'accord, mais ce n'est qu'aux enfants. I! n'y a que Dieu qui ait une foudre dont l'âme puisse être blessée.

« Aldus. — Mais cpic direz- vous, que ferez- vous, que deviendrez-vous si Dieu est dans son vicaire, et si c'est lui-même ({ui frap|u*, ({ui lance la foudre par le bras de son lieutenant généralissime et de son vice-Dieu?

« lUirbntius. — Plut au ciel que cela fût ainsi!

« Aldus. — dépendant, quantité de gens s'étonnent que depuis si longtemps vous ne soyez pas encore plus noir que le plus noir charbon.

« liuvbalius. — Supposons que je sois tel. Si vous aimez la morale <le l'Kvangile, ce serait cela même qui devrait vous (engager davantage de souhaiter le salut à une pauvre ame malheureusement perdue.

c< Aldus. — A le lui souhaiter, bon, mais non pas à le lui donner.

« liarhntius. — Pourquoi cela?

« Aldus. — Afin que le foudroyé, ayant honte de son damnable état, rentre en soi-même, se repente et fasse toutes les cérémonies nécessaires, toutes les manœuvres requises pour se défoudroyer.

« liarbatius. — Si Dieu avait usé de la même précaution à notre égard, c'en était fait des hommes, et le diable serait devenu le maître et le possesseur de tout le genre humain.

LES COLLOQUES d'ÉRASME. 293

Quelle population c'eût été pour l'enfer ! Où Satan aurait-il placé tout ce monde-là (^)? »

Dans le dialogue intitulé Clnquisilion^ on trouve exprimée, en termes fort nets, cette assertion que la foi au symbole des apôtres « auquel beaucoup de gens à Rome ne croient pas » suffit pour être chrétien et que, contre un homme qui a celte foi, l'anathème pontifical est une foudre vaine, alors même que cet homme mangerait plus d'un poisson le vendredi f).

Dans le Convivium religiosiim, Érasme se laisse emporter loin par son enthousiasme pour l'antiquité : « Peut-on appeler profane, s'écrie-t-il, ce qui est vertueux et moral? Sans doule, nous devons aux livres saints la première place dans noire vénération ; cependant, quand je rencontre dans les anciens, fussent-ils païens et poètes, tant de chastes, de saintes, de divines pensées, je ne puis m'empêcher de croire que leur âme, au moment où ils écrivaient, était inspirée par un souffle de Dieu. Qui sait si l'esprit du Christ ne se répand pas plus loin que nous ne l'imaginons f). »

Toutes les pensées des Colloques, simples livres de classe, se sont insinuées dans les masses bourgeoises et populaires. Plus de 20,000 exemplaires en furent vendus dans quelques semaines. La presse à bon marché des temps modernes n'a rien accompli de mieux. Le style de ces livres est sans prétention : c'était au peuple que s'adressait Érasme; sous la forme des dialogues les plus familiers, il offrait à toutes les écoles, à toutes les universités, à la bourgeoisie entière, une véritable encyclopédie. Les moines mendiants étaient surtout en butte aux attaques; le catholique Érasme, persuadé qu'il fallait à tout prix sauver la barque de saint Pierre, croyait que c'était son devoir de jeter ce lourd et incommode bagage par-dessus bord. Un dominicain, plus habile que tous ses

(*) Les colloques d* Érasme, nouvelle traduction, par Gueudevillo, t. V, p. 3-5. (Leydo, 1720.)

(*; Re:oue britannique, 1860, 1. 1, p. 361.

(») Apnd Demogeot, Histoire de la littérature française, p, 262.

29G l^:i\ASMK KT LES HOMMES I>E SON TEMPS.

confrères, fil une édilion furlive cl muliléc de ces spirituels dialogues. Aux épigraniiues du philosophe contre les moines, il substitua Téloge de ces mêmes moines; dans une préface signée du nom d'Krasme lui-même, le faussaire poussa Taudace jusqu*à livrer à la réprobation ])ublique les éditions des véritables Colloques. « Fraude pieuse! dit Érasme à ce sujet. Kn faveur de Tintention, je la pardonne volontiers à son auteur. En plaçant ses colloques à côté des miens, il a voulu me faire subir le supplice de Mézence(^). «Jamais le philosophe n'eut autant à souflrir qu'au sujet de la publication de ce livre. Les moines ne pouvaient être que doublement irrités contre l'auteur, qui, non content de les avoir ridiculisés aux yeux des adultes, les rendait encore absurdes aux yeux des enfants. Voilà pounpioi les Colloques furent proscrits à Paris et à Cologne. A Louvain, Érasme fut forcé de les justifier dans un écrit apologéti<{ue adressé aux théologiens de cette ville, (pii le rudoyaient aussi sur sa traduction du Nouveau Testament et sur la position qu'il avait prise d'abord vis-à-vis de Luther. Le vieux monde et la vieille science ne voulaient pas céder la place : moines et théologiens lancèrent contre Érasme l'accusation qui a tué Socrate, l'aiîcusation perfide de corrupteur de la jeunesse (*).

Dans son Apologie, Érasme fit reman|uer, entre autres choses, (pie l'on devrait bien considérer les personnages qu'il mettait en scène; car, comme les lois du dialogue veulent que tous parlent, non pas selon les sentiments de l'auteur, maïs conformément à leur caractère, il n'y avait rien déplus injuste de lui imputer ce qu'il fait dire à ses [)ersonnages. Autrement, il faudrait croire qu'on est Turc lorsqu'on fait parler et agir un Turc selon ses principes et selon ses manières f).

Après la mort d'Érasme, les Colloques furent livrés à

(') Reçue bi'itaniuqif*\ p. 131.

(*) Galdin, LrMcii t/rj? Erasmifs, p. C3 et Ci. — CH.viFrurR-KKSTXER, Éludes sur les réformateurs du xvi« siècle, t. I, p. 14. (5) Bayuc, t. III, fol. 387.

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