‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 86 sur 182 · LES COLLOQUES · texte numérisé non relu

LES COLLOQUES

la censure des cardinaux et défendus dans toute l'Europe. Cette proscription échauffa la bile la plus noire de Luther : « Ah! §'écria-t-il, qu'Érasme ne vit-il encore! Comme il vous répondrait, coquins que vous êtes! Comme il vous payerait de la môme monnaie ! Comme il vous prouverait de quelle manière vous vous êtes corrigés, vous et les vôtres {^)! »

Au surplus, Érasme aurait pu se consoler! Malgré leur orthodoxie et leur prudence , les immortels auteurs de VHisloire littéraire de la France, les savants bénédictii^s de Saint-Maur, ne furent pas plus épargnés que lui par les impitoyables ciseaux de la censure (^. Mais Érasme n'avait pas seulement à défendre ses propres écrits, il avait encore à se prémunir contre ceux que la charité de ses adversaires ' se plaisait à lui attribuer. Ainsi, il se vit forcé de rejeter la responsabilité d'un libelle f), publié en 1516, écrit avec une raillerie atroce et dirigé contre le pape Jules II.

On ferait, du reste, un catalogue fort curieux de toutes les injures et de toutes les calomnies qui ont été prodiguées à Érasme. On avait été jusqu'à dire que l'attente seule du cardinalat l'avait retenu dans le giron de l'Église. Cette anecdote vaut celle où Condorcet raconte que le chapeau fut promis à Voltaire s'il voulait traduire les psaumes en vers pour M"** de Pompadour, qui s'imaginait faire un grand coup de politique en donnant dans la dévotion. Érasme et Voltaire cardinaux! le trait eût élé plaisant (^).

Ce fut en 1500 qu'Érasme, passant à Paris, y publia son petit recueil d'Adages et de proverbes anciens. Chacun s'empressa

(*) Luther, cité par Meiners.

(*) La Bibliothèque royale de Bruxelles possède un exemplairo de cette histoire, lequel a appartenu à Paul Foucher, prêtre de TOratoire, membre de l'Académie des inscriptions et auteur de plusieurs ouvrages et mémoires sur les religions anciennes. Dans l'intérieur du septième volume sont insérées deux pages manuscrites contenant doux passages supprimés par la censure ; ils renferment, énergiquement rendu, lo sentiment dos Bénédictins sur la constitution de l'Eglise et sur la théologie scolastique. (Ch. Ruelens, Le bibliophile belge. S"' année, n® 3, p. 252 et 253.)

{^) Il se tix)uve dans Pasquillorum tomi duo, p. 123 etsuiv.

{*) De Rkiffknberg, Archives historiques, t, II, p. 63-65.

208 iij\sMr. n ILS iiommfs df so> temps.

<r:icli(.*lor ri dr jmii-ut on porhe ccll*.* p^nito sagesse pratique, cotte prii<l«Mire popiihiirr ilo Tantiquité. D'éditions en éditions, toujours augnioutées, à Venise, à Baie, le livre devint un gros în-fi»lioon fins carartères. AMeen fit réditiou complète en iri08 el Froben, à Bàlo, le réimprima six fois. Un jour, P.rasine <>tant, en Italie, sur le passage du pape, le pontife et SOS cardinaux vinrent siduer Tillustre compilateur des Adages. Nulle puldication ne fut jamais Tohjet d*un tel enthousiasme. (IVtait, en réalité, un grand secours offert à tous, moine au\ plus petits; c'était un immense répertoire, un véritable ilktionnuhr de la conversalion. Qu'on se figure, réuni, con<lens('* dans un livre, tout ce que l'antiquité a produit d'a\i(»mes, de théorèmes, de saillies, de sentences et de j)ro verbes {').

Un savant contemporain, ami d'Érasme et de Rabelais, disait <le ce livre : « C'est le magasin de Minerve; tout le monde y a recours comme aux feuilles de la Sibylle. »

Holbein, le grand peintre de Baie, peignit Érasme en costume de triomphateur, passant couronné de lauriers sous un arc romain, et comme entraînant le monde par cette via sacra de l'antiquité (^.

L'effet, en réalité, était légitime et vraiment grand en deux sens. On vit que la majeure partie de ces proverbes antiques n'en était pas moins moderne; que l'antiquité n'était pas un illisible grimoire de quelques savants en us; qu'elle était, au contraire, l'urbanité et la grâce mornes. Li cour, aussi bien que la ville, reconnut que Platon, Xénophon, etc., étaient de parfaits gentilshommes, pleins d'aménité et d'esprit. C'est qu'Érasme avait lu et étudié les anciens écrivains, non pour corriger un upsilon ou pour altéi'er la forme du digamma, mais pour y retrouver les seci'ots oubliés de la sagesse d'autrefois. Et quelle entreprise gigantesque que ce travail accompagné

(•) MiCHKi.KT, Im Renai^uiice , Paris, 1855-56, p. 203. — Revue britanniqiUf t. I. p. 12-124 ( anntie 1830).

{•) MlCHKLKT, p. 204.

Page 1